Autopergamene

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À l'Ombre ; d'un Chêne

Les rêves sont telles des toiles qui se tissent et s’étendent sous les précieux pinceaux de nos esprits ; sublimes réalisations uniques, agencées par les mains minutieuses d’une nuit maîtresse. À l’instar d’acteurs sur le parquet de la scène ainsi dressée, chaque rêve exécute son rôle avec grâce et perfection, que ceux-ci soient de cruels et colériques cauchemars, ou juste de fugaces mais flamboyants fantasmes. Mêlés à la foule, se glissent parfois quelques songes prémonitoires qui pour leur part, se posent comme des fragments égarés de la fresque du destin. De vives et vagues visions de vie, délivrées avant que ne vienne l’inéluctable éveil. Avant qu’un fin filet de lumière apparaisse dans l’embrasure de la porte, et perce le cocon d’obscurité qui jusque-là englobait la paisible et douce chambre. Seulement alors, ces acteurs de nos nuits s’évanouissent dans l’air, main dans la main avec de fuyantes ténèbres.
À l’instant précis où sont prononcés chaque jour les mots « Réveille-toi, c’est l’heure, tu vas rater ton bus », s’ensuit la chute de tout un empire imaginaire et la destruction brutale du mur qui maintenait la réalité loin de ces terres idylliques. Une fracture sans pareil, extirpant non sans mal cet adolescent de son sommeil avec toutes les peines qu’accompagne un réveil malvenu.
Rien qui n’aide à ouvrir l’œil du bon pied.


Rallié au clairon malgré lui, Stéphane envoya voler les couettes sous ce traître projecteur formé par la lumière du couloir, puis il se traîna jusqu’en bas des escaliers, vers la cuisine où sa mère et sa sœur étaient assises autour de la table. Un soleil à peine âgé de quelques heures se répandait à travers les vitres grandes ouvertes, et l’atmosphère était campée par le vrombissement régulier d’une micro-onde, chauffant un bol de lait. De son regard hagard mi-ouvert, le jeune adolescent scruta un bref instant la pièce dans laquelle il venait de pénétrer, puis machinalement il se contenta de prendre place à la table de la cuisine, trop peu éveillé pour émettre le moindre son. Lorsque le lait fut fin prêt, sa mère le sortit brûlant et le posa devant lui, lâchant quelques mots qu’il ne daigna pas relever, « Je t’avais dit de pas te coucher si tard. Regarde-toi, t’avais l’air plus réveillé quand tu dormais encore ». Sourd à ces sarcasmes, Stéphane observait le lait tendrement, et les vapeurs chaudes qui en émanaient venaient doucement caresser son visage immobile. Lorsque son inhalation au lactose acheva le cycle de réveil durement entamé, il s’étira de toute part et remit les pieds sur terre, rétorquant avec retard une légère excuse bâtie à la va-vite. « J’avais une compo’ d’histoire à finir, j’ai pas pu me coucher avant.


Piqué à la nuque par quelques mots aiguisés, il ne renchérit pas et dressa drapeau blanc juste avant d’engloutir une gorgée de lait bouillant, qu’il avala sans se plaindre pour garder la face. « Non sérieux, Melissa, commence pas à me prendre la tête. Va-y, va juste bosser et laisse-moi déjeuner tranquille.
Non mais t’as fini de parler à ta sœur comme ça ? » le coupa sa mère en fronçant le regard.
L’adolescent la dévisagea, avant de comprendre qu’il était en infériorité numérique et que de sa place d’animal encore faible, il était une cible facile. Ainsi n’insista-t-il pas ; jouant la carte de l’évasion, il termina son déjeuner en vitesse, endossa son sac et passa la porte d’entrée sans tarder. Même attendre au-dehors ballotté de part en part par le souffle glacial du temps barbare, semblait plus plaisant à ses yeux que de rester dans sa propre demeure, sous les accusateurs regards de sa mère et sa sœur.


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Avec la démarche lente d’un oiseau qui quitte à jamais son nid, le jeune homme passa le noir portail écaillé de sa maison et se mit à longer longuement le trottoir. Sous les yeux jaune pâle de ces lampadaires, qui ne tardèrent à s’éteindre pour laisser place aux premiers rayons de l’aube par-dessus les arbres. L’air extérieur était chargé d’un léger froid automnal non désagréable, qui pesait néanmoins sur la marche lassée de l’étudiant peu motivé. Il n’y avait qu’une poignée de mètres à parcourir jusqu’à l’arrêt de bus, ce qui n’empêchait pourtant ce trajet de souvent paraître éternel — après tout ne dit-on pas que de toute traversée, les derniers pas sont les plus longs ?
L’esprit abandonné à diverses pensées, Stéphane arpentait ce moment de plastique que l’on étire et tord au possible. Et il n’en fallut pas plus que la simple vision d’un chêne en bord de route, pour que l’empire des songes se laisse à nouveau entrevoir quelques instants, du fond de sa mémoire. Brique par brique et pièce par pièce, l’adolescent se souvint graduellement de ce dont il avait rêvé peu avant que l’on ne l’arrache à sa torpeur. Du rêve de la nuit dernière, lui revenait brusquement cette cohorte de gens en vêtements obscurs, massés autour d’un trou sans fond. Une gorge ouverte à même le sol, sur laquelle trônait l’imposante et sombre ombre de cet arbre brun...


Oui.
Drapés de funèbres costumes noirs, tête baissée et dispersés en cercle, nul n’osait laisser glisser la moindre parole dans le suprême silence qui régnait en ce sinistre cimetière. Sous leurs regards humides et écorchés de tristesse, le cercueil se tenait prêt à être mis en terre. Certains avaient pris la peine de faire un court discours avant cela, mais leurs paroles semblaient toutes être restées muettes sous le constant bruit de la lourde pluie qui s’abattait. En ultime salut, on fit jeter un peu de terre sur le tombeau de bois, puis semblant partir vers les enfers, celui-ci entama sa descente dans le gouffre de sol boueux fraîchement remué. Accompagnée dans son voyage par les échos de déchirants sanglots, Melissa fut tristement enterrée en ce jardin des défunts, planté d’innombrables arbres morts qui dessinaient des personnages errants sur les sépultures ; les branches nues et difformes formant çà et là des silhouettes penchées, en deuil.
Le trou fut rebouché comme on clorait les mémoires des personnes présentes, et après s’être saluées, celles-ci s’écartèrent en silence vers des horizons moins fades. Cette frêle femme défunte fut abandonnée, dans sa tombe à l’ombre ; d’un chêne chutèrent quelques feuilles sur un discret chuintement, de lourdes larmes tombées de maigres branches, tels les pleurs aux couleurs monotones, des arbres en automne.


Mise en fuite par les portes du car qui se fermèrent violemment, cette bribe de songe repartit dans sa tanière aussi vite qu’elle en avait ressurgi. À peine descendu de ses pensées, pétrifié par son cauchemar ayant refait surface, Stéphane ne réagit même pas lorsque son transport l’abandonna seul à l’arrêt de bus. On dit que rêver de la mort de quelqu’un est une sorte d’exutoire à quelque fantasme inconscient, même si bien d’autres, n’y voient simplement qu’un horriblement noir présage. Une avisée mise en garde, un avertissement au ton plus que macabre. Troublé, en quête de ses marques dans le monde normal, l’adolescent mit un certain temps avant d’oublier l’irréel enterrement auquel il avait assisté malgré lui, en spectateur impuissant. Lorsqu’enfin il reprit pied à terre, son geste réflexe fut de saisir son téléphone portable dans sa poche, d’appeler sa mère, et d’aller droit au but pour éviter toutes possibles représailles, « Ouais, j’ai raté le bus, je suis à l’arrêt là. Tu me prends sur le trajet et on se voit tout de suite, d’accord ? ».
Ce n’était pas la première fois pour Stéphane que, perturbé par de profondes réflexions, il laissait la réalité lui glisser entre les mains. Il faisait partie de ces personnes qui trouvent que le rythme de la vie est parfois trop effréné, et que quelques temps de pause seraient les bienvenus pour lui permettre de déguster son existence avec toute l’attention qu’elle mérite. Dame nature nous présente sans cesse son œuvre sous toute couture, en affine les détails et dépeint la beauté avec amour. Une digne et triste artiste incomprise, qui à son grand dam, n’est admirée que par une fine pincée de gens. Obnubilé par cette petite pensée soudaine, Stéphane s’assit sur un banc de pierre non loin, et leva la tête vers l’aube qui laissait deviner ses teintes ocre quelque part derrière la ligne d’horizon. Sur la chaussée devant lui passaient en vitesse des voitures... pourpre, vert foncé, cyan ou or. Faute à la rapidité avec laquelle les véhicules roulaient, on ne voyait d’eux que quelques étirés et troubles traits de couleurs ; des éclats de coloris divers qui s’entremêlaient, pour ne plus former qu’un arc-en-ciel mécanique, allant venant sur la route au son rythmé du vent fouetté. Pourpre, vert foncé, cyan ou or.
Beige — la familiale se stoppa devant l’étudiant et la fenêtre côté passager descendit presque instantanément. À l’intérieur, visage scarifié par les rides d’une frustrante colère, se trouvait sa mère qui faisait de grands gestes du bras l’air de dire « Ramène-toi ici, en vitesse ». Par souci pour les autres voitures, l’adolescent se leva de son banc de roche rêche, et se précipita sur le siège avant droit. La porte se ferma, la vitre remonta, et alors que le moteur reprenait sa mélodie monotone, Stéphane sentait lentement venir le courroux de sa mère. Une tempête en vase clos, qui s’initia par deux trois mots faussement innocents, « Tu es prévenu, c’est la dernière fois que je prends la peine de t’emmener. J’ai assez de tout ce qui arrive depuis quelque temps sans avoir à en plus être présente dès que monsieur joue les étourdis.


Stéphane ferma la bouche, les yeux, et coupa la valve de ses pensées. Il ne se voyait pas argumenter et à vrai dire, en était-il même capable face à sa mère ? Tête retournée et posée contre la fenêtre, il se contenta alors d’achever la discussion sur ce faible mot qui tant bien que mal, tiendrait guise d’excuse, « Compris ».


1


Neuf heures trois.
Non sans cacher savamment sa lassitude, la mère de Stéphane le regarda quitter la voiture et s’engager dans l’allée d’entrée du lycée. Avant même que celui-ci n’ait le temps d’ajouter un petit « À ce soir », la familiale beige s’en était déjà allée au loin — une voiture fuyante vers l’horizon, que l’étudiant regarda une dernière fois avec les yeux d’un animal qu’on abandonnerait en bord d’autoroute au départ des vacances. Une main lui tapa doucement sur l’épaule et le fit se retourner brusquement ; rappelé à l’ordre par cet autre jeune dans son dos qui, sourire béat, hocha la tête et l’interpella : « Pourquoi t’es pas monté dans le bus ce matin ? Je t’ai regardé par la vitre, t’es resté planté comme un débile et la porte du bus s’est fermée sous ton nez... Sans rire, tu cherchais un prétexte pour esquiver l’interrogation orale d’italien ou... quoi ?


L’ami de Stéphane acheva sa phrase sur un ton sarcastique que sa risette perplexe trahissait. Puis vivement parcouru d’un frisson matinal, il détourna le regard vers la double porte du hall d’entrée du lycée de laquelle s’échappait une troublante chaleur — tel un leurre. Même si sans doute déjà bernés mille fois par cette structure de vitres et de murs crépis mandarine, les deux adolescents stoppèrent leur conversation et se mirent à marcher en direction de l’intérieur du lycée. « C’était juste, un genre d’absence. Ça arrête pas de m’arriver ces temps-ci, ajouta Stéphane, tout bas, le regard tombant vers ses pieds qui tapaient au pas l’allée de briques rouge délavé.


Quelque part dans ces couloirs où les élèves s’agitaient telles des fourmis dans leur labeur, les deux adolescents s’arrêtèrent de marcher et se fixèrent l’un l’autre dans ce qui – sans cet infernal bruit de fond – aurait pu être un parfait silence des plus absolus. Daniel hésita avant de formuler une réponse quelle qu’elle soit, lui qui n’avait jamais été très fort pour compatir et improviser de douces phrases qui réchauffent le cœur. Au final il n’ajouta rien, si ce n’est un plat et neutre « On en reparlera à midi, à la cafétéria » qui mit terme au noir récit de son ami. Facile façon de gagner du temps histoire de savoir quoi dire au moment venu. Sans se retourner, il descendit l’escalier vers les salles de cours du second étage, et disparut de la vue de Stéphane au détour d’un angle mort. Désormais abandonné même par ceux qu’il clamait « plus proches que proches », ce dernier resta stupéfait et immobile en haut des marches ; préoccupé par des considérations d’une toute autre ampleur, ses pieds semblaient ne pas oser les descendre, comme si du cœur de son âme il se sentait le besoin de briser la routine pour s’aménager un temps de réflexion.
Hélas, rares sont les fois où ladite routine ne sort pas vainqueur de ces élans de rébellion. Étouffé dans sa révolte, Stéphane se frotta les yeux, remit en place le sac qui glissait de son épaule, et descendit à son tour l’escalier menant aux classes.


2


Dix heures dix.
Placé près d’une fenêtre quelque part dans le silence profond de la bibliothèque du lycée, Stéphane laissait errer la mine son crayon à dessin entre ces arabesques abstraites érigées sur papier à coup de grands traits gris, lacérant la feuille de graphite. Au-dehors le temps maussade tentait tant bien que mal de mettre en valeur le paysage qu’il éclairait de faibles rayons, mais les couleurs démoralisantes des murs suffisaient à couper tout désir de peinture ou croquis. C’est de là que découlait ce sentiment trouble qui occupait l’adolescent. Loin de la crainte d’une page blanche, il était plutôt envahi par cette frustrante impression de ne rien avoir à apposer sur papier — soudainement vouloir crayonner les merveilles de la réalité, et réaliser que le décor que l’on arpente quotidiennement n’est qu’assemblement de monotonie informe enlaidie d’horreurs banales.
Pareil à un coup de pied dans une pile de Legos, le téléphone portable se mit à chanter son agaçante sonnerie et sortit violemment de leurs pensées tous ces étudiants jusque-là anesthésiés par le calme intouchable qui régnait ici. Dans cette large pièce parée de grandes vitres donnant sur la triste cour intérieure. Le regard injecté de colère, la gérante pointa la porte d’entrée et dirigea quelques mots haut portés à l’attention de Stéphane. « Les appels téléphoniques c’est dehors, je ne le répéterai pas une nouvelle fois, bon sang », ou quelque chose du même genre, la rengaine habituelle. Par de petits pas pressés, l’adolescent se dépêcha de sortir de la bulle chaude et accueillante que constituait la bibliothèque, pour retrouver les corridors de pierre froide y menant. Pas de mésentente, ce n’était pas un rat des livres, simplement lorsqu’il était dans cette salle inondée d’une placide atmosphère, il se sentait hors du lycée, juste quelques minutes. Il n’y a que dans ces conditions qu’il se sentait apte à être créatif, qu’il se sentait enfin libre.
Avant de répondre il s’arrêta dans le couloir, cerclé du grondement sonore extérieur, puis tenta d’enterrer l’idée fausse d’avoir été dérangé à deux doigts de trouver l’inspiration. Un ressentiment grandi et mûri de haine, comme si la hargne de la bibliothécaire avait changé de propriétaire. Désormais prêt et remonté, il appuya son pouce sur la touche verte et décrocha, jetant en premiers mots un méchant « quoi encore ? » destiné à quiconque avait osé interrompre sa seule pause de la matinée.
Un aigle de fureur s’envolant haut dans des cieux colériques.
Un aigle dévorant toute proie ayant le malheur d’être à la portée de ses aiguisés cerfs de métal.


Un Aigle,
Que quelques mots à l’autre bout du fil abattirent. Ce n’était pas n’importe quelle voix, mais bien celle de la mère de Stéphane qui d’un ton chancelant lui répondit, sans se mêler à sa colère. Même bien au contraire, « Stéphane ne raccroche pas, c’est très important. Tu me vois désolée de t’appeler maintenant mais je pouvais pas après, je vais pas tarder à partir, je...


Téléphone à la main, le jeune homme titubait inconsciemment dans le couloir, comme un aigle blessé. On a beau tous se préparer mentalement à la venue des coups bas que le destin tisse à notre égard, lorsque l’un d’eux se présente au détour d’une journée, nul ne sait jamais comment réagir. Il n’y a pas de solution miracle, le mieux reste de s’asseoir et de s’agripper au montant de la chaise ; serrer la mâchoire, fermer les yeux et attendre que la vie nous frappe en plein visage.
Il laissa un blanc dans la conversation, le temps de se mettre accroupi sur le sol sale. Puis passant une main dans ses cheveux, par dépit, il prit son courage à deux mains et osa lancer un hasardeux « Il est arrivé quelque chose à Melissa ? ». Sa mère hésita avant de répondre, tant elle semblait étranglée par le vif de la situation — ses mots s’éparpillaient et certains se perdaient dans le grésillement qui tenait place de fond sonore au combiné. Finalement, seule une pincée d’eux parvinrent à se faire entendre au-dessus des pleurs muets qu’elle n’arrivait sans doute à faire sortir. « Elle, oui... elle est à l’hôpital, elle vient d’avoir un grave accident de voiture. Je dois m’y rendre sur le champ, dans tous les cas il fallait que je te prévienne. Dès que tu peux rentrer plus tôt, fais-le. Sinon, à ce soir, enfin j’espère. »


À deux doigts de laisser chuter le téléphone portable, l’adolescent resta bouche bée pendant que sa mère raccrochait d’un coup rapide. Debout, frôlé par les doigts d’un petit vent qui s’amusait dans les couloirs ouverts à l’air libre, Stéphane aurait pu rester là indéfiniment, en statue de pierre levée de terre en ode à la mort. Mais malheur à la contemplation et à la réflexion, le monde est une sphère gargantuesque qui tourne et jamais ne freine ni ne se stoppe. Pas d’arrêt, pas de retour en arrière, juste des pas effrénés vers l’horizon, sans trop savoir où diable nous mènent-ils. Sans prévenir, la sonnerie de fin de pause vint déranger l’adolescent dans ses divagations, le prit par la main, et lui emboîta le pas vers la prochaine salle de cours où il irait sans doute s’asseoir pour rester immobile et aphone, regard vide. L’hôpital était bien trop loin et aucun bus ne partait de l’établissement avant la fin de la journée — aucune échappatoire, aucune porte de sortie. Observé sous un nouveau et sombre jour, le lycée s’était métamorphosé en une prison sans cœur dont les apparentes issues n’étaient que tout autant de culs-de-sac. Stéphane aurait pu tenter de voler et tuer pour aller voir sa sœur, c’aurait été inefficace face aux murs invisibles qui le cerclaient et bridaient ses mouvements. Sa seule arme désormais, était une immuable patience couplée malheureusement à une angoisse viscérale. Les couloirs labyrinthiques qui servaient de veines au lycée furent soudainement emplis d’étudiants marchant au pas, avant de sagement rentrer dans leurs salles respectives, abandonnant derrière eux, ces tristes méandres de béton. Stéphane remit son téléphone dans sa poche, expira fortement, et suivant les autres élèves vers les salles de classe, s’avoua vaincu malgré lui.
La routine gagne toujours.
Dix heures dix-sept.


3


Midi quatorze.
Il y a des lycées dans lesquels la cafétéria est un lieu ordonné où se suivent des files d’élèves pressés de remplir leurs estomacs, dirigées vers un comptoir où la nourriture leur y est distillée pièce par pièce... et il y a les autres. Point ici d’ordre, seul régnait en maîtresse la loi du plus fort ; les premiers à effleurer le comptoir étaient les premiers à se tailler une place dans l’informe masse dessinée par ces élèves avides de vivres. Ceux qui tendaient au plus loin leur ticket de réservation étaient choisis en priorité telle une élite que le bas peuple enviait avec impatience et déception. Il n’était pas rare pour Daniel de devoir attendre parfois plus d’une demi-heure avant qu’un des deux dirigeants de la cafétéria daigne lui jeter regard. Avoir si peu de personnel pour tant d’étudiants avait conduit à ce train-train qui ferait appréhender à quiconque l’heure du repas, et l’aspect confiné de la salle mêlé à la chaleur des fours évoquait pour chacun quelque fournaise droit tirée des enfers. Douce et éternelle torture quotidienne, que même Tantale n’aurait enviée. Ces interminables files d’attente étaient si conséquentes que le temps semblait s’y figer grade par grade. Les minutes devenaient des heures, les secondes devenaient des jours. Tant et si bien qu’un peu partout dans la cafétéria, on pouvait voir les gens fixer leurs montres et l’heure sur leurs téléphones, comme pour s’assurer que, oui, malgré les apparences, les aiguilles tournent encore.
Sur la terrasse improvisée dans la cour intérieure, des tables et des chaises de jardin dispersées au gré des envies, parmi lesquelles Stéphane venu s’installer en attendant que son ami revienne avec leurs sandwiches. Assis entre les coups de fouet du vent, il tremblait et guettait la porte de la cafétéria en dévisageant chaque personne qui osait en sortir nourriture à la main. Prenant son mal en patience, l’adolescent frigorifié rangea sa montre dans sa poche, et du bout de son doigt rigidifié par l’air glacé, il éleva au possible le son de son lecteur audio.


Midi trente-huit, « Je t’ai fait attendre ? ».
Trop affaibli par le temps pour répondre avec hargne, Stéphane laissa son ami déposer les deux sandwiches sur la table blanche sans dire quoi que ce soit à part un léger lever d’épaules qui en disait long. Après une première bouchée, Daniel le regarda fixement et, reposant son repas, il se frotta les mains et entama la conversation en plein cœur du problème afin de l’expédier vite fait bien fait et de passer à autre chose, « Bon, tu veux qu’on parle de ton cauchemar ?


Daniel se préparait à une deuxième large bouchée lorsque la phrase de son ami chuta à ses oreilles avec le vif d’une guillotine qui couperait court à toute envolée d’humour. Le ton de ce qui suivrait venait d’être imposé d’un coup violent, et les enjeux de la discussion pour leur part s’étaient brusquement hissés à de tout autres niveaux. Il reposa sa nourriture et se recala sur sa chaise, mal à l’aise. « Un accident grave ? questionna-t-il alors, les sourcils tordus de curiosité.


Les deux étudiants se jetèrent un court regard gêné, qui à lui seul suffisait à montrer que la discussion glissait vers des horizons qui ne plaisaient ni à l’un, ni à l’autre. S’imaginer et anticiper les graves événements de la vie est une chose, mais les confronter et en parler réellement relève d’un tout autre domaine que peu de gens aiment aborder... et quoi de plus compréhensible. Daniel hésita avant de prononcer la phrase qui lui picotait la langue, mais avant qu’il ne puisse réagir, ses propres mots lui avaient échappé, « Pour l’instant réconforte-toi si tu veux, mais évite de trop nier les choses. Au plus tu te seras éloigné vers tes propres idéaux, au plus violente sera la chute lorsque ton petit nuage se dissipera.


Aucun des deux adolescents n’ajouta quoi que ce soit pendant un laps qui parut éternel. Leur noire discussion s’était lentement embourbée dans un mélange de frustration et colère, et y jeter des mots aurait été une erreur plus qu’autre chose. Daniel hésita avant de clore les choses, et au final ses instincts profonds saisirent les rennes et précipitèrent les événements à sa place. Sans même réellement y réfléchir avant, il se leva de sa chaise et élança dans le pseudo-silence une dernière phrase que nulle personne en deuil n’aurait voulu entendre, « Moi au moins j’aimais mon chien ». Simple et efficace — Daniel reprit son sandwich, épaula son sac et s’éloigna au loin en abandonnant à son ami ébahi, quelques derniers mots des mieux choisis.
« Mange ton panini, il va être froid »


4


Treize heures vingt-trois.
« Épicure défend dans ses deux paragraphes sur les dieux, en premier l’idée de leur existence, puis celle qu’ils n’interviennent nullement dans les affaires humaines. Les dieux sont heureux, baignés dans la béatitude, et ne punissent ni ne récompensent les hommes. Cela sous-entend que c’est à l’individu de se construire son existence librement »
Mon bonheur et mon malheur, dépendent uniquement de ma propre personne.
Tête échouée sur la table en bois, Stéphane prenait des notes presque machinalement sans trop écouter le cours qui résonnait entre les quatre murs blancs de la salle de classe. Il grappillait quelques mots de ci de là, ses pensées à cent lieues de cet endroit. À intervalles réguliers, ses yeux se fermaient quelques instants et l’apaisaient vaille que vaille du poids pesant qui plombait sa conscience. Déchiré de part et d’autre entre deuil et déni, il ne se sentait plus la force de rester éveillé, et la nuit mi-blanche qu’il avait passée n’aidait pas à ralentir sa lente chute dans la torpeur. Bientôt sa plume arrêta d’attraper des mots au vol et cessa sa prise de notes, pareille à une esclave enfin libérée de son maître. L’adolescent avait laissé fuir son attention par une des grandes fenêtres de la pièce confinée, et sans elle son regard se laissait aller — trouble et hésitant, brûlant comme s’il chercher à faire se clore ces paupières de gré ou de force. Une lutte dont le gagnant était connu d’avance par toute l’audience : cédant à la fatigue, Stéphane soupira du nez une ultime fois, laissa un sourire pointer faiblement au bout de ses lèvres, s’assoupit et se laissa emporter vers cet empire intérieur qui campait son esprit, et l’attendait bras ouverts.


Un royaume des songes orné d’imposantes portes dorées rayonnantes de mille et une promesses, mais qui sitôt passées se refermèrent derrière lui en un bruit sec. Le rêve n’était que parure sur peau d’écaille, et au-delà de ce portail scintillant ne furent trouvés ni fantasmes ni désirs assouvis.
Juste une glaciale averse sur d’attristées tombes. Malgré lui à nouveau plein pied dans son cauchemar macabre, Stéphane se tenait entre sa mère et son oncle, face à ce cercueil que pelleté par pelleté l’on recouvrait de terre. La cérémonie funéraire touchait à sa fin, et après quelques ultimes mots laissés en adieu, les personnes présentes se dispersèrent, repartant toutes en chœur, tête baissée, vers la grille du cimetière. Seule la mère de Stéphane refusa de quitter les lieux, debout face à ce rectangle de terre qu’on recouvrirait de marbre, elle gardait la tête levée vers le ciel, d’un regard qui quiconque aurait traduit par « Pourquoi ? ». Muette, elle ne pouvait se résigner à délaisser le proche corps de sa défunte fille, peut-être dans l’espérance d’être foudroyée sur place et de la rejoindre aux cieux.
Mais la routine gagne toujours.
Attiré par le bruit discret de larmes sur un visage meurtri, un des hommes qui étaient présents revint sur ses pas et apposa une main sur l’épaule de celle qu’il avait un jour appelée sa femme. Elle se retourna lentement vers lui, et tristement unie dans la détresse, se laissa tomber dans les bras de l’homme qu’elle avait aimé avant qu’un divorce ne les sépare. « Je ne sais pas quoi dire, Norah » murmura-t-il simplement, trop atteint en son fort intérieur pour que les mots justes lui viennent. À l’entente du prénom de sa mère, Stéphane leva la tête et réalisa ce qui le gênait tant dans la tournure de ce cauchemar. La réalité qui y était présentée n’était pas celle qu’il côtoyait au jour le jour, mais une version bien plus sombre d’elle-même, comme si quelqu’un l’avait déconstruite et remontée en mettant en exergue les aspects les plus ténébreux. Chaque personne présente semblait avoir le visage fissuré de rides par la mélancolie et l’obscurité du mauvais temps, chaque unique détail du décor était présenté sous son plus triste jour, chaque phrase était aussi pesante qu’une benne de béton. Les mots étaient prononcés avec tant de sérieux et de rigueur qu’ils entaillaient les cœurs de leurs bords tranchants. « Avec le divorce et tout ce qui a suivi, j’ai pas toujours pu être auprès de Melissa, mais elle comptait autant à mes yeux qu’aux tiens, je veux que tu le saches », déclara le père de Stéphane après le silence qu’avait imposé leur enlacement.
« Je sais Alain, je sais... téléphone-moi, dès que tu le peux, s’il te plaît. »
Il s’apprêtait à répondre quand son portable se mit à vibrer dans sa poche. Une situation qui en de telles circonstances, rappela doucement à Norah pourquoi ils ne vivaient plus ensemble ; une histoire de priorités entre travail et famille. Elle n’en fut presque pas surprise de le voir s’excuser d’un « Je ne sais pas quoi dire... je dois, enfin, désolé », quelques mots après lesquels il s’éclipsa quelque part entre les lourds et longs filets d’eau qui chutaient du ciel. La femme seule se retourna vers la tombe de sa fille puis vers Stéphane, une manière de se fixer des priorités elle aussi, qu’importe la dureté des évènements. Marchant avec difficulté dans la terre humide et meuble, elle rejoint son fils qui l’avait attendue là tout le long durant de son bref recueillement. « Viens Stéphane, on rentre maintenant » — sur des mots qui mirent un point final à cette cérémonie, elle lui saisit la main et l’entraîna vers les grandes grilles du cimetière, peintes d’un vert qui à lui seul, ne suffisait à évoquer l’espoir. Quand pour la première fois, l’adolescent se sentit déplacé au sein de son propre cauchemar, il en perdit la notion de réel et d’imaginaire. Peut-être était-ce le fait d’entendre les brins d’herbes glisser sur le cuir de ses chaussures, ou simplement la précision acérée avec laquelle son subconscient dépeignait la dramatique scène. Ce qui pendant des dizaines de minutes n’avait été qu’un rêve lucide, endormi dans une salle de classe, venait de brusquement changer de forme pour devenir bien plus ; un songe qui de sa gueule grande ouverte, goba sans vergogne l’adolescent et l’enfouit au cœur de son propre esprit. La dangereuse frontière avait été dépassée, Stéphane n’avait plus conscience d’être dans un cauchemar. Main dans la main avec cette femme que sous un nouveau jour il se surprenait à appeler Norah, ses pensées se bousculaient et s’adaptaient à cette perspective nouvelle qui venait de surgir. Sa mémoire comblait les trous autant que faire se pouvait, et crédibilisait la situation par d’innombrables mensonges. C’est comme dire à un enfant que son défunt père est juste « parti », cela évite que trop de questions soient soulevées.
« Qu’est-ce qui est arrivé à, tu sais, celui qui a renversé Melissa ? », demanda tout de même l’adolescent alors que lui et sa mère s’approchaient de leur voiture garée en bord de trottoir, côte à côte aux murs d’enceinte du cimetière serpentés de lierre et couverts çà et là par quelques lopins de mousse verte. D’éparpillés enfants de mère nature qui semblaient vouloir s’échapper de ce méprisable jardin des morts ; au-dessus, contemplant ces herbes folles, se trouvaient de grands arbres qui pour leur part dressaient leurs cimes bien plus haut que ces anciens murs. Une sagesse dans la grandeur, qui donnait à ces quelques chênes l’apparence de parents attentifs aux moindres mouvements des sépultures qu’ils couvraient d’une ombre réconfortante.


Sa mère ouvrit la portière gauche et s’installa sur le siège, muette. Lorsque son fils fut à sa place et qu’elle tourna la clé de contact, alors seulement elle lui répondit, avec une once de désolation dans la voix, « Ne parle pas comme ça Stéphane, tout ça ne changera rien à ce qui est arrivé ». Après quelques toussotements du moteur, la familiale démarra sous le bruit monotone de la pluie percutant la carrosserie grise. Assis en silence à sa place, l’adolescent gardait la tête appuyée contre la vitre, sourcils froncés, à regarder chaque goutte qui venait s’échouer contre le verre. Sa mère remuait les lèvres de cette manière typique propre à une conversation qu’aucun des deux participants n’a close ; se sentant en passe de rallier l’opposant à sa cause, Norah cherchait une phrase à ajouter pour en finir avec tout ça une bonne fois pour toutes. Expédier sans remords et au plus vite cette journée dans le gouffre des moments fades et humides de larmes, que la vie accueille de temps à autre. Satisfaite de la phrase bâtie dans sa tête, elle finit par conclure, d’un simple précepte.
« La colère est vaine, il n’y a pas de responsable à chaque événement qui puisse nous arriver. En un sens, tout est conséquence d’un lointain acte, avec ou sans rapport avec nous, dont parfois nous n’avons même pas souvenir. De fait il peut arriver de mauvaises choses à de bonnes personnes, tout comme certaines grandes figures du mal se complaisent dans le bonheur, mais la logique humaine, et même légale et judiciaire, veut qu’une personne se tenant à l’écart des ennuis, sera récompensée par une vie paisible. »
« Mon bonheur et mon malheur, dépendent uniquement de ma propre personne. »


5


Quatorze heures deux.
Bousculé par une main trop brusque, le jeune homme leva précipitamment la tête de sa table de classe. Ce n’était pas n’importe quelle main qui venait de le réveiller, mais celle de Daniel à la table voisine qui frustré par dieu sait quoi, cherchait vainement à percer regard sur la feuille de Stéphane. N’y voyant évidemment rien d’inscrit, il se remit en place et fit mine de frapper sur la table en s’insurgeant, « Évidemment t’as rien noté et elle comme à chaque fois, elle continue de parler sans s’arrêter, genre on est des robots.


En quelque sorte bloqué à une escale de son retour au monde normal, le jeune homme fonctionnait par à-coups, peinait à retrouver ses logiques primaires, et de la même manière que tout le monde le fait au lever, il ne trouvait à répondre que d’hésitantes phrases machinales qu’il oublierait sitôt correctement éveillé : « qu’une personne se tenant à l’écart des ennuis, sera récompensée par une vie paisible ». Daniel arrêta de bouger furieusement ses mains, et tourna la tête vers son ami avachi sur la table voisine, une question lui brûlant les lèvres, « T’arrives sérieusement à dormir et à retenir ce que cette conasse dicte ? ».
« À ton avis ? », se vit-il rétorquer, d’un ton aigre. Son regard déstabilisé s’abaissa de lui-même, et sans en demander plus, il termina la phrase incomplète qui s’affichait fièrement au bas de sa feuille. Mais Stéphane n’était pas ressorti indemne de sa descente, et à peine ses paupières s’étaient rouvertes qu’il avait cessé d’être ce singe se couvrant les yeux, qui nie les faits sans broncher. Ses pulsions étaient elles aussi sorties de leur long engourdissement, et il s’était désormais fait violence et rage à l’instar d’un destructeur orage. Comme si plus aucun fusil ne suffisait à lui faire front, l’Aigle de colère tapi en lui étendit à nouveau ses ailes et laissa son regard de prédateur s’emplir doucement de fureur. Par un vif mouvement qui déchira la monotonie de l’atmosphère, il se leva de sa chaise et fit voler toute affaire qui traînait sur sa table. Les regards se braquèrent en chœur sur lui, et l’enseignante prise au dépourvu ne trouva à clamer qu’un faible « Calmez-vous Stéphane, je peux savoir ce qui vous arrive ? ». Mais l’adolescent n’avait désormais que faire des chaînes de la réalité ; l’extraordinaire de la situation l’avait dressé bien au-dessus des contraintes de la vie réelle. D’un coup de cerf, l’Aigle égorgea le spectre de la routine qui n’avait eu de cesse de brider ses naissants sentiments. Il n’y avait désormais plus rien en travers de sa route. Il se jeta vers la porte d’entrée et l’ouvrit d’un geste violent avant de sortir de la classe, semant ces mots colériques derrière ses propres pas, « Rien qui vous concerne alors lâchez-moi ». Avant même que le professeur ne puisse tenter de le rattraper, Daniel s’était levé de sa chaise et avait fait barrage pour le défendre. Stéphane était déjà loin lorsque l’enseignante, se vit apaisée par ces subtils mots.
« Sa sœur est décédée, il a beaucoup de mal à endurer la situation, excusez-le »


6


Volant aux quatre cieux, égaré dans le morne édifice où il semblait reclus, l’adolescent ne savait plus vers quel endroit se diriger pour enfin laisser vaquer ses émotions profondes. Il erra durant des dizaines de minutes, troublé mais renforcé par son cauchemar. Il avait tenu tête au monde réel et s’en était désormais affranchi avec ferveur. Son imposante ombre d’Aigle royal plana tantôt près des salles de classes, tantôt à divers endroits entre les mailles des corridors. Il bousculait ceux qui se trouvaient sur son passage, s’emportait à chaque mot qu’on élevait à son égard et fronçait les sourcils si fort que ses yeux s’étaient assombris et emplis d’une noire furie. Outrepassant chaque seconde un peu plus les limites de la contenance et de la bienséance, il cherchait à tout prix quelqu’un ou quelque chose contre quoi expier ses démons ; faire ressortir toute la force de l’Aigle en lui, quitte à écorcher cette personne jusqu’au sang.
Mais les couloirs restaient irrémédiablement déserts, et l’impatience de Stéphane grandissait plus que de raison. En mal de cible, il extirpa son téléphone portable de sa poche et l’éclata violemment contre un de ces damnés murs crépis qui l’entouraient et riaient de lui. Abattre ce funeste messager sans pitié aucune, par réminiscence soudaine du moment où il avait compris que son rêve était peut-être bien plus que ce qu’il laissait présager. Mais ce n’était pas suffisant, l’adolescent n’était plus le simple hôte de l’Aigle, il en était l’absolu esclave. Ce dieu aux imposantes ailes l’avait lentement asservi et réclamait désormais un sacrifice pour faire taire sa voix. Oui, malgré Stéphane, chaque insulte qu’il proférait contre lui-même envenimait les choses et obscurcissait la tournure de la journée. Peu importe ce qui adviendrait désormais, l’air se devait d’être parfumé de sang pour que s’éteigne le courroux de cet oiseau de proie.


Lorsque la sonnerie se fit entendre et que les autres lycéens sortirent enfin de leurs salles, ce fut pour Stéphane comme être enseveli d’une avalanche de cibles potentielles. L’étudiant fou furieux erra alors de part et d’autre de l’établissement à la recherche de son innocente victime. Mais aucune de ces insignifiantes personnes se montrant à lui ne semblait mériter la colère qu’il leur destinait. Il n’y avait pas à tergiverser, le sacrifié devait être choisi parmi les autres, devait avoir une valeur à ses yeux pour que cela compte. Quelqu’un de proche, quelqu’un de « plus proche que proche » — aveugle à l’aura meurtrière qui entourait la silhouette tremblante de son ami, Daniel s’en approcha à pas de velours. Tenant d’abord à rester dans la mesure, il n’osa pas s’insurger et préféra faire mine compatissante. Montrer patte blanche et appâter la bête, avant de lui tirer au visage, une balle où serait gravé « vérité ».
« Stéphane, je t’ai cherché partout, personne a compris ce qui s’est passé. »
Le couloir où s’étaient tapis l’Aigle et son esclave, était resté cruellement vide de vie. Dans cette aile du lycée ne se trouvaient que les laboratoires, et les travaux pratiques n’avaient lieu qu’en fin d’après midi ; personne pour parasiter les environs, pas d’yeux traînant au mauvais endroit au mauvais moment. Rien si ce n’est le son des néons qui couvrait un discret silence. Toutes les circonstances semblaient être de mise pour laisser champ libre à Stéphane, une parfaite occasion pour subitement faire éclater une tempête fulgurante. Cela débuta par une légère bruine, « Mais bordel vous comprenez pas que j’ai envie d’être seul ? vociféra l’adolescent avec une violence si dense que si ses mots avaient été des armes, il y aurait eu mort d’homme. Sempiternelle acrimonie, murmurée par les miasmes d’une profonde folie.


Éconduit, Daniel baissa les yeux et commença à rebrousser chemin, mais s’arrêta en route. Il n’avait jamais été quelqu’un de stupide, loin de là, il brillait seulement par une certaine froideur, doucereux, comme s’il était insensible aux émotions réelles des autres. De fait, avec du recul, on l’aurait sans doute jugé impétueux dans son insistance : les personnes en deuil ont tôt ou tard besoin de solitude, malgré ce qu’on en pense. Et s’acharner alors qu’on n’est pas en mesure d’apporter quoi que ce soit, fut plus une erreur qu’autre chose. Comme si en se retournant et en déclarant « Non, attends », Daniel s’était ouvert les veines et avait signé son acte de décès par l’encre de son propre sang.
Avant même qu’il ne puisse achever sa phrase, les mains tranchantes de Stéphane s’étaient saisi de lui et l’avaient projeté au sol. Un des néons vacilla un bref instant, ou l’ultime coup de tonnerre avant que n’explose un meurtrier ouragan. L’adolescent s’agenouilla sur son ami mis à terre, et sans la moindre once d’humanité, par des gestes qui traduisaient toute la démence et la démesure de sa colère, il se mit à le frapper encore et encore jusqu’à ce qu’exténué, Daniel s’arrête de hurler ou même d’émettre le moindre son. Sous le poing de pierre de Stéphane, venait s’écraser ce visage pleurant et criant, mais l’Aigle ne faiblirait à aucun moment et sous nulle menace. La victime voyait sa vue se rétrécir au fur et à mesure que son visage était frappé et déformé ; il ne fallut que peu de temps avant que les premières gerbes de sang giclent de sa bouche et de son nez fracturé. Il implora, tenta d’arrêter Stéphane par des gestes vains, mais rien n’y fit — son supplice dura et perdura pendant un laps qui sembla ne pas avoir de fin. Des coups répétés avec la régularité d’un métronome, jusqu’à ce que noyé dans la terreur et le sang, Daniel tombe enfin inconscient.
Cet ami qui n’avait jamais eu que de bonnes intentions, avait été comme happé dans la tornade de brutalité qui tourbillonnait autour de Stéphane et déchirait en pièces quiconque sur son passage. Toutes ces personnes dans leurs classes respectives pouvaient bien se targuer de vouloir étudier, nul n’était dupe, c’était bien par crainte que personne n’avait osé approcher l’adolescent aux sanglants désirs.


Son œuvre achevée, penché sur le corps en vie mais inanimé de son ancien ami, il se releva et fut pris d’un léger malaise. Le même qu’après être resté trop longtemps la tête et les pensées à l’envers, puis s’être remis droit soudainement et avoir comme des fourmis vous parcourant le cerveau. La vue qui se brouille, les mains qui tremblent ; et accessoirement, des giclées de sang partout dans la bouche, exhalant une haleine de raisin mort. L’Aigle vampire avait tari sa soif d’hémoglobine, et une fois envolé, ne restait que la silhouette maladroite de cet adolescent désorienté, les mains tachées de son involontaire méfait.
Paniqué et ne sachant plus que faire, il s’empressa de s’essuyer les paumes sur sa veste et de prendre ses jambes à son cou. Seulement partout où il allait semblaient surgir les mêmes regards accusateurs, ces yeux méfiants lorgnant sur lui. Qu’importe l’endroit vers lequel il fuirait, ses vêtements trahissaient désespérément le terrible événement auquel il venait de prendre part. Injecté d’adrénaline et de stress, son cerveau s’empressait de chercher des solutions, de faire fonctionner son instinct de préservation. Personne n’était mort, mais les remords qui rongeaient son corps étaient plus douloureux que les crocs d’un animal qui vous dévore. Presque par réflexe, Stéphane se jeta dans les toilettes pour homme et se frotta les mains et le visage si fort que sa peau s’en serait décrochée si elle avait pu. Puis par « solution du pauvre », il retourna son chemisier et sa veste, se recoiffa brièvement, et surtout, respira un grand coup.
Lorsqu’il ressortit des toilettes, on aurait dit un homme nouveau. L’eau qui sortait du robinet était amère et tiède, mais par dieu sait quel miracle elle l’avait lavé de son inavouable péché, ou du moins en avait effacé sa responsabilité. Ne persistaient que les regrets, ou la mort de sa sœur, mais ce décès impromptu semblait désormais voilé par les taches de sang qu’avait engendrées la colère. La seule chose qui préoccupait alors les pensées du jeune homme, était la paix d’esprit. Jusque-là il avait creusé, avait exprimé ses sentiments, mais ceux-ci n’avaient fait qu’enfanter une créature dont la laideur ferait pâlir tout être sain d’esprit. Il n’y a réellement qu’englouti dans l’euphorie mortelle de l’Aigle, qu’on peut ne serait-ce que penser à trouver un tel acte « admirable et nécessaire ». Sitôt l’oiseau envolé, son ombre cesse de nous couvrir du monde et c’est une lente sortie d’ivresse qui s’impose, avec tous les maux de tête et les regrets que cela impose.
Certains se réveillent aux côtés d’une ou d’un inconnu ; Stéphane, lui, avait ouvert l’œil et n’avait trouvé dans son lit que le corps de son ami, immobile et battu jusqu’au sang. Tel un quelque marin tombé de Charybde en Scylla, l’adolescent avait quitté un sombre cauchemar pour en retrouver un autre. Un noir songe éveillé et peut-être moins lourd de conséquences, mais tout aussi horrifiant sur un point crucial : cette fois-ci, Stéphane n’était pas blanchi d’innocence, il avait largement sa part de responsabilité.


Victor Frankenstein avait cousu et tissé une bête, dont la candeur n’avait pu qu’être changée en violence par la cruauté du monde et qui avait fini par se retourner contre son créateur — cause et conséquence de sa propre déchéance. Par abus de langage, on a fini par dire « Frankenstein » pour parler du monstre lui-même et non de son maître. Alors attristé d’être lui aussi pendant un instant, devenu son propre monstre, Stéphane laissa glisser quelques larmes le long de ses joues aux teintes rougies par le sang essuyé et les frottements répétés d’un mouchoir. Il ne pouvait plus maintenant qu’errer jusqu’à trouver la sérénité, fourbu de son acte et abattu de dépit. Le dos arc-bouté sous ce pesant poids qui jusque-là campait sa conscience, il revint sur ses pas, remonta les escaliers, passa et repassa dans les couloirs. Il traîna ses guêtres dans tous les lieux possibles du lycée, tant et si bien qu’il finit par s’égarer. Les décors qu’il arpentait avaient endossé une apparence nouvelle et déroutante, pareils à ces mots que l’on répète tellement, qu’ils ne ressemblent à plus rien de réel.
Mal de mer, plus de repères, plus les pieds sur terre.


7


Stéphane soupira, s’échoua dans un coin de couloir, par terre entre quelques taches de boue séchée. Exaspéré devant sa propre incapacité à retenir ses pensées s’en allant à vau-l’eau, il n’avait enfin trouvé répit que face au portail du petit-bois, à sa gauche. Un espace vert emprunté à la forêt avoisinante, qui faisait désormais partie du lycée. Les arbres qui s’y présentaient rompaient sèchement avec l’architecture glaciale du bâtiment, et, à peine tacheté de quelques tables en bois, ce petit coin de verdure s’imposait tel un îlot de quiétude et de « naturel », au cœur d’un labyrinthe de béton aux airs si artificiels. De même encore que Frankenstein dans le livre de Mary Shelley, l’adolescent voyait ses sentiments varier selon les ambiances que suscitaient les décors. Là où les pièces et couloirs exigus ne faisaient qu’attiser sa rage, voir soudainement ce petit-bois avait tu toute détresse et avait exalté les éparses parcelles de bonheur qui avaient survécu au sein de son cœur blessé. Stéphane fit quelques pas entre les arbres, puis décida de se poser sur une de ces tables à l’apparence un peu plastique que l’on trouve parfois en bord de route... c’était amusant de voir à quel point le simple toucher de leurs imperfections et de leurs saletés, rappelait à l’étudiant toute son enfance et ces voyages annuels chez sa tante ; ces douze heures de trajet parsemées d’arrêts réguliers à des aires d’autoroutes. Déjeuner à une table de marbre aux relents d’urine, sous les coups de poings du vent, parfois avant même que le soleil ne soit levé et puisse jouir de son autorité. Époque révolue qui semblait si lointaine, à des lieues de ce quotidien malsain qui s’était imposé de lui-même. Un temps reculé où Stéphane était réellement aimé de sa mère, du bas de la pleine innocence dans laquelle il se complaisait avec joie et bien-être. Un temps reculé, ou Melissa respirait encore l’air de ce monde.
Ne voulant gâcher ce moment pour rien au monde, l’adolescent secoua la tête et tenta d’oublier son cauchemar et la réalité qu’il reflétait. Bordé par les murmures de la nature, il se saisit de son sac et en extirpa son carnet à dessin. Ça y est, il l’avait enfin trouvée, la divine inspiration susurrée par la magnificence du monde. Par de grands gestes parfois fluides et parfois saccadés, il apposa sur papier les arbres et les beautés naturelles qui s’exposaient sous ses yeux. Le dessin prit lentement forme, et obnubilé par cette maigre représentation de son environnement, Stéphane se surprit même à en oublier la froideur des événements qui avaient pris place en ce jour. Il n’y avait plus que lui et sa feuille, ce monde parfait qu’il ébauchait en noir et blanc et dans lequel il aurait tant voulu se réfugier. À l’abri des affres du temps, des regards et des coups bas du destin.
« C’est magnifique » — interpellé, l’adolescent fit volte-face brusquement, presque au point d’en lâcher son crayon au sol. Juste derrière son épaule, se tenait calmement une jeune fille dont le visage ne lui était pas inconnu. Elle avait été dans sa classe deux années auparavant, « un petit brin de jeune femme » comme on aurait dit dans le temps, ornée de sublimes cheveux noisette aux douces boucles, de profonds yeux brun foncé et un visage admirable embelli par quelques très discrètes taches de rousseur par endroits. Rien de regrettable, au contraire, elles étaient les quelques défauts venus parfaire cette vision angélique. Profitant du trouble semé chez Stéphane, elle s’assit à ses côtés sur le banc de bois et pointa du doigt le dessin. « Il est terminé ? questionna-t-elle pour engager la conversation.


Stéphane faillit balbutier des mots qu’il aurait regrettés, mais l’aigle tapi en lui ravala son « Oui, laisse-moi seul connasse, vraiment ». Malgré les épreuves il avait toujours su rester calme et d’un naturel avenant, même si l’expression de ses sentiments, bons ou mauvais, était parfois sans limite. Alors au diable, que l’aigle range ses pattes et ferme les yeux, son renouveau viendrait un autre jour. L’heure était à de tout autres considérations, des émotions que l’étudiant n’avait pas ressenties depuis peut-être trop longtemps, et que la vue de cette jeune fille avait réveillées. Regard ainsi plongé dans celui de l’adolescente qu’il avait un jour aimé, Stéphane laissa glisser un sourire et répondit lentement, « Non reste avec moi Laura, je crois que j’en ai vraiment besoin ».


Pendant qu’il replaçait son carnet à dessins dans son sac, elle passa un bras réconfortant autour de sa taille. Lorsqu’elle lui demanda s’il désirait parler de ce qui lui arrivait, elle ne fut presque pas surprise de le voir secouer la tête. La tendresse des gestes de Stéphane envers elle ne traduisait pas un besoin de parler et de se vider, ce comportement était celui d’un enfant apeuré en quête d’une femme quelque part pour le dissimuler des contraintes et pressions du monde normal. Un peu comme une mère caresserait son enfant pour le conforter, Laura l’avait enlacé et n’avait rien ajouté. Elle n’en avait jamais été vraiment amoureuse ou quoi que ce soit, simplement, elle savait tendre l’oreille aux non-dits et compatir par d’apaisants mouvements qui n’avaient pas leur pareil. L’histoire éternelle et classique de la fille encore trop jeune qui pourtant perd sa mère, et qui se voit devenir la femme de la famille. Qu’importe la présence de son père, il y avait des tâches que seule elle pouvait exécuter ; unique fille, il ne lui était pas rare de devoir être constamment auprès de ses deux frères. Bercer le plus petit lorsque l’orage le terrorisait, parler des problèmes du plus grands lorsque ceux-ci devenaient trop pesants. Laura était avant tout une oreille attentive et scellée à qui quiconque pouvait se confier, une femme dans l’âme, mûre et grandie par un passé dur qui jamais ne s’effaçait. C’est sans doute pour cela qu’à l’époque où ils se côtoyaient, elle s’était sentie proche de Stéphane. Tous deux partageaient ce sentiment d’avoir été séparés d’une vie parfaite par un événement violent et injuste ; une fracture soudaine qui s’était abattue sans prévenir. Une communion inavouée, qui donnait à cette scène de troublants airs. Cet adolescent paria dans sa propre famille, enfoui dans les bras d’une fille devenue femme malgré elle. Étape après étape, Stéphane se sentit traverser les âges pour redevenir ce fœtus au cœur du ventre de sa mère. À une époque où tout est beauté et douceur, et où les horreurs du monde vous ignorent encore.
Un temps reculé, où Melissa respirait encore l’air de ce monde.


Stéphane s’apprêtait à fermer les yeux, sous les effleurements des délicates mains de son ancienne amie, lorsque la vérité lui apparut aussi limpide qu’une eau de source. Ce qui le calmait et lui apportait cette profonde sensation de sérénité, n’était ni la nature, ni son ancien amour tout près de lui, ni rien de tout cela. C’était juste la symbolique, l’harmonie de cette scène et tout ce qu’elle évoquait malgré elle. Souvenirs ressurgissant d’un lointain passé, amour perdu qui en semblait presque atteignable. Tout cela n’était que désir nostalgique de cet « avant » ; avant le décès, avant que son père les quitte ou qu’il se brouille avec sa mère, avant qu’il ne soit trop tard pour faire le premier pas avec la petite Laura Strausz deux rangs devant, quand il ne venait que d’entrer au lycée. Avant que ce décor ne lui évoque plus que monotonie et laideur, avant que la routine se renforce et ensemence les graines de la dépression.
Il aurait tout donné pour revenir à ce paradis perdu, idéal lointain estompé par le temps. Le suprême âge d’or de son adolescence, quintessence de toute une enfance. « Je voudrais juste que Melissa revienne et que je puisse rattraper mes erreurs, peu importe le prix », chuchota-t-il à Laura comme si elle seule de son aura d’ange, avait le pouvoir de lui faire faire marche arrière. Interloquée, celle-ci demanda naïvement si quelque chose lui était arrivé, priant pour que ce ne soit rien de grave.
L’adolescent tâtonnait, tentait de tirer quelques mots de sa gorge nouée, mais le souvenir était encore trop présent et trop fort pour qu’il puisse avouer la vérité d’un ton cru et neutre. De sa tremblante bouche, ne sortit qu’un euphémisme poétique, « Melissa est au-dessus de nos têtes maintenant ». Tout juste ces mots prononcés, Laura porta une main à son visage, pour se contenir de cracher l’éternel « Je suis désolée ». Car désolée, elle ne l’était pas réellement, juste choquée qu’en si peu de temps les choses aient basculé de manière si abrupte pour Stéphane. On dit que la foudre ne frappe jamais deux fois au même endroit, et bien apparemment les idées reçues sont parfois trompeuses. Voir un ami être séparé de son père et perde sa sœur, c’était comme voir des dominos se faire chuter les uns les autres, sans que quoi que ce soit puisse être fait. Malgré lui, l’adolescent troublé sentit perler une larme à l’embouchure de ses yeux humidifiés de détresse. Une goutte d’amertume suivant sagement la traînée laissée par les précédents pleurs qu’avaient conduits les remords ; de toute son existence, Stéphane n’avait jamais vu ses ressentiments tant exaltés par les choses l’entourant. Et loin de s’en sentir ravi, cela le mettait plus que mal à l’aise, un sentiment soudain de n’être plus que frêle feuille au bout d’une fragile branche. Attendrie tant qu’attentive, Laura passa la manche de son pull blanc en laine, en revers sur ses joues larmoyantes. Un discret geste dont le silencieux son sonnait comme le susurrement d’un « C’est pas grave, mon sucre » à l’oreille d’un enfant. « Je veux que Melissa revienne », finit par lâcher Stéphane d’une voix aux accents brisés de tristesse, « peu importe ce que ça coûtera, je veux que tout redevienne comme avant ». Il se hasarda à terminer sa phrase, mais sa frustration était trop importante pour agir ou parler. La seule chose dont il se sentit capable dans le vif de la scène, était de fermer les yeux et de se laisser porter par la tendresse que la jeune fille avait insufflée en lui. Retrouver son précieux empire des rêves, non sans une pointe d’appréhension... cette crainte soudaine, de ne pas y trouver le réconfort.
Il laissa passer un ultime soupir, et sous le dernier toucher d’une chaude caresse de Laura, confia à nouveau les rennes à son fort intérieur. Une caresse qui rayonnait par toute sa portée symbolique — baiser final avant que l’enfer se déchaîne ; rejoindre les ténèbres et quitter cet apaisant banc, à l’ombre d’un chêne.


8


« Réveille-toi, c’est l’heure, tu vas rater ton bus »
Emmitouflé dans des couettes désordonnées, Stéphane mit terme à ce sommeil des plus agités. Il fallut un long moment pour réellement comprendre et accepter ce qui venait d’arriver. Se dire que la pire journée de sa vie et pourtant la plus révélatrice, n’avait été qu’un repoussant cauchemar apposé sur le voile d’une nuit noire. Rappelé à l’ordre par son réveille-matin qui à son tour se mit à hurler ses sirènes, il se redressa sur son lit et se mit debout dans la pénombre de sa chambre close. « Ça va, j’ai compris » cracha-t-il à la face du monde, d’un coup-de-poing sur le bouton d’arrêt dudit réveil. Paradoxalement, autant qu’il puisse aimer l’apaisement du coucher, il haïssait au plus haut point être arraché à son lit. C’était chaque jour la même épreuve aux airs insurmontables qui se présentait à lui, et d’expérience, le seul remède à ce grand mal était d’ouvrir en grand la porte de sa chambre et de se jeter bras ouverts dans une lumière brûlante. Une fois frappé violemment par un éclat rugissant, plus rien ne peut vous arrêter.
Se déplaçant en de las et lents pas, il se frotta les yeux et se dirigea vers l’escalier, conforté à chaque contact de ce parquet chauffé par les rayons d’un vivace soleil. En tête le goût d’une nouvelle querelle, il descendit les marches avec tant de démotivation maladroite qu’on l’aurait dit chuter. Rien qui n’aide à ne pas trahir sa tardive heure de coucher, et il savait que sitôt descendue la dernière marche, s’offriraient à sa vue sa mère et sa sœur, éternellement assises à la cuisine. L’une en face de l’autre, de part et d’autre de la large table comme si elles venaient de tendre à son égard une embuscade des plus vicieuses. Le décompte avant l’impact se fit presque tout seul dans son esprit, « plus que trois marches ».
Plus que deux.


Stéphane se stoppa face à face à cette cuisine vide. Pareil à ce subtil détail qui change toute votre vision d’un tableau, le monde semblait avoir changé de tons et de perspective. Au-dehors le soleil ne trônait plus, pas de micro-ondes en route ni d’autres sons rattachés au quotidien typique. Simplement les mille milliers de balles de l’averse qui s’éclataient en chœur sur les carreaux. L’adolescent à peine réveillé se frotta les yeux une nouvelle fois, dans le doute, mais il était déjà trop tard, la dangereuse frontière avait été dépassée, Stéphane n’avait plus conscience d’être dans un cauchemar. Feintant l’innocence, il alla s’asseoir, se saisit d’un des bols du placard et de la bouteille dans le réfrigérateur. Puis se dirigeant vers le micro-ondes, il commença à verser le lait dans le bol, avant d’être brusquement interrompu par le son strident d’une chaise qu’on fait racler sur un parquet.
Étranglé de surprise, le jeune homme laissa s’échapper son déjeuner et tout le liquide blanchâtre alla s’éclater au sol entre les débris de verre éparpillés. Il se retourna d’un coup sec, c’était Melissa tout droit sortie de nulle part, semblant surgie d’une de ces zones d’ombres qui tapissaient les recoins de la maison obscurcie par le mauvais temps. Sans lever la tête du journal dans ses mains, elle lâcha quelques mots à l’attention de son frère, « Bravo, toujours aussi réveillé. Tu nettoieras, compris ?


De prime abord la scène ne choqua pas la logique absurde qui faisait tourner l’esprit de l’adolescent. Par à-coups, la folie s’immisçait dans son rêve sans qu’il n’y rétorque quoi que ce soit... et à quoi bon lutter quand pour la première fois, il regardait sa sœur d’un œil admiratif et scintillant de bonheur ? Quand son père était parti, c’était comme si un couperet incisif avait séparé cette paisible famille en deux ; Melissa se refusait à vivre autre part qu’aux côtés de sa mère dont elle était si proche, et Stéphane se serait donné pour passer sa vie avec Alain. Une guerre de tranchées qui jamais ne trouvait de fin ou d’avancement quelconque, seulement des coups tirés à distance, des piques jetés à la face de l’autre. Insultes, incompréhensions et tensions étaient devenues le lot quotidien, tant et si bien que plus aucun des deux camps ne savait pourquoi ils se haïssaient.


Mais pour la première fois c’était différent, l’adolescent ne ressentait envers sa sœur que le soulagement de la voir en vie. Naïf, il prit place à table et tout en fixant Melissa il essaya d’engager la conversation, comme s’il lui tendait la main et n’attendait qu’un geste de sa part pour enterrer la hache de guerre. Des excuses ou de la sympathie peut-être ; un seul sourire aurait suffi à Stéphane pour pendant un instant, effleurer cet « avant » qui lui manquait tant. Sentant un regard pesant sur elle, la jeune femme reposa son journal et dévisagea son frère, prête à lui sauter à la gorge, « Quoi, qu’est-ce que t’as à me regarder comme ça ?


Ce n’était que quelques mots balbutiants, mais sembla-t-il, ce furent déjà quelques mots de trop. Avant qu’il ne puisse comprendre ce qui se passait, sa sœur se baissa, empoigna quelques bouts de verre et lui projeta au visage sur un rictus noir de haine qu’aucune insulte n’aurait su égaler. Immédiatement, Stéphane se leva de sa chaise et porta ses mains à sa tête en sang, près de ces morceaux acérés qui s’étaient réfugiés dans la peau de ses joues et de ses lèvres. « Mais t’es complètement tarée ou quoi, bordel de merde ! » essaya-t-il de crier malgré la formidable douleur fulgurante qui assaillait son visage crispé. Il se retourna à droite, à gauche, mais ce n’est que trop tard qu’il comprit enfin que dans ce cauchemar horrifiant, sa mère n’était plus là. Le temps de jeter un regard à sa sœur, celle-ci s’était levée et d’un coup saisissant l’avait frappé au ventre. Submergé par une souffrance qui arpentait chaque recoin de son corps, Stéphane s’effondra sur le sol blanchi de lait, souffle coupé. « Quoi, ta mère te manque ? », s’amusa Melissa en tapotant du pied tout près de son visage à terre, « je croyais que tu voulais que je revienne quel qu’en soit le prix ? Une vie pour une autre, ça me paraissait équitable comme échange, pas toi ?


Une vie pour une vie — avant qu’il ne puisse réfléchir et formuler une réponse, les mains de sa sœur s’étaient serrées avec puissance autour de sa gorge et avaient bloqué sa respiration. Le souffle déjà coupé par son coup au ventre, il ne mit pas longtemps à manquer d’oxygène. Les vertiges le prirent en proie, et percé par mille douleurs, sa conscience se fit graduellement muette. Incapable de bouger, de respirer, de se débattre ou de prier, seule restait son unique capacité de formuler de brèves pensées. Alors intérieurement, avant que la mort ne lui coupe la langue, il cria le nom de sa mère du plus fort qu’il le pouvait ; hurler dans sa tête, jusqu’à ce que son appel à l’aide sorte de lui-même par cette gorge aride.


Maman, maman, aide-moi, je vous en supplie, je veux pas mourir ! Norah !
« Non mais qu’est-ce qui t’arrive ? Ça va pas de crier comme ça ? ». Méfiant de prime abord, Stéphane n’ouvrit ses yeux que très lentement tant sa crainte était grande ; le trouble et la peur s’étaient faits maîtres de son esprit et l’avaient encerclé du haut de leur sourire aiguisé et cornu. Maltraité par ses propres cauchemars, ce n’était rien d’autre que le paradis qu’il s’attendait à retrouver en sortant de la plénitude de noir formée par ses paupières... mais le seul nuage blanc qui se dessina fut un nuage de lait répandu sur le parquet de la cuisine. L’adolescent intrigué écarquilla alors son regard en grand, et se releva dans le plus absolu état d’hébétude. Les lourds anathèmes qui sans cesse planaient sur ses songes semblaient enfin dissipés, de même que le mauvais temps englobant la demeure. La cuisine avait retrouvé ses couleurs orangées naturelles, et à l’instar d’une ombre qui s’évanouit à l’allumage des lumières, Melissa semblait ne plus être présente nulle part.
Des pas frappèrent le sol et sous peu, la mère de Stéphane pénétra en trombe dans la cuisine, frappée de panique, « Mon dieu, qu’est-ce qui s’est passé, tu es tombé ? ». Dans un premier temps il n’osa pas répondre parce que lui-même n’était pas sûr de l’exact déroulement des choses. Ainsi ne trouva-t-il à rétorquer que des phrases vagues qui résumaient avec brio les grandes lignes des dix dernières minutes : « C’est rien, j’ai cru voir Melissa et j’ai sursauté. C’est... c’est stupide, elle est déjà partie au travail, balbutia-t-il en regardant ailleurs.


Mais il était trop tard pour ça, car le regard de sa mère était tout sauf exempt d’inquiétude. Titubant jusqu’à son fils, on pouvait voir ses mains trembler et ses yeux d’humidifier comme s’ils venaient de subir une tempête de poussière. Seulement la poussière remuée n’était pas ici faite de moutons et de saletés, elle était ce couteau que l’on remue dans la plaie avant d’y verser du sel. Par deux mains puissantes, elle empoigna son fils aux épaules et marmonna un « Arrête ça tout de suite Stéphane » quasi inaudible, « cesse tout de suite de tourner ça en dérision, ta sœur ne reviendra pas et... arrête, ça me blesse beaucoup. L’enterrement c’était déjà assez, alors, s’il te plaît » — elle voulut poursuivre, mais séchée de ses forces, elle ne put que s’aplatir et se retirer dans le salon, en pleurs, abandonnant Stéphane dans la cuisine, seul, seul.
Seul pour faire face à l’emprise de ses renaissants démons, que ceux-ci prennent l’apparence d’un Aigle en mal de morts, ou celle de ce serpent qui se mord la queue et imbrique les cauchemars les uns dans les autres. À tant faire de va et viens entre rêve et réalité, Stéphane en avait perdu toute son assurance et s’était introduit en lui ce sentiment désabusé qu’où qu’il aille, il devrait faire une croix définitive sur celle qui fut sa sœur. Abattu, il se saisit d’une chaise et se posa, pour réfléchir et trouver une certitude à laquelle se raccrocher. Bien souvent il est dit que l’unique moyen de sortir d’un mauvais songe est d’en déceler les incohérences, se jouer de notre propre conviction et vision des choses, jusqu’à percer une brèche dans la simili réalité qui nous absorbe. Fixer tout autour de nous jusqu’à devenir lucide que quelque chose ne va pas. Dans le cas présent, il n’y a que lorsque Stéphane remarqua que toutes les horloges étaient arrêtées à trois heures de l’après-midi, qu’une sorte de déclic se fit dans son esprit rouillé.
« Attends, si je viens de revenir du cimetière, pourquoi est-ce que je déjeunerais ? »
Stop — plus qu’une marche.


9


Quinze heures trente-quatre.
Percuté par la voix de la raison, l’adolescent arriva enfin au bout de son voyage dans l’imaginaire. Le monde réel avait repris sa place tout autour de lui, et c’est doucement bercé par quelques chants d’oiseaux dans le bois, que Stéphane se réveilla. Sa première sensation fut celle d’un vide immense, lui qui s’était senti l’âme d’un enfant dans les bras de Laura, se voyait désormais orphelin. La compatissante jeune fille s’en était allée pendant qu’il dormait et l’avait abandonné... elle comme tous les autres.
Enlisé dans l’incertitude, l’étudiant se leva du banc et se dirigea vers une des cabines téléphoniques mises à disposition des lycéens. Il y glissa une pièce qui traînait au fond de sa poche et composa le numéro de portable de sa mère. Avoir des nouvelles, s’assurer d’être bien atterri dans le bon monde et, qui sait, peut-être raviver la flamme d’un suprême espoir ? La tonalité bipa une première fois, et sous cette montée de stress et d’inquiétude, le cœur de Stéphane se hâta et adopta le rythme d’un moteur déchaîné. Deuxième tonalité, toujours aucune réponse... à la troisième tonalité non répondue, sa main se mit machinalement à gratter le métal qui entourait la cabine, un tic nerveux comme un autre. « Les gens attendent toujours au moins la quatrième, ou cinquième sonnerie pour répondre, c’est rien, c’est normal » se rassura-t-il en se tordant le visage d’un faux sourire qui ne convaincrait personne, pas même lui-même. Mais dans ses oreilles attentives au moindre mot qui pourrait surgir du combiné, ne vinrent s’écouler que d’énièmes tonalités restées sans réponse. Le désenchantement fut total : Stéphane raccrocha le téléphone d’un mouvement apathique, désormais conscient que rien n’avait été inventé par son esprit troublé. Si sa mère ne répondait plus, c’est qu’elle n’osait pas le faire, qu’elle ne s’en sentait pas le courage.
Il n’y avait plus d’idéaux à convoiter ; plus rien à espérer de ce jour désormais scellé au rang des journées les plus méprisables que la vie ait conçues. Les gens autour de l’étudiant s’étaient éloignés de lui successivement, et il ne pouvait plus s’en remettre à quiconque que sa propre personne. Qu’importe ses efforts, ses grandes espérances ou ses pics de colère, rien ne changerait au final. Melissa, ne reviendrait plus — gravez ça dans la pierre. L’adolescent avait atteint l’apex de la dépression, et son inarrêtable chute dans les abysses de la déchéance, ne faisait que s’entamer. La seule solution était de tenir tête, faire de l’ordre et garder en vue la lumière en haut du gouffre. Les cours et les professeurs n’étaient plus quelque chose de crucial pour Stéphane, ils n’étaient qu’un détail, une froide façade insensible à tout problème d’ordre personnel. C’était maintenant décidé, il irait récupérer son sac, et quitterait le lycée au moins jusqu’à trouver un sens à ce qui restait de sa vie en pièces au sol. Ce qui était survenu avant avait été trop confus pour qu’il n’éprouve pas un besoin immuable de se redéfinir en tant que personne.


Allant à contre sens de tous ces élèves qui pour dieu sait quelle raison, remontaient à l’étage, Stéphane se dirigea vers la salle de philosophie au fond du couloir à gauche. Lorsqu’il arriva, il fut gêné de constater que l’enseignante campait encore son bureau et que malencontreusement, elle avait remarqué sa présence, caché derrière le cadre de la porte. « Je veux juste récupérer mon sac et c’est tout, en finir, après ça je pars », essaya-t-il de lancer pour détourner l’attention du professeur, mais celle-ci était emplie de sagesse et loin d’être dupe aux murs d’illusions que Stéphane dressait en défense. Elle le laissa d’abord s’avancer jusqu’à son sac au fond de la salle, puis comme un piège à loup se claquant avec violence, elle se leva de sa chaise et ferma la porte. Au son du bois qui tapa le cadre d’entrée, l’adolescent se retourna lentement et laissa retomber à terre son sac d’affaires. Il voulut avoir le premier et dernier mot, mais la femme âgée en face s’engagea avant lui, « M’est d’avis que quelque chose vous perturbe Stéphane, alors quoi que ce soit, j’aimerais m’entretenir avec vous. Cela dépasse le cadre de mes fonctions mais —


Chacune des deux personnes s’opposant attaquait l’autre par de dérangeantes questions rhétoriques, mais si Stéphane refusait de s’engager dans une joute avec madame Eliott, c’est parce qu’il savait que c’était loin d’être une femme stupide et qu’en un vif regard elle saurait percer la moindre muraille derrière laquelle il se cachait. Alors, jouant quitte ou double, il s’imposa et s’avança vers la porte, faisant mine de ne pas voir l’enseignante qui lui faisait barrage. Mais il n’osa pas la bousculer, l’Aigle s’était vu trancher les ailes au cours de la journée, et l’adolescent se sentait trop grisé par la détresse pour réellement tenir tête à quiconque.
Il posa son sac, prit une chaise, et se retint d’exprimer quelques muets pleurs qui n’attendaient que cela. Mais contre toute attente, le déroulement des choses ne fut pas celui prévu ; la sage Eliott lui adressa un avisé sourire, et ouvrit la porte de la salle sur quelques mots, « Ne comptez pas sur moi pour vous adresser une longue homélie sur la vie et la mort, je voulais juste constater dans quel état d’esprit étiez-vous... contente de voir que vous êtes dans le droit chemin ». Peu à peu conscient de la portée réelle des mots de son professeur, Stéphane leva la tête, et juste par le regard, comprit ce qu’elle cherchait réellement en l’enfermant face à elle : l’obliger à s’ouvrir à au moins une personne.
« Sortez, maintenant »


À peine passée la porte d’entrée, il fut confronté à un homme en uniforme noir qui lui saisit l’épaule avec violence et lui ordonna de retourner au premier étage avec tous les autres élèves de cette partie précise du bâtiment. L’adolescent n’eut pas tout de suite conscience de la personne qui s’adressait à lui, il se contenta de suivre l’ordre reçu et de se diriger vers les escaliers. Derrière lui, Madame Eliott fut aussi priée d’évacuer, et ce n’est qu’en se retournant vers elle qu’il saisit la teneur des choses. Ce grand homme mal rasé ne portait pas n’importe quel uniforme noir, mais bel et bien une tenue stricte réservée aux agents de police. Quelques pas devant, défilèrent deux ambulanciers et une civière, portant le corps inanimé de Daniel. Ce fut le choc qui empoigna les émotions de Stéphane, jeta les plus optimistes et exacerba les plus mélancoliques. Se sentant lui aussi démoralisé qu’une telle chose puisse être faite, le policier s’approcha de l’adolescent et posa une main sur son épaule en déclarant d’une voix compatissante, « Un pauvre gamin comme ça, tabassé sans raison... il y a vraiment plus de limites.


Procédure ou pas, Stéphane n’avait pas entendu un mot de ce qui venait de se dire ; marqué au fer rouge de cette phrase choc, son cerveau s’était brusquement braqué à la simple entente des mots « il est dans le coma ». Jusque-là il était resté au bord du précipice en observant avec minutie les choses qui adviendraient, mais voir passer Daniel en sang, sur une civière, c’était avoir fait un pas en avant et s’être précipité dans les ténèbres grandes ouvertes de la dépression la plus profonde. Avant qu’il n’ait le temps de s’apitoyer sur lui-même, le policier lui répéta de remonter au premier étage... et Stéphane s’exécuta malgré lui. Ses pieds marchèrent machinalement, mais au cœur de son esprit, il se sentait mort intérieurement et inapte à toute réflexion.
Immobile dans le hall d’entrée, il ne pipait mot face à la sortie du lycée que tous ces étudiants s’empressaient d’emprunter. Statue de pierre levée de terre en ode à la mort. Il resta là, d’interminables minutes, et il fallut qu’il soit bousculé maintes et maintes fois pour que les rouages de ses pensées se remettent à tourner les uns après les autres. En pleine déprime, seules quelques logiques primaires faisaient entendre leur voix, et parmi elles trônait ce désir de recueillement. Tout le paradoxe de la neurasthénie est de vouloir être auprès du monde, tout en ayant un cruel besoin d’être seul. Alors, dans l’esprit cloîtré de l’adolescent, ne surgit qu’un seul lieu où il pouvait être entouré et seul à la fois. Un endroit peu fréquenté dont il n’était même pas sûr qu’il existe... un certain cimetière, fortifié de vieux murs de pierre. « Hé reste pas planté au milieu du chemin, connard » — Stéphane ravala sa salive, passa la deuxième bretelle de son sac à dos, et s’engagea dans la longue et large allée, longeant la liberté.
Seize heures cinquante-deux.


10


Assis dans le bus qui le conduirait à son « jardin des défunts », l’adolescent ne trouvait rien à redire à ces gens qui lorgnaient sur lui de temps à autre. Il s’était contenté de payer l’euro trente au chauffeur et de venir s’asseoir, faisant alors abstraction de toutes les personnes que le véhicule occupait. Le cauchemar de l’enterrement était une sorte de question posée par dieu sait qui, et voir enfin ce cimetière de ses propres yeux lui apparaissait comme l’unique solution pour dégager une réponse ; se frotter les yeux et enfin distinguer quelque chose dans la chaotique tempête de sable qu’était cette journée macabre. À un des arrêts, un autre adolescent bardé de mauvaises intentions vint s’asseoir aux côtés de Stéphane, mais étrangement lorsque ce dernier se retourna et le brûla d’un regard lacéré de larmes, le pickpocket n’insista pas et changea de siège, chatouillé d’une once d’humanité.
D’autres arrêts s’ensuivirent mais pour être honnête, l’étudiant n’avait pas la moindre idée d’auquel il devrait descendre. La seule chose qu’il se remémorait avec clarté de son cauchemar, c’était le chêne par-dessus les murets, et sa familiale en bord de trottoir... mais c’était tout, les rêves n’ont pas la réputation d’être des photographies précises, et Stéphane ne pouvait que fixer le paysage qui défilait par la fenêtre jusqu’à ce que le déclic d’une soudaine réminiscence vienne secouer son esprit. Alors son corps se sentirait plongé dans ce sentiment commun de « déjà-vu » et presque par réflexe, ses jambes se lèveraient et sortiraient du bus. Du moins c’est ce qu’il espérait du déroulement des choses.


Mais ça ne se passa pas comme ça. Quand il en eut marre de tourner-virer dans le dédale des immeubles, le soleil avait déjà bien entamé sa descente au loin, comme ça, sans prévenir. Stéphane n’avait reconnu aucun des lieux qu’il avait entraperçus par la fenêtre, et son long périple en bus ne se résumait plus à ses yeux que comme trois heures perdues à jamais. Trois impérissables heures de lutte incessante contre lui-même pour éviter toute évocation de Daniel ou de son état. Il savait que si jamais il effleurait la gravité de la situation, la chute n’en serait plus grande ; non, il se devait de fermer les yeux et de garder sa tâche bien en vue, avant que ses émotions ne remontent avec la violence d’un raz-de-marée et le fassent tomber... tomber du haut de la pile de ses propres efforts.
Il était sept heures passées lorsque l’adolescent descendit du bus citadin, dans une rue quelconque où il se retrouvait égaré malgré lui. Lui qui avait toujours vécu dans une maison en lisière de ville, n’avait pas pour habitude de connaître le nom des rues ou l’emplacement des choses. Les rares fois où il s’était rendu dans cette agglomération c’était pour des services introuvables dans son village : médecin, cinéma et autres. Et désormais il se voyait jeté dans la fosse aux lions, dans l’hostilité ambiante qui suait de ces rues insalubres... rat des villes et rat des champs. Une âme innocente qui se perd et dévie, s’égare et déchante.
Il tenta bien de se ruer sur le premier passant pour lui demander chemin, mais ce n’est qu’à cet instant qu’il réalisa que lui-même ne connaissait pas l’exacte teneur de son objectif, « Excusez-moi, vous pourriez m’indiquer où trouver le cimetière de... le cimetière, je sais pas en fait ». La personne le regarda interloquée, puis après un bref coup d’œil à sa montre, celle-ci snoba Stéphane par un « Moi non plus je sais pas, débrouillez-vous » des moins chaleureux. L’adolescent contempla son espoir se dissiper, lentement ; un nuage de lumière intérieure qui se perdit dans la brume diaphane et naissante apportée par le noir nuage d’orage. Le temps que Stéphane réalise que la soirée s’achevait, les trombes de pluie s’étaient déjà jetées en masse sur lui, l’attaquant de toute part. Trempé de pied en cap, il mit sa capuche et remonta la fermeture éclair de sa veste. Mais en voulant la remettre correctement, il ne put que voir les taches de sang de Daniel qui en parsemaient le revers. Point de non-retour. Jusqu’ici Stéphane avait habilement su se cacher de toutes les sensations accumulées dans la journée : tristesse et colère, frustration et admiration... et tout ça venait de se finir ; tels des morts-vivants, les émotions qu’il avait enterrées ressurgissaient de sous terre et quémandaient leur livre de chair.


Tourmenté plus fort qu’il ne l’avait jamais été dans les heures qui avaient précédé, l’adolescent jeta sa veste sur la chaussée et se mit à courir pour fuir ses démons. Il traversa rue sur rue, se perdit entre les mille et une lumières blêmes des lampadaires, se sentit extradé du monde réel pour être livré à ces monstres tapis dans l’ombre. Comme disputant une course-poursuite contre les ombres de la nuit profonde, Stéphane arpenta le cœur noir de la ville jusqu’à ce qu’il trouve un refuge où enfin il apercevrait une silhouette rassurante. Peu importe qui, peu importe quoi... à la recherche éperdue d’une tache d’encre aux airs familiers sur le buvard bleu encre du soir.
Un peu comme un chêne pointant sa cime au-dessus d’un mur gris foncé, empiété de plantes grimpantes. Sans freiner sa course effrénée, Stéphane se précipita sur le mur d’enceinte et le gravit avec toute la fougue d’un fugitif pourchassé par la Mort. Il escalada les pierres trempées et s’agrippa malhabilement au lierre qui les serpentait. Puis arrivé en haut du mur, il se jeta purement et simplement — fit une roulade ratée et vint s’écraser sur quelque chose de puissamment solide et dur. Ce qui n’ôta en rien le sourire désormais ancré sur son visage. Il ne se souciait guère de savoir où diable ses pieds l’avaient mené, il était sauf. Fort de ce constat, il mit une main sur son dos douloureux et se redressa avec un peu de peine. L’endroit dans lequel il avait atterri n’était pas du tout éclairé et Stéphane dû écarquiller les yeux pour lentement distinguer les formes noyées dans l’ombre. Peu à peu, la silhouette terrifiante devint un sapin, ce gnome dans un recoin se révéla être une fontaine, cette bête au regard vif n’était qu’une poignée d’arbustes clairsemés. Quant à la chose rigide sur laquelle il s’était jeté, et bien ma foi, c’était la dalle d’une tombe.
Une tombe parmi tant d’autres. L’adolescent médusé leva son regard et laissa glisser le sac à dos de son épaule droite. Son périple l’avait — malgré les apparences — conduit à destination, et il ne savait trop quoi dire en réponse. Malgré le voile nocturne qui drapait le cimetière, tout y était reproduit avec minutie, l’agencement des choses était le même, pas un détail qui n’ose différer de sa vision. De fait, si tout y était semblable, Stéphane devait trouver la tombe de Melissa, devait se rendre compte par lui-même. Il mit beaucoup de temps à atteindre la sépulture recherchée, et c’est au final le chêne qui guida ses pas. Immédiatement côte à côte à son tronc, devait logiquement se trouver le sépulcre qu’il poursuivait. Et il y avait effectivement quelqu’un de mis en terre à cette place exacte. Sans plus attendre, il se rua et se mit à genoux dessus, renversant même une gerbe de fleurs blanches amoureusement déposée. Trop aveuglé d’obscurité pour distinguer le nom inscrit, Stéphane dû jouer de ses doigts et deviner les lettres gravées. C’est cette part d’incertitude qui retarda la venue de sa déception, mais après avoir vérifié et revérifié, il ne trouva rien d’autre à redire et céda, « Gabrielle Fergus ». Un nom qui n’avait aucune évocation pour lui, qui loin de répondre aux questions posées, ne faisait qu’en lever de nouvelles. Il n’y avait plus lieu de lutter, plus aucun motif à sa résistance ; posément enseveli d’une couverture de pluie, Stéphane se mit en position fœtale entre les brins d’herbes, et se laissa happer par la déprime. Elle qu’il avait longuement fuie toute la journée, lui tendait à présent les bras.
Jamais il n’avait versé de si lourds et longs pleurs — ce sont des océans entiers de chagrin qui se déversèrent ce soir-là, et vinrent alimenter les flaques d’eau déjà présentes en spectateurs muets. Une monstrueuse nuée de souffrance qui n’eut de cesse de malmener l’adolescent chaque minute que la nuit compta. Chaque seconde passée était une balle reçue en plein cœur, chaque pensée était un poing levé à dieu qui hurlait « Quel genre de connard t’es pour permettre ça ? ». Le moindre soupir sortant de l’adolescent pantelé avait l’odeur amère d’une vie qui s’enfuit ; à quoi bon vivre, quand tous ceux autour de vous sont tombés ? Un roi sans empire, un seigneur sans terres, comparez cela à quoi bon vous semble, c’est une histoire différente qui se met en scène à chaque fois. Il n’y aura jamais de description précise du deuil car il est unique pour chaque personne qu’enfante ce monde. Alors, pourquoi s’attarder, laissons Stéphane à ses propres pensées.
Aucun mot ne traduira jamais la douleur qu’il ressentit.


Heure après heure, s’acheva cette soirée qui laissa place aux prémices de la journée suivante. Il était plus de minuit lorsque, désempli de toute force et gorge séchée par d’informes cris, Stéphane se vit contraint de trouver repos. Pour rien au monde il n’en aurait eu envie et il tenta difficilement de mobiliser quelques forces de rester éveillé, mais rien. Son visage était sillonné de larmes et taché de boue, ses mains s’étaient engourdies au fil des heures resté immobile, ses vêtements s’étaient gorgés d’un trouble mélange de tristesse, de fange et de pluie... il n’y avait plus rien à faire pour lui. Quiconque aurait jeté regard sur son portrait à terre n’aurait rien vu d’autre qu’une personne sans vie — décédée de l’intérieur. Les morts ne dorment jamais, ils miment juste le sommeil pour mieux nous flouer. En un sens, l’adolescent avait trouvé ce qu’il cherchait durant sa fuite : un endroit où il se sentait chez lui. Là, entouré d’une horde de tombes, il se sentait parmi les siens. Il n’avait pas envie de se suicider, il n’avait pas perdu le goût de vivre non, il était déjà mort au moment même où sa mère lui avait annoncé l’accident. Quels que soient les espoirs, pour lui il était trop tard.
Deux heures huit.


11


« Non mais qu’est-ce que c’est que ça encore ? »
Cette nuit, Stéphane ne rêva pas, malgré tous les songes et cauchemars survenus la veille, son sommeil ne fut cette fois-ci bordé que d’un néant des plus absolus. Une étendue magistrale de vide, ou peut-être simple fard traduisant son état d’esprit : plus d’échappatoires, juste une vie terre à terre. Malgré les énièmes tentatives de résistance de sa part, la dépression avait su se faire plus forte que tout le reste, et la retenir n’avait été qu’une monumentale erreur. À la mort d’un proche les gens sont tristes... en changeant l’ordre des choses, le jeune homme avait causé plus de blessures qu’il n’en avait guéries. Il aurait pu se saisir d’une photo de Melissa et la pleurer toute la nuit dans les bras chaleureux de son lit, mais au lieu de ça le voilà allongé dans un cimetière, poisseux et malpropre, tapissé de taches et larmes séchées, sous l’unique œil accusateur du soleil levant.
Ou plus exactement, les regards respectifs du soleil, d’un chêne et surtout, d’un homme debout tout près de lui. À sa vue, l’étudiant fit deux vifs mouvements en arrière et protégea son visage comme si c’était la Mort elle-même qui se tenait devant lui, faux à la main. « Qui êtes-vous, qu’est-ce que vous voulez ?! questionna-t-il troublé, en manque de confiance et de sûreté.


Stéphane faillit secouer la tête, mais suite à une brève pensée pour son cauchemar, il ne put s’empêcher de se retourner vers l’endroit précis où il avait passé la nuit, pour poser cette petite question qui lui trottait en tête, « Est-ce que vous connaissiez celle qui a été enterrée là, Gabrielle Fergus ? ».
« Moi je suis que fossoyeur, je connais pas tout ceux que j’enterre non plus hein », entama l’homme âgé, sur un ton qui mit mal à l’aise l’adolescent déjà perturbé par le surréalisme de la situation, « Mais je connaissais Gabrielle, ouais... c’était une gentille femme qui venait ici souvent, pour voir la tombe de sa mère. Des fois il pleuvait ou ‘y avait du vent, mais elle était là quand même, elle s’asseyait au même endroit et elle disait pas un mot, elle fixait juste la vieille photo posée sur la dalle, comme ça juste pour être près d’elle, parce qu’elle lui manquait. De temps en temps je venais lui parler, on se connaissait pas beaucoup et elle parlait jamais d’autre chose que de la pluie et du beau temps, mais elle était... elle était gentille. J’ai jamais appris ce qui lui était arrivé à la pauvre, mais un jour je l’ai plus vue du tout, elle a arrêté de se montrer au cimetière, et... une semaine après, c’est elle qu’on me faisait enterrer ».
Le fossoyeur s’arrêta pour baisser la tête, posa sa pelle contre une tombe, et reprit là où il s’était stoppé, se frottant les mains pour en essuyer la terre, « Tu sais, ce boulot c’est pas drôle, alors quand on m’emmène des gens que je connais... b’en c’est pas facile. J’étais triste de voir Gabrielle mourir avant d’avoir des cheveux blancs, elle méritait pas ça, pas maintenant en tout cas. M’enfin moi la mort je la vois tous les jours, et quand tu vois défiler des petits et des vieux tu comprends que bon, on peut pas grand-chose. Je suis pas magicien, la seule chose que je peux faire c’est passer de temps en temps près de Gabrielle et remettre bien les fleurs sur sa tombe quand elles sont dérangées par le vent, ou par la pluie ». À ces mots il écarta doucement Stéphane de sa main gantée, et se mit à genoux devant la tombe de Gabrielle pour remettre en place le bouquet qui avait justement été renversé par la chute de l’adolescent en fuite. Mais à ses gestes, et à la manière dont il s’arrêta pour regarder la photo de la défunte, cela se sentait qu’il était beaucoup plus atteint que ce qui transparaissait de ses mots. Après un silence de courte durée, l’homme se releva et acheva son modeste discours sans prétentions, sans quitter des yeux le cadre de photo à ses pieds, « Écoute, regarde-moi bien, j’en ai pas pour éternité non plus avant de passer l’arme à gauche, alors je préfère m’y faire... au moins avant qu’il soit trop tard, c’est tout ce que je veux ».
Stéphane eut beaucoup de mal à réellement cerner le personnage à qui il s’adressait. Le fossoyeur âgé semblait rayonner de cette aura caricaturale du vieux sage qui philosophe sur les aléas du monde, et pourtant au fond de lui le jeune homme savait qu’il n’en était rien. Le vieillard hésitait et peinait à trouver ses mots, il était mal à l’aise, et quoi qu’il en dise la tristesse hantait son regard. Il n’avait pas ignoré la mort de Gabrielle, simplement il ne s’en souvenait plus, n’osait plus s’en souvenir.


D’une main secouée du froid matinal, Stéphane serra celle du fossoyeur et hocha la tête d’un geste qui suffisait à lui seul à dire tout ce qui traînait au fond de son cœur... puis il s’écarta et repartit vers le portail d’entrée, sous un dernier murmure de l’homme âgé qui en disait plus que d’apparence, « elle aurait pas dû mourir, c’était pas juste ». Passé sous les projecteurs du jour naissant, le cimetière s’était vu octroyé de toutes autres teintes et ambiances, qui à elles seules semblaient avoir fait fuir la dépression qui tenaillait Stéphane. Le soleil était désormais présent, fort de ses rayons, et le temps était à tout sauf aux pleurs. L’adolescent n’en était pas moins triste pour autant, il restait ce château de cartes en pleine tornade, mais en ce nouveau jour il ne se sentait plus le besoin pressant d’exprimer ce mal de vivre aux autres, et en fin de compte c’était sans doute mieux ainsi : qu’y auraient-ils compris, eux qui sont si extérieurs à tous ces récents événements ?
Non, la veille il était mort, et cette silhouette qui faisait son chemin entre les tombes, n’était définitivement plus lui mais un homme nouveau sorti de terre, un homme changé, bâti sur des bases nouvelles et plus solides. Quelque part ce n’était pas le discours un brin aigri du fossoyeur qui avait voulu ce changement, c’était simplement la conséquence logique et inévitable de son deuil. Certains redeviennent eux-mêmes, l’étudiant lui, l’était juste enfin devenu. À quelques pas du haut portail vert, il se retourna tout de même une ultime fois, et sembla voir sa mère pleurer devant une tombe. Tout du moins c’est ce qu’il crut, avant que cette ombre fasse volte-face et se révèle être une vieille dame chagrinée, qui saisit les fleurs à ses pieds et alla les arroser à la fontaine, quelques larmes pendues à ses yeux fatigués. Une phrase survint alors dans les pensées agitées de Stéphane avant qu’il ne mette le pied hors de l’enceinte du jardin des morts, une citation de madame Eliott, « Si la mort semble injuste pour tous, alors c’est qu’elle est juste ».
Il ébaucha un faible sourire, et sortit — partit aussi loin qu’il le put, à des lieues de ce parc où logerait sûrement bientôt feu la jeune Melissa. Amertume en bouche, le jeune homme mit du temps à se faire à la nouvelle réalité des choses dans laquelle il venait de naître, il avait abandonné toute incertitude pour ne garder à ses côtés qu’une indéniable et stricte vérité, qui aussi dérangeante et attristante soit-elle, était une chose concrète à laquelle il pouvait se fier, de laquelle il pouvait se souvenir et dont graduellement, le temps effacerait les imperfections. Pareil à une nostalgie naturelle, s’éloigner si longtemps d’une époque qu’on finit par n’en garder que les bons côtés, ceux qui nous échauffent le cœur sans éveiller le moindre regret. C’est tout ce que Stéphane attendait de la mémoire de sa sœur, qu’elle s’écarte vite et se perde dans le brouillard du temps, loin, là où il n’en verrait qu’une estompée silhouette aux airs immaculés de perfection. Sans doute est-ce la raison qui mouvait ses pas, et motivait sa course.


À l’extérieur de cette mince parcelle de quiétude, la ville s’était éveillée sous les cinq coups du clocher, et avait laissé sortir un par un ses habitants. Les routes froides s’étaient lentement couvertes de voitures aux couleurs diverses, et quelques bâtiments avaient même ouvert l’une ou l’autre de leurs paupières de bois — sans doute réveillés par l’éclat de l’aube sur leurs visages endormis. Aux narines de tous parvenait cet inhabituel arôme de goudron humide et de saletés fraîchement lavées par les intempéries, d’âcres senteurs qui juste par ce qu’elles évoquaient, suffisaient à réveiller les dernières personnes encore engourdies marchant au-dehors. De la même manière qu’il l’avait fait la veille, le lycéen prit le premier bus qui se présenta à lui, et se laissa conduire jusqu’à des horizons qui lui étaient plus familiers. Le vent le porta d’une part à l’autre de la ville, avant d’enfin l’extirper aux murs de cette cité qui dressait ses buildings plus haut que les arbres eux-mêmes. Éloigné du cimetière et de ce qui l’entourait, après un long trajet en car, Stéphane retrouva son village égaré près d’une forêt l’enlaçant telle des remparts. Il descendit à son arrêt habituel, ce même qu’il n’avait revu depuis exactement une journée, face à ce même banc où son désastre avait commencé à son insu. Sorte de fulgurante souvenance du moment précis où il avait basculé dans son cauchemar, où il avait plongé dans le cimetière. Encore un peu perdu par les allés et venues qu’il avait faits entre rêve et réalité, il se demanda même s’il n’était pas encore en train de songer, la veille. Mais comme le murmura un lointain écho, « au plus tu te seras éloigné vers tes propres idéaux, au plus violente sera la chute lorsque ton petit nuage se dissipera ».
Le long de son trajet de retour, un fin tapis de grisaille était venu couvrir le ciel doré, et sous les yeux de Stéphane s’étendait désormais ce paysage qu’un doux soleil avait cessé de nacrer. Oui, l’adolescent avait plané sur son doux nuage, avait chuté aux enfers et en était enfin remonté, sachant désormais accepter le monde avec ses imperfections et ses semblants d’injustice. Le cœur encore lourd du tragique décès, il se mit en route vers sa maison, vers cette bulle de chaleur lui tendant les bras, et qu’il semblait avoir quitté depuis une éternité. Ainsi, parcourir les quelques pas menant à sa porte, était une tâche aussi phénoménale que s’il avait eu à traverser le désert et à en compter les dunes.
Mais ne dit-on pas que de toute traversée, les derniers pas sont les plus longs ?


12


Sept heures moins deux.
Exténué par l’infernale suite d’événements dans laquelle il s’était retrouvé plongé, Stéphane sortit ses clés de sa poche et passa la porte de sa maison comme on passerait le portail du paradis, bien décidé à enfin goûter au repos éternel. Forte fut la désillusion quand il comprit que ce n’était pas ici qu’il le trouverait : à peine eut-il passé le seuil de sa demeure que personne ne vint l’accueillir en grande pompe par poignées de « On t’a cherché partout, on se faisait tellement de souci ! », non rien de tout cela. La porte se contenta de se refermer derrière lui en un brutal son de claquement, aux sonorités proches de celles d’une gifle sèche sur un visage attristé. Il était aussi seul que puisse l’entendre ce mot ; pour autant le jeune homme ne versa pas de nouvelles larmes, ne s’apitoya pas une nouvelle fois sur son sort, mais restait empalé sur ce pieu de mal-être surgi hors du sol à la mort de Melissa. Le dépit ne passe pas que par les pleurs, c’est un état bien plus profond que tout cela, que tout ce à quoi peut s’attendre, c’est un mélange aux composantes indicibles, un cocktail maussade qui vous reste en travers de la gorge jusqu’à ce qu’un dernier souffle s’en extraie. Même lorsque l’on croit en être débarrassé après une violente odyssée, la détresse reste néanmoins présente à jamais. Bien heureux sont ceux qui croient qu’un jour tout cela s’efface ; la voix des morts se fait moins lourde, mais le fait qu’elle reste muette à nos oreilles ne l’empêche d’être présente, cruellement près de nous, prête à tout nous relancer au visage si jamais par malheur nous nous retournons vers notre passé.
Se souvenir des défunts sans trop s’en approcher, là est le dangereux équilibre qui prend place à la fin du deuil. Stéphane nia son dos voûté et sa marche lassée, et commença à se déplacer dans la maison à la recherche de sa mère, en vain. Le salon était vide, le parquet ne craquait en nul endroit, pas de murmures discrets ou de lointains bruissements au détour d’un couloir, seul un silence omniprésent dont la froideur ne suscitait que frissons et appréhension chez le jeune homme. Il se sentait mal à l’aise d’une telle situation : traverser l’enfer pour retrouver les siens, mais au final ne pas les trouver dans sa propre maison... c’était comme se jeter dans la foule et ne pas être rattrapé. Dans le doute, il monta à l’étage et se mit à ouvrir une à une toutes les portes qui se présentaient sur son passage, avec la même amertume que lorsque personne n’avait répondu à la cabine téléphonique. Oui, chaque porte qu’il ouvrait et qui dévoilait une pièce vide, s’apparentait à ces tonalités régulières auxquelles personne n’osait donner suite. Tout était si immobile et silencieux, recouvert d’un fin linceul de poussière qui semblait fixer les choses dans le temps à jamais, ce même sentiment de gel que l’on retrouve dans les couloirs d’un musée : on a pris des lieux, des objets, et on les a sortis de leur contexte comme on en ferait une photographie en souvenir. Intemporelle, semblant plus vivante que jamais, rayonnante d’une subtile impression de perfection, mais pourtant bel et bien morte, empreinte d’une époque terminée à jamais.
La vie de Stéphane était un musée. Il retourna chaque pièce de fond en comble, guetta les traces de sa mère sans résultats, jusqu’à ce qu’il arrive enfin dans la cuisine en apparence vide elle aussi. Mais avant qu’il ne puisse s’arracher les cheveux, il remarqua un détail qui lui sauta aux yeux dans la scène composée : un discret papier-note laissé à son attention, sur la table. Sans plus tarder il s’y précipita et le saisit avec impatience pour en lire les mots griffonnés à la va-vite, « Stéphane, si jamais quand tu rentres je ne suis pas revenue c’est que je suis encore à l’hôpital, il y a à manger dans le frigo ». Encore à l’hôpital — brusquement, loin de toute considération concernant sa défunte sœur, l’adolescent fut saisi par une question laissée en suspens, une phrase sans point final, qui traînait en bout de page.
« Putain, Daniel »


Foudroyé d’un vivace haut-le-cœur, il se rua près du téléphone et arracha l’annuaire du fin fond de son tiroir en désordre. L’index dressé et pointé sur ces pages défilant à toute vitesse sous ses yeux tremblants, il continua ainsi jusqu’à s’arrêter, à la vue du nom de l’hôpital le plus proche. Stéphane empoigna alors le combiné du téléphone, et composa le numéro indiqué, la main gauche à la bouche, prête à se faire ronger de stress, « Bonjour, je voudrais m’adresser à, hm... aux admissions.


La femme à l’autre bout du fil creusa la conversation d’un interminable silence, durant lequel Stéphane resta enserré par un perçant doute. Non pas concernant la force de persuasion de son faible mensonge, mais à propos de l’hypothétique réponse qui lui serait donnée. Quand celle-ci arriva à ses oreilles, elle fut sans appel, « Votre nom ? ». Quelques mots auxquels le jeune homme ne trouva rien de censé ou crédible à répondre, et prit de court par un lapsus qui lui gâcha toute chance, il laissa tomber un « Stéphane... Morane ? » qui acheva le dernier bastion de confiance que la réceptionniste avait en lui. D’un ton moralisateur il se vit répondre les mots qu’il ne voulait entendre, « Monsieur si vous n’êtes pas de la famille, attendez que son état soit stable et venez en personne lui rendre visite dans sa chambre. En attendant, la politique de cet établissement m’interdit de vous divulguer l’état des patients qui sont encore en traitement d’urgence, ou tout du moins si vous n’êtes pas de sa famille. Pure et simple mesure de précaution.


Stéphane raccrocha le téléphone et garda silence, attrapé à la gorge par la dérangeante atmosphère placide qui régnait en sa morte demeure. Il bataillait pour garder tête haute, mais qu’importent ses perpétuels efforts, il ne pouvait se détacher du boulet lui agrippant le cœur. Alors, simplement, il s’assit sur l’un des fauteuils à quelques pas de là, ne sachant plus quel recourt avoir face aux obstacles que la vie plaçait incessamment devant lui. Il se frotta les yeux et attrapa la télécommande qui traînait sur la table basse en verre. Sans chercher à regarder la télévision, sans volonté aucune si ce n’est celle de se noyer les pensées dans une bouillie infâme d’images et d’informations ; comme s’il tendait le bras dans l’attente de cette puissante injection de morphine qui tairait sa douleur. Sur l’écran n’apparurent que les personnages d’une quelconque série policière allemande, le programme tout trouvé pour appuyer sur l’interrupteur et éteindre toute conscience encore alerte. Au défilé des murmures de la télévision semblant désormais lointains, Stéphane se sentit avalé dans le creux de son fauteuil, englouti dans un irrésistible maelström.
Que les lumières se ferment et tirent les rideaux de la scène.


13


Sans se douter qu’il pénétrerait dans son cauchemar par un tel choc, Stéphane garda les yeux fermés pendant que la réalité basculait. Les paroles de la télévision s’entremêlèrent et se fondirent en un long vrombissement régulier, un bruit langoureux et berçant, un peu, comme le moteur d’une voiture. Un véhicule quelconque, roulant sur n’importe quelle route, dans n’importe quelle ville, et qui vint s’arrêter au premier feu rouge qui s’interposa. Les yeux toujours fermés, l’adolescent peinait de plus en plus à ne pas les ouvrir et confronter ce nouveau cauchemar une fois de plus mis sur pied par son subconscient tourmenté de tant de drames. Mais quelle que soit la force d’auto persuasion de Stéphane, il ne put pourtant s’empêcher de brusquement lever son regard au son soudain d’un klaxon juste tout près de son oreille gauche. Lorsqu’il cessa de s’enfermer dans le noir réconfortant de ses paupières, toute la précision de la scène se dévoila alors à lui avec la fougue d’un tsunami. Il se trouvait au volant d’une voiture, sans trop savoir où, arrêté à un feu rouge passé vert depuis longtemps sans qu’il ne démarre pour autant, suscitant ainsi la colère des autres conducteurs. Le temps qu’il réagisse, tous étaient déjà passés devant lui, et il était désormais seul à l’intersection de cette ville aux airs irréels, très tôt dans la matinée. Malgré une pâle mais présente lumière, les lampadaires étaient encore allumés de toute part. La plupart des volets étaient fermés, les boutiques n’avaient pas ouvert leurs rideaux de fer, et les quelques voitures sillonnant la route n’étaient sans doute que de simples personnes partant à leur travail à l’heure où tout le monde dormait encore. Enrôlé dans le vif de la situation, le jeune homme regarda de chaque côté, passa la première et pressa son pied sur l’accélérateur. La voiture qu’il conduisait commença à rouler de manière normale et régulière. Elle parcourut un mètre, cinq mètres, dix mètres, et à peine arriva-t-elle à hauteur d’un second feu, que le cauchemar s’infecta et prit une tournure insensée.
Sans nullement crier gare, le ciel se vit emplir d’une nuée de nuages noirs semblables à un mortel poison injecté dans une veine saillante. Tout autour de cet adolescent désormais cruellement seul, la horde de bâtiments qui le guettait se mit à se tordre et se plier dans ses sens incongrus ; les buildings n’étaient plus de droits piques levés vers le ciel, mais des structures ployées et difformes, infâmes et surplombées d’un ciel noir comme l’ébène — sans aucune tache pour gâcher cette étendue parfaite et infinie de majestueuses ténèbres. Avant que Stéphane ne puisse réagir, le plancher de la voiture s’était mis à fondre et avait englouti ses pieds, pendant que des fils barbelés avaient surgi du tableau de bord et s’étaient enroulés maintes et maintes fois autour de ses mains et poignets en sang. Il voulut se dégager du véhicule, ou ne serait-ce qu’en reprendre le contrôle, mais c’était bien trop tard. Des ceintures de fer le sanglèrent au siège du conducteur, et sans qu’il n’y puisse quoi que ce soit, le véhicule démarra plein pot et se mit à rouler effrénément sur cette route de l’enfer qui s’était étirée vers l’horizon jusqu’à ce qu’on ne puisse plus en distinguer la fin. La flèche de kilométrage s’affolait, sous les rugissements effroyables d’un moteur en furie qui tournait désormais à des centaines de kilomètres heure. Dépossédé du moindre recourt, l’adolescent se sentait plaqué avec puissance au siège du conducteur, un peu comme, englouti dans un fauteuil.
Les lignes blanches au sol ne furent bientôt plus distinguables, et le décor lui-même s’était confondu en une bouillie de macabres couleurs sombres, d’innombrables taches rouges portées par des océans de noir, du pourpre foncé mêlé à des essaims d’éclaboussures ambres non sans évoquer des flammes tournoyantes. Au loin, pareille à la mélodie saccadée d’un disque rayé, se firent entendre d’incontrôlables cris qui enchérirent la démence du cauchemar. Une folie sans limite qui perdura, jusqu’à ce qu’elle atteigne son apogée. Alors que l’adolescent était enfermé dans la voiture roulant à toute allure, un autre véhicule apparut au beau milieu de la route sans fin, droit dans la trajectoire de la machine furieuse. Malgré le chaos qu’était le décor, l’adolescent crut distinguer Melissa au volant de l’autre voiture, mais il n’en était rien : cet autre conducteur dans lequel il s’apprêtait à s’encastrer, c’était lui-même, arrêté au feu rouge il y a quelques minutes. En moins de temps qu’il n’en fallut pour y penser, l’automobile de Stéphane fonça et s’éclata contre sa propre personne. Un bruit monstrueux de tôle froissée retentit dans l’atmosphère, les sangles lâchèrent toutes en chœur et l’adolescent fut immédiatement projeté à travers le pare-brise, coupé de toute part par le verre cassé. Lacéré de bouts de carrosserie s’étant dressés avec le tranchant d’un hachoir, il vint atterrir à quelques mètres de là. Les deux véhicules prirent feu, et s’emballèrent dans un incendie qui se mit à se propager absolument partout au sol, remontant ensuite le long des façades biscornues des immeubles avec la bestialité d’un cobra qui serpente le sol. Bien vite l’adolescent fut enserré par un véhément brasier qui s’éleva plus haut que dieu lui-même. Recroquevillé sur sa silhouette apeurée, Stéphane ferma une fois de plus les yeux et se laissa happer par la tornade incandescente qui le broya sans pitié aucune.


Il sentit sa peau se consumer et rougir, partir par lambeaux humides de sang, il sentit son cœur tourner plus vite qu’un moteur et sa gorge se faire aussi aride qu’un désert... il sentit la seringue qui lui piqua le bras et le força à ouvrir les yeux. Désormais allongé dans un lit d’hôpital sous les regards affolés des médecins et infirmières qui voletaient autour de lui, le jeune homme était attaché par de larges sangles qui retenaient ses bras, ses jambes et sa tête, comme si où qu’il aille il se verrait maintenu en place. Du peu qu’il apercevait par sa vue faible, il ne retenait qu’un hôpital insalubre aux murs tapissés d’une malsaine crasse, des sols au carrelage cassé jonché de corps morts. Autour de lui, les médecins sans visage qui s’agitaient arboraient des blouses couvertes d’éclaboussures rouge vif, et les seuls outils que Stéphane arrivait à identifier sous la lumière aveuglante de ces néons hésitants, étaient bardés de pointes et lames en tout genre. Des ustensiles monstrueux, mis en valeur par de vives lampes et acérés par la précision d’un cauchemar indéfectible.
Oui, il s’était immolé dans des flammes mortelles, et le voilà désormais sous les instruments de torture des démons de l’enfer, prêt à être scié et broyé par les crocs du diable lui-même. Tant bien que mal, il tenta de hurler et de mettre un terme à tout cela, mais impuissant il ne put qu’assister à son propre meurtre. Bien qu’aucune douleur ne soit réelle, il s’arracha presque les cordes vocales quand ses membres finirent d’être tranchés par ces scies rouillées. À sa gauche le moniteur l’indiquait désormais mort, et c’est affolée, qu’une des créatures infirmières de son mauvais rêve s’approcha de lui, une large lame en main, s’égosillant dieu sait quoi. Paniquée, avec toute la violence du monde, elle se mit à le poignarder coup sur coup, faisant jaillir de ses plaies de répugnantes fontaines de sang qui montèrent et frôlèrent le plafond avec une grâce horrifiante. « Nous ne devons pas le perdre » sembla s’écrier l’ombre d’une des personnes présentes, phrase alarmée qui suscita de nouveaux coups de lame au plus profond du torse de Stéphane, une suite de gestes saccadés et répétés, comme des spasmes démentiels, jusqu’à ce qu’il daigne arrêter tout mouvement. Bouche inondée d’un acre liquide, torse tailladé et perforé, celui-ci se sentait partir au loin peu à peu, sous le constant bip de l’indicateur cardiaque. Un incessant bourdonnement aigu et agaçant, comme un acouphène, comme une mire sur un téléviseur.


Comme une sirène horripilante à la mélodie répétée et régulière, comme un réveil.
L’adolescent reprit conscience allongé dans sa chambre, des écouteurs pendus aux oreilles ne diffusant aucune musique. Il jeta un œil à sa gauche puis sa droite, mais n’eut aucun mal à comprendre où son rêve l’avait porté cette fois. Levé par son réveille-matin déréglé, il se retrouvait une fois de plus plongé dans sa maison, ou tout du moins une pâle copie de celle-ci. Dérangeante et terrifiante, déformée par une armée d’habiles miroirs. Stéphane ne chercha pas de raison ou ne courut pas après des logiques distordues, simplement, il se mit debout et fonça droit dans la gueule des peurs informes que son cauchemar mettrait à nouveau en scène. Ses pieds descendirent les escaliers marche après marche, mais cette fois-ci sans la moindre étincelle de doute en ses yeux résolus. Pas de fléchissement de ses gestes, pas de crainte dans sa posture ; il fronça les yeux et passa la porte de la cuisine, prêt à tout confronter.
Tout, sauf l’absence du moindre détail anormal. À croire que son imaginaire était un coureur longtemps retenu qui venait de donner tout ce qu’il avait, et qui maintenant s’essoufflait... oui, à croire que sans trop savoir comment, Stéphane avait tué cette bête qui animait toute crainte en lui, tissait inlassablement de nouveaux cauchemars à son égard et se faisait la voix de ses ressentiments et instincts les plus profonds. Il n’y avait plus lieu de s’évertuer à une quelconque lutte, le jeune homme se saisit d’une chaise et s’y posa, ne sachant plus qu’attendre du futur. En face de lui, les aiguilles de l’horloge continuèrent leur course sans jamais se stopper, et les minutes s’écoulèrent les unes dans les autres sous son regard anxieux. Sauf que rien ne survint, pas un souffle de papillon ne dérangea le précieux équilibre mis en place. À bout de nerfs, le jeune homme se prit la tête dans les mains et comprit lentement qu’au moment précis où il avait cru être libéré de son cauchemar, celui-ci l’avait pris par surprise et s’était fait plus féroce que jamais.
Il n’avait pas eu peur de son propre accident, ni de la danse mortelle des démons, non, il n’y a que maintenant qu’il était réellement mis en face de quelque chose qu’il redoutait : ne plus jamais revoir sa mère. La maison vide restait aphone, et accueillait désormais cet adolescent qui se sentait abandonné par tous. Plus d’amis, plus de famille, seulement lui et une cuisine qui plus jamais ne serait le théâtre de ces habituelles disputes matinales. Deuil ou pas, rien ne serait comme avant, quelque part une main de géant avait fait table rase sur toute la vie de Stéphane, il ne restait que le néant absolu sans personne d’autre pour le meubler. Les heures passèrent, mais le jeune homme n’avait plus la force de continuer, la seule chose qu’il souhaitait c’était enfin se réveiller, pour de vrai. Il guettait autour de lui, mais ne trouvait aucun détail absurde ou hors du commun qui lui ouvrirait les portes de son empire intérieur et le laisserait s’évader vers la réalité. Tout était parfaitement cohérent, chaque chose était disposée à sa place avec la plus parfaite des minuties. On ne se prend pas au piège deux fois de suite, son cauchemar avait appris de ses erreurs et avait désormais érigé la prison la plus solide qui soit. Les vieilles astuces ne marcheraient plus, Stéphane devait ruser pour survivre, pousser son esprit à la faute. Après avoir passé d’indénombrables heures assis sur une éternelle chaise, l’adolescent se sentit monter plus de motivation qu’il n’en avait jamais eue. Même si quelque part, ce cauchemar était sans doute une sorte de test qu’il ne comprenait pas : vérifier une dernière fois que le monde dans lequel il souhaitait vivre plus que tout, était bien le monde réel ; que l’alternative malsaine qu’il s’était bâtie sans trop s’en rendre compte, n’était que pire encore à ses yeux que toutes les horreurs auxquelles le destin pourrait penser.
D’un geste vif, il passa la porte d’entrée, longea l’allée et s’arrêta à quelques centimètres de la chaussée où passaient de nombreuses voitures. Il ferma les yeux, tendit les bras, mima tout ce qu’il faudrait pour se persuader de son propre suicide et déjouer l’illogique de son songe. Bien vite, plus aucun bruit ne lui parvint, il se sentit hors de son corps, et c’est à cet instant que ses jambes se mirent à trembler et fléchir. C’est sans doute cela que ressentent les personnes qui sautent d’un pont, elles ne sautent pas réellement bien au contraire, elles se sentent plutôt comme happées irrémédiablement vers le vide, vers ce qui les attend. Lorsque Stéphane sentit la présence d’une voiture tout près s’approchant de lui, il entrevit la suite des choses : son corps vacillerait et viendrait s’échouer devant le capot du véhicule, et sous le choc de sa propre mort, il ouvrirait les yeux dans son fauteuil, se lèverait et irait voir sa mère dans la cuisine. Sans doute en train de préparer le repas du soir après la journée qu’il aurait passé endormi. Il s’approcherait d’elle et lui demanderait la raison de ses pleurs, et sans doute Norah accuserait-elle les oignons, même si c’est faux. Même si ni lui ni elle n’arrivait à se faire au départ prématuré de Melissa, ils feraient « comme si » pour le bien de tous, pour ne pas se laisser aller et tomber plus bas que terre, dans les profondeurs du sol, tout au bout du blanc tunnel.
Aux enfers.
Stéphane laissa pointer un sourire à l’embouchure de ses lèvres, et se laissa tomber.


14


Onze heures quarante.
De la suite des événements, l’adolescent ne gardait qu’un trou noir immense, sans plus aucun souvenir des heures qui avaient suivi. La seule chose dont il se rappelait distinctement était que contrairement à la torture des démons de son cauchemar, être percuté avait suscité en lui une douleur incommensurable et indescriptible, une souffrance physique mais surtout bel et bien réelle, et ça, ce n’était pas quelque chose d’initialement prévu. C’était indéniable, en un instant le choc avait redéfini toute sa vision de la douleur. Et pourtant aussi vite que celle-ci était apparue, elle s’était dissipée, non pas parce que Stéphane n’était plus blessé, mais parce qu’arrive un seuil à partir duquel le mal est si grand que le corps lui-même n’arrive pas à l’exprimer. C’est la base du déni, de l’instinct de protection : « c’est tellement horrible et douloureux que je préfère oublier ce qui vient d’arriver ».
Quand l’adolescent reprit doucement conscience quelques jours plus tard, il mit du temps à comprendre à quel moment il était sorti de son cauchemar à son insu, toujours est-il que sans le savoir il avait frisé la mort instantanée. C’en était presque un miracle qu’il ouvre les yeux maintenant, allongé dans un lit d’hôpital, cette même chambre qu’il avait entrevue il y a peu. Les mêmes murs et la même disposition des choses, seule changeait l’atmosphère, elle qui dans son rêve s’était révélée si sale et vomissante, avait désormais pris une troublante allure de propreté surprotectrice. De larges étendues de blanc et de bleu en tout endroit, du matériel soigneusement rangé, des rideaux tirés pour laisser entrer un radieux soleil. Les infirmières de l’enfer avaient rangé leurs outils terribles et s’étaient évaporées dans la brume, ne laissant rien d’autre derrière elles que leur souvenir. À peine conscient, Stéphane tenta de se redresser pour mieux voir la pièce, mais il fut maintenu en place par une fulgurante souffrance dans ses jambes dès qu’il osa tressaillir. À croire que les sangles avaient disparu, pour être sitôt remplacées par de multiples fractures lui déchirant les jambes d’élancements. La seule chose que l’adolescent pouvait bouger sans trop avoir mal, était sa tête. Alors sans trop forcer il la tourna vers sa droite, non sans un léger blocage pareil à un torticolis. C’est là qu’il comprit qu’il n’était pas seul dans cette chambre et qu’il y avait un autre lit à sa droite mais la personne qui y était étendue était si silencieuse qu’elle s’en effaçait presque du monde. Une silhouette qui ne bouge pas, ne parle pas ; le seul son qui provenait de cette autre personne était le souffle régulier du respirateur artificiel la maintenait en vie. Quand il comprit qui était celui qu’il regardait, l’adolescent soupira longuement, et préféra détourner son regard comblé de quelques larmes passagères — aucun doute à avoir, le jeune homme étendu inconscient à sa droite, était bel et bien Daniel.


« Combien il y avait de chances qu’on soit dans la même chambre, hein », s’amusa Stéphane pour se détendre lui-même et faire mieux passer cette lourde boule qui lui bloquait la gorge. Mais dans le fond il ne riait pas, il ne savait même pas s’il serait capable d’un jour sourire à nouveau tant cette image de Daniel dans le coma sur son lit venait de se graver au plus profond de sa mémoire. La mort de Melissa l’avait fait trébucher si fort que dans sa chute il avait entraîné tous ceux qui lui étaient chers... et il était désormais obligé d’en contempler les conséquences. « Je suis désolé Dan » tenta-t-il pour se racheter, mais cela ne serait pas suffisant. Aucun mot ne compenserait son acte, il ne serait jamais pardonné et il en était éperdument convaincu, depuis le début. Non, ce qu’il cherchait à faire sans l’avouer, c’était simplement panser cette plaie qui le calcinait au plus profond de son âme, faire taire cette incessante pluie de remords qui s’abattait sur sa tête. Les mots ont parfois un poids qu’on ne leur destine pas et Stéphane en avait conscience, ainsi il choisit les siens avec énormément d’attention et de soin, quand bien même personne si ce n’est lui ne les entendrait. « Écoute Dan, rien de ce que je pourrais dire ou faire te ferait me pardonner, je le sais. Mais je veux que tu saches aussi que si on me donnait ne serait-ce que la chance de revenir en arrière, je referai pas une seule des choses que j’ai osé te faire, je dirai pas un mot de tous ceux que je t’ai jeté au visage comme si t’étais rien à mes yeux. Je... j’étais pas moi-même, il faut que tu comprennes ça Dan, tout, tout ça avec la mort de ma sœur et le reste, ça a pris des proportions inimaginables et ça m’a dépassé sans que je m’en rende compte. Je croyais que j’étais en bonne voie, et que ça m’aiderait à passer le cap, mais en me mettant en colère j’ai fait que rendre les choses mille fois pires qu’elles l’étaient déjà. C’est vrai, à peine j’avais été mis en face de la mort de ma sœur que moi... moi au lieu de faire comme tout le monde je m’en suis pris aux autres comme s’ils y étaient pour quelque chose alors que, en fait, c’était stupide. Et je le regrette, je m’en veux à chaque fois que j’y pense, je prie pour que tout ne soit qu’un nouveau cauchemar, pour que ça s’arrête un jour, que tout redevienne comme avant et comme si de rien n’était ».
Stéphane s’arrêta un bref instant et humecta ses lèvres entaillées par le bitume qu’il avait percuté. Il était sans cesse remué par la douleur que lui provoquait son cou tant il restait tourné vers Daniel à sa droite à le fixer, mais il ne pouvait pas se résoudre à s’adresser à son ami sans le regarder en face, c’aurait été lâche et il n’était plus question de fuir désormais. Toutes les erreurs qu’il avait faites, il se devait de les confronter, qu’importe la dureté des événements. Après son bref arrêt, le jeune homme prit une grande inspiration et poursuivit son laïus, « C’est vraiment pas courageux d’admettre que j’ai fait une erreur maintenant qu’elle est faite, c’est facile de dire qu’on aurait pas dû une fois que c’est fini, mais il est trop tard et j’ai pas vraiment le choix. Maintenant t’es là, dans... dans le coma et moi j’ai plus aucune solution à part compatir et te montrer que je suis absolument fautif et qu’il y a pas une seule seconde durant laquelle je regrette pas tout ça, tout ce qui s’est passé. Je sais pas si tu te réveilleras un jour, je l’espère, mais en attendant même si tu m’entends pas au moins une partie de toi sait que je suis tout près et qu’à tout moment je suis prêt à me dévouer. À faire tout ce qu’il faudrait pour que tu reviennes, quel qu’en soit le prix ». Sur ces derniers mots, il laissa un blanc dans son monologue, comme dans l’attente d’une réponse de la part de son ami. Un signe quelconque, une porte qui s’ouvre soudainement, un sursaut du moniteur cardiaque, ou quoi que ce soit. Mais personne ne répondit à Stéphane, le coma était un état si proche de la mort qu’en parlant à Daniel il avait eu l’impression d’être à genoux devant une tombe, en train de se recueillir. Il y en a qui prennent du temps pour parler aux pierres tombales, laisser un message dans l’espérance qu’il soit entendu. Et bien c’était un peu ce sentiment qui envahissait l’adolescent, celui de rester dans l’incertitude d’une hypothétique réponse, désemparé, face à la conséquence de méfaits qu’il n’avait souhaités.


Pendant que Stéphane se retournait et murmurait un ultime « Je suis désolé, je voulais pas », la porte de la chambre d’hôpital s’ouvrit et laissa entrer quelqu’un sans qu’il ne puisse trop se retourner et voir qui. Il n’y a que lorsque cette personne prononça avec hésitation son nom qu’il la reconnut ; ce n’était pas n’importe qui, pas n’importe quel invité venu lui tenir compagnie, non, c’était sa mère. Brusquement empoigné d’émotion, il voulut bouger et la voir, « enfin » la voir, mais elle le devança et vint s’écrouler sur lui en une joie palpable. S’écriant presque, « Mon dieu Stéphane j’ai eu horriblement peur pour toi, je peux savoir ce qui t’as pris de... de faire ça, bon sang ? demanda Norah en passant du soulagement soudain à un ton qui frôlait les réprimandes.


L’adolescent réfléchit quelques instants sur ce que venait de dire sa mère, mais ne trouvait pas de moyen logique de lui expliquer qu’il essayait de mimer le suicide pour berner son cauchemar... sauf que c’était la réalité et que ça, il l’ignorait au moment où ça s’est déroulé. « Maman j’ai pas voulu me suicider, s’il te plaît arrête de t’en faire. J’ai fait beaucoup de cauchemars ces derniers temps, et au moment où je me suis jeté sur la route j’étais persuadé que j’étais encore en train de rêver, que tout ça c’était pas vrai et que c’était le seul moyen de me réveiller, comprends-moi, crois-moi, je t’en prie », tenta-t-il d’expliquer vaille que vaille. Mais il voyait bien que dans le regard de sa mère planait une once d’incrédulité, peu importe ce qu’il lui dirait elle resterait à jamais persuadée quelque part en elle que son fils avait voulu attenter à ses jours et que, d’une certaine manière, c’était de sa faute. Les parents se blâment souvent à tort lorsque leurs enfants vont dans le mauvais chemin, c’est dans l’ordre naturel des choses de vouloir protéger sans cesse ceux qu’on élève et de se juger coupable de leurs travers. Un jour peut-être Norah accepterait-elle que tout cela n’était qu’un accident « banal », mais dans l’attente de ce moment, tout ce dont elle se sentait capable c’était de baisser la tête et de demander une nouvelle fois « Tu es sûr que ça va ? », d’une voix tremblante. Le jeune homme hésita, et hocha la tête même si une fine parcelle de lui-même redoutait chaque seconde que l’hôpital retrouve ses murs crasseux et que les démons reviennent. « Je vais bien mais ces derniers jours ont été très difficiles, très éprouvants, ajouta-t-il alors en une pensée pour tous les mauvais songes qui ne cessaient de lui rendre visite dès qu’il se prenait à fermer l’œil.


Sa mère resta perplexe quant à ses dernières phrases, sans doute est-ce ce qui déclencha tout. Elle fit un pas en arrière, leva les sourcils, et lâcha ces mots dérangeants qui ne demandaient qu’à sortir, des paroles aiguisées par le revers tranchant d’une désagréable vérité, « Stéphane, tu es venu ici il y a un mois... tu ne te souviens pas ? ». L’adolescent brisa le très faible sourire qui pendait à son visage, et commença soudain à redouter la suite des choses. Cela s’annonçait très mal, comme un ciel qui se pare de nuages noirs peu avant un orage, mais malgré toute sa volonté, cette fois-ci ce n’était pas un cauchemar, non. Il sentait la forte douleur dans ses jambes, il voyait Daniel à sa droite, c’était bel et bien la réalité qu’il contemplait avec appréhension, et la chute, n’en serait que plus grande. Plus proche chaque seconde du choc critique, l’adolescent ferma les yeux et accrocha ses mains à la literie du lit d’hôpital, du plus fort qu’il le pouvait. Norah ravala sa salive, et osa enfin déclarer « C’était dans une chambre comme celle-ci qu’on venait voir ton père avant, avant qu’il ne » — stop. Sous l’impulsion de deux visions du monde qui s’entrechoquent après s’être longtemps ignorées, le temps sembla se figer pour Stéphane. Il lutta, serra encore plus fort ses mains et sa mâchoire, mais il était bien trop faible pour maintenir la vérité hors de sa vision distordue des choses. Le cerveau affolé, ses noirs souvenirs lui revinrent un à un en dégrippant sa mémoire engourdie, comme après la fin d’une longue amnésie. Il n’y avait aucune coïncidence dans tous les rêves qu’il avait faits, tous ces lieux étaient déjà là quelque part au fond de lui ; il était déjà allé dans cet hôpital, il avait déjà visité le cimetière, mais ce n’était pas pour sa sœur non, c’était pour y clore tout un pan de sa vie. Avec une pointe amère de déception dans ses yeux humides, Stéphane réalisa enfin qu’il n’y avait que dans ses rêves, qu’il avait été un jour question d’un divorce. La réalité elle, n’embellissait pas les choses, au contraire, elle les présentait à nu, sans artifices ni fards. D’un ton cru et parfois malhabile, un peu comme ça, « avant qu’il ne meure de son cancer ».
C’est tellement horrible et douloureux que je préfère oublier ce qui vient d’arriver.


L’église sonna midi, mais pour l’adolescent tremblant le son des cloches ne ressemblait qu’à un funèbre glas qu’on se décidait enfin à lui faire entendre, la première étape à l’annonce de la mort, est toujours le déni. Stéphane avait toujours été au plus proche de son père, et c’est ce qui donnait à la chose tant d’impact, peut-être même encore plus que le jour où Alain s’en était allé. Tout avait été gardé et retenu pendant tout ce temps, dans l’attente de la suprême désillusion, et cette rencontre avait malheureusement aujourd’hui lieu. « Ne pleure plus » le consola sa mère en passant une main tendre dans ses cheveux, avec toute la grâce et l’attention qu’avait mobilisé Laura auparavant. Au carreau vinrent taper les quelques gouttes d’une passagère pluie, assombrissant comme il se devait cette nouvelle réalité dans laquelle le jeune homme venait de mettre plein pied... de perdre pied pour ensuite se noyer non pas dans un océan de rage et dépression, mais simplement, de déception. Un peu à l’instar d’un rendez-vous ennuyeux qu’on se prend à oublier, et qui nous revient soudainement en pleine figure, substituant toute notre joie de vivre par une froide douche d’amertume.
Sifflotant quelques aigus, un infirmier passa la porte et lui tendit une chaise roulante, signe que ses jambes mettraient du temps à cicatriser du choc brutal qu’elles avaient subi... et là n’était pas la seule blessure encore fraîche qu’il devrait supporter, il le savait. Par des gestes qui suaient d’un manque cruel de compassion, l’infirmer installa Stéphane sur son fauteuil et repartit, l’abandonnant à sa mère qui lui murmura « Viens maintenant, on ne reste pas là ». Avant de quitter la chambre, il regarda une dernière fois Daniel au fond de la pièce, dans la même position qu’il y a un quart d’heure, immobile tel un corps sans vie. Regard fixé sur son ami comateux, il restait sourd à Norah qui lui demandait de la suivre. « Juste une seconde » répondit-il en hachant ses mots, mal à l’aise et malmené par le monde. Perplexe, l’adolescent se désolait à constater que même si tout son être regrettait ce qui était arrivé à son ami, une mince part de lui était soulagée que personne n’ait mis à jour sa culpabilité dans l’histoire. Il avait déjà assez du propre fardeau de sa conscience, sans que la justice se mêle à la chose et y rajoute son poids sur la balance... oui c’était tout simplement horrible à penser. Stéphane secoua la main en signe d’au revoir à cet ami dont l’avenir était incertain, et se laissa quitter la chambre, trop secoué pour ajouter quoi que ce soit d’autre.


15


Le trajet de retour qu’il exécuta avec sa mère fut si silencieux, calme et absent de toute chose, qu’il s’imposa comme une ellipse dans le récit, une pause dans la narration. Vide et vile zone d’ombre qui sans prévenir, s’appose sur le déroulement des choses.
Un peu de cette manière.


Giflé par le surélevé volume sonore des publicités, Stéphane ouvrit les yeux dans son salon, étendu dans son fauteuil. Une nuit naissante s’était emparée du monde et avait noirci les lumières qui illuminaient auparavant le décor, ne restait alors que la lampe du salon envoyant son filtre blanc jaune sur toute la pièce ainsi éclairée. Le jeune homme avait passé la quasi-totalité de la journée à se traîner dans la boue, inconscient ou demi-mort, tant et si bien qu’il ne savait plus désormais s’il venait de se réveiller, ou « autre chose ». Il voyait et sentait les plâtres et atèles qui bardaient ses jambes, mais ça n’enlevait pas tout doute de son esprit. Au stade où il en était, il avait cessé de raviver cette touche d’espoir qu’il gardait profondément en lui, las des pièges dans lesquels il était tombé trop de fois. Non sans quelques difficultés, il parvint à s’installer sur son siège roulant disposé juste à droite, et il se mit à faire tourner les roues pour se déplacer dans la maison. À première vue les choses semblaient réelles, toutefois à tout moment il se sentait prêt à repérer un détail anormal, ou juste à voir surgir une bête immonde au passage d’une porte. Il n’espérait plus se voir accorder de noble répit de la part d’un supposé destin, si horreur il pouvait y avoir, horreur il y aurait. C’est ainsi que marche par marche, Stéphane dévala mentalement l’escalier qui mène à la paranoïa la plus instinctive. De son point de vue les choses ne changeaient pas, mais pourtant son cœur se hâta, pourtant ses yeux s’écarquillaient dans l’attente d’un sursaut, pourtant ses mains se cramponnaient aux roues du fauteuil comme des griffes à la chair. La première goutte de frisson suinta de son front lorsqu’il entendit un cliquetis dans le hall d’entrée quelques pièces plus loin, suivi de multiples bruits de pas tels ceux d’une créature aux pattes innombrables. Apeuré autant que rempli d’une trouble frénésie, l’adolescent infirme voulut au plus vite se diriger vers ce qui venait de pénétrer dans sa maison « hantée », mais sa précipitation ne fit que précipiter sa chute ; c’est comme courir et se prendre les pieds dans les lacets. Un faux mouvement de trop, et le siège roulant s’échoua sur son flanc dans un virage que Stéphane prit mal. Ainsi mis à terre, il essaya de se relever, de remettre le fauteuil roulant debout, mais il se voyait malgré lui maintenu en place par ses jambes fracturées qui agissaient avec la force d’un boulet enchaîné à son torse. Le couloir dans lequel il avait basculé était très étroit, et plié entre le mur et son fauteuil, sa situation était celle d’un animal blessé que le lion guette ardemment, affamé, de multiples filets de bave lui dégoûtant de la gueule.
Les pas se rapprochèrent, et sans qu’il puisse lever la tête et voir qui se dessinait sous ses yeux, l’adolescent redoutait son triste sort. Pris de panique, il réussit enfin à se contorsionner le cou et voir qui serait son bourreau... c’en est presque sans surprise qu’il vit Melissa dresser son ombre sur lui. Il voulut remuer les bras et se débattre, mais elle s’était déjà agenouillée devant lui, prête à l’étrangler une nouvelle fois sans doute. Stéphane cria ainsi à répétition « Non ! Arrête, me fais pas de mal, je t’en prie, arrête ! », jusqu’à ce que celle qui se prétendait sa sœur daigne lui lever un sourcil d’étonnement, ce après quoi elle ne bougea pas. Peu après Norah apparut dans le couloir et vint s’agenouiller à son tour, inquiète, près de Melissa déjà interloquée au possible qui s’exclama alors « Quand je suis arrivé il était comme ça, il veut pas que je l’approche, je crois qu’il est en train d’halluciner ou quelque chose comme ça, des fois ça arrive ».
« C’est rien, il est encore un peu dans les vapes, il s’est déjà évanoui tout à l’heure quand il s’est mis debout en sortant de la voiture... je crois qu’il a besoin de repos pour récupérer, il avait l’air d’avoir traversé pas mal de choses ces derniers temps sans que je m’en rende compte », se désola la mère, en replaçant son fils dans son fauteuil. Elle lui demanda si ça allait, claqua des doigts devant ses yeux, mais Stéphane n’arrivait à comprendre ce qui se tramait réellement autour de lui. Le voyant ne pas répondre, Melissa s’abaissa au niveau de son regard et, par des phrases anxieuses et compatissantes, elle lui demanda à son tour s’il allait bien. L’adolescent réfléchit quelques instants, mais déstabilisé par l’incohérence des choses, il ne trouva qu’une unique phrase à rétorquer, « T’es pas morte ? ». Sa sœur rangea son ton attendri aussi vite qu’elle l’avait sorti, et se releva en crachant un « Pauvre con » qui marqua la fin de la conversation. Avant que Stéphane ne puisse réagir, comprendre le nouvel ordre qui régissait sa vie, elle avait déjà commencé à partir vers l’escalier qui montait à l’étage, seulement il n’y avait pas à tourner autour du pot, le jeune homme devait trouver des réponses. Alors d’un geste brusque il écarta sa mère de son chemin et se mit à la poursuite de sa sœur, lui jetant des questions teintées d’excuses maladroites, « Non attends ! Je suis désolé, je croyais vraiment que l’accident... enfin que, je ».
Melissa se stoppa, main sur la rambarde de l’escalier, et se retourna très lentement vers son frère dans sa chaise roulante, hébété en plein milieu du salon. Et ce qu’elle vit dans son regard n’était pas de la méchanceté gratuite ou de l’intarissable rancœur, mais bel et bien de plates excuses. « Maman était si paniquée au téléphone, elle parlait d’un accident grave et puis... putain, j’arrive pas à y croire, c’est pas possible, ça peut pas être vrai ». Sa sœur resta d’abord silencieuse, et finit par murmurer une petite phrase lourde de sens qui fit virevolter toute la vision des choses que Stéphane avait eue durant les jours écoulés, « C’est notre mère, pour elle c’est forcément toujours grave mais j’ai... j’ai qu’un plâtre au bras Stéphane, calme-toi ». Elle tenta de le réconforter, d’avoir ces gestes angéliques qu’avait Laura, mais rien ne réparerait les trois jours d’erreurs qui venaient de se dérouler. À la lumière de cette révélation, l’écheveau chaotique qu’était l’esprit de l’adolescent était soudain devenu aussi cristallin qu’un clair diamant. Tous ses rêves et les messages cachés que son subconscient lui avait adressés, et qu’il n’avait su lire. Tout d’un coup il comprenait ce qui l’avait mené jusqu’à ce point de non-retour : la mort de son père l’avait tant hanté que ses craintes avaient immédiatement lié le cauchemar du cimetière à l’annonce de l’accident, un raccourci malvenu dont il n’avait pas mesuré les conséquences. S’il avait bel et bien rêvé d’un enterrement, c’était juste la manière qu’avait son esprit de lui rappeler la mort d’Allain qu’il s’évertuait à nier. Tout changeait de place et s’encastrait ; pareilles aux pièces d’un puzzle, les phrases de ses innombrables songes changeaient d’apparence et réveillaient leurs sens cachés. Melissa n’était qu’un substitut marchandé à la sauvette... oui, jamais la phrase « Une vie contre une vie, ça me semblait équitable » n’avait eu tant de portée dans la réalité. Voyant que son frère secouait la tête d’un air enclin à la désolation, Melissa essaya de le raisonner, de l’accompagner dans ce qu’il traversait, peu importe ce que ça pouvait être. C’est sans doute ça la morale pure et désintéressée, tenir la main de l’autre presque instinctivement, sans chercher à comprendre. Un geste magnifique, qui rappela à Stéphane ce qui dans le temps, lui faisait admirer sa grande sœur.


Le soleil avait achevé sa descente lorsque, motivée par son éternel besoin d’être toujours là pour les autres, Melissa aida son frère à monter dans sa chambre. Sans trop s’attarder, dans l’incapacité de réaliser ou comprendre l’ampleur de ce que venait de vivre le jeune homme. Seul dans sa chambre, plus ou moins immobilisé par des jambes en piteux état, il ferma la porte et se laissa bercer par les chuchotements d’un silence qui se fit discret. Ça y est, il l’avait trouvé, le repos qui semblait jusque-là inatteignable, un soulagement comme jamais il n’en avait goûté auparavant. Après des vagues meurtrières, des minutes passées dans les abîmes d’un sombre océan ; après avoir percuté ces roches sculptés en d’acérés récifs et s’être égaré mille milliers de fois dans les entrailles de cette mer déchaînée, il semblait enfin que le tout se soit calmé et qu’il soit arrivé à bon port. En revenant du cimetière il avait cru effleurer l’acceptation, mais il n’y a que maintenant qu’il se sentait enfin au plus proche de la réalité des choses, hors de son musée. Qu’il se sentait – malgré les recoins tragiques de la situation – bien dans sa peau et heureux de vivre. En un sens, avoir frôlé un destin tragique et horrible lui avait appris à apprécier sa vie présente, à apprécier la compagnie de sa sœur qui ne serait pas éternellement auprès de lui, à jouir de la bienveillance de sa mère qui tôt ou tard s’éteindrait... « Il n’y a que lorsqu’on perd une chose qu’on se rend compte de sa valeur ». Stéphane s’avança jusqu’à sa fenêtre, l’ouvrit, et passa sa tête au-dehors. L’air était frais sans être glacial, sans doute les bienfaits d’un doux vent de fin de soirée. Les quelques sapins qu’on apercevait au loin étaient secoués de ce frisquet souffle, et dans leurs mouvements de balancier, semblaient exécuter une étrange danse en ode à la nuit. Un chien trottait sur les dalles du trottoir, un lampadaire claqua sans être remarqué ; dans les autres maisons la vie continuait son cours comme si rien n’était jamais vraiment arrivé tout près de chez eux. Quelques murs pour cacher toute la détresse du monde, ces mêmes herses de béton à l’envergue démesurée que la mémoire élève devant de durs souvenirs, parfois sans nous prévenir.
Dans une soudaine envie de parfaire la fin de cette journée, et de son odyssée au cœur de lui-même, l’adolescent voulut se saisir de son téléphone dans sa poche. Mais il n’avait plus de portable, il l’avait jeté contre un mur lorsque régnait encore l’Aigle. Insistant, Stéphane ouvrit la porte de sa chambre, appela sa sœur et lui demanda son cellulaire, « juste un petit moment ». Sans chigner, celle-ci accepta et le lui tendit en un sourire étrange, à la fois forcé et sincère. En main l’objet nécessaire au parachèvement du « nouveau Stéphane » qu’il s’était juré de devenir une fois cette difficile épreuve terminée, celui-ci ferma la porte de sa chambre et s’assit tant bien que mal sur son lit. Là, prêt à composer un numéro, il eut une brève pensée pour Daniel, qu’il s’empressa de chasser d’un coup de balais. C’est malsain d’oublier ses proches, mais les jours précédents l’avaient prouvé, c’est encore pire de se ronger les sangs pour eux. Bien pire que ce que quiconque pourrait ou oserait imaginer. Tirant sur ses bras, ce qui provoqua une passagère mais brûlante douleur à son dos, l’adolescent tendit la main vers son bureau et attrapa son carnet d’adresse disposé tout près du bord. Il en défila les pages, à la recherche d’un nom dont la simple vision suffirait à apaiser les derniers cris encore présents dans les recoins de sa tête. En cette troisième et ultime soirée, en ces dernières lignes d’une odyssée aux violents remous, Stéphane avait une dernière chose à faire. Une phrase, quelques mots tout au plus, qu’il s’était toujours juré de clamer mais qu’il n’avait trop osé avouer — que l’ancien Stéphane n’avait trop osé avouer. Il y eut quelques tonalités, et l’interlocutrice décrocha. La quiétude fut alors doucement interrompue par une voix à l’autre bout du fil, tendre et dont les sonorités suscitaient maints élans nostalgiques chez le jeune homme enivré de l’atmosphère chaleureuse de cette soirée unique. « Ça fait longtemps que je m’étais juré de t’appeler Laura, alors, je me suis dit que ce serait aujourd’hui ou jamais », balbutia-t-il presque à l’adolescente sans doute elle aussi dans sa chambre. Seul lui saura ce qu’elle répondit, ce qu’ils se dirent ensuite, toujours est-il qu’ils se parlèrent longuement, que des sourires apparurent et des rires inavoués se glissèrent çà et là entre les phrases. Au final, une bonne heure s’écoula, peut-être plus. Qui compterait les minutes dans de tels moments ? Reste que lorsque vint l’heure d’achever la conversation, ni Stéphane ni Laura n’osa poser le dernier mot. Pas par désir d’imiter les films où aucune des deux personnes n’ose raccrocher, gloussant bêtement, mais simplement parce que c’en était devenu un instant si rare et appréciable, que personne ne voulait vraiment y mettre un terme.
Ou tout du moins pas sans un final en apothéose ; ce serait indiscret de se demander ce qu’ils se murmurèrent réellement, mais dans le fond la seule chose qui compte, c’est que les derniers mots de Stéphane furent un susurré mais sincère « Je voulais que tu saches que je t’ai toujours aimé, Laura ». Quoi qu’on en dise ou qu’on en pense, à y bien réfléchir, n’y a-t-il pas plus belle fin qui puisse être ?


16


« C’était dans un club de jazz, un soir de match, en décembre.
Elle était là immobile, debout en haut des marches, sans descendre.
J’ai rompu avec ma timidité comme en m’arrachant de sangles,
Et j’ai flotté jusqu’à elle en marchant sur des ombres.
Poésie, amour, même l’art, chant des anges.
Si nos souvenirs s’endorment c’est que nos mémoires sont des chambres ;
Je vous raconte celui-ci comme un faux cauchemar sans défendre
La nuit où je suis tombé dans le piège, du marchand de cendres »


Faute à la neige tombante sur cette ville devenue désert blanc, personne n’avait osé se montrer au-dehors et risquer d’être confronté au furieux froid de fin d’année. Par crainte ou par prudence, les gens s’étaient claquemurés dans leurs demeures brûlantes de chaleur humaine, à l’abri des regards et de ce qui pourrait jaillir du fin fond de ces grandissantes nuits. À l’extérieur, seuls restaient ces deux adolescents se tenant droit sous les caresses d’un triste temps tiède, tête haute mais regard bas. Anonymes, maquillés de leurs bonnets et gants ; vêtus de plusieurs couches d’habits chauds, histoire ne pas rester trop longtemps éloignés du souvenir confortable de leur chez eux. Égarée dans ses glaciales pensées, Laura restait à contempler les dernières feuilles qui tombaient des branches de ce chêne dénudé, un somptueux arbre sage sur lequel les années semblaient venir riper. Le cimetière n’avait changé depuis le dernier passage de Stéphane, et dans le fond, il ne changerait sans doute jamais. C’en était même la raison pour laquelle on l’avait placé là, hors du temps et du rythme énervé de la ville. Les tombes qui s’y présentaient, trônaient fièrement là pour qu’on ne les en déloge jamais, à l’abri des affres du temps et du poids des âges, tels des souvenirs aux couleurs éternellement vives. Des photos impérissables et immortelles, destinées à ne plus vieillir.
Pincé par une touche de chagrin amer, le jeune homme serra un peu plus la main de son amour. Puis se tournant vers elle, il lui adressa un petit regard qui appelait langoureusement à l’aide, quémandait une paix du cœur aux airs de rareté introuvable. Sans prononcer quoi que ce soit, fidèle à son statut de doux ange attentionné, la jeune fille l’enlaça alors et serra sa tête sur sa poitrine. Ils restèrent ainsi sans voix durant un instant indéfinissable, jusqu’à ce que l’adolescent se résolve à faire ce pour quoi il était venu. Ce pour quoi il venait ici chaque mois, qu’importe les intempéries ou les événements qui avaient court. En un sens pour lui, c’était aussi ça le recueillement — savoir, pendant de courts moments, sortir du monde réel et venir jeter un œil humide de larmes sur un passé parfois trop vite oublié. Dans son autre main gantée, Stéphane tenait un bouquet de tulipes blanches parmi les beaux qu’il ait trouvés. Dans les civilisations orientales c’est par cette couleur vierge qu’on honore les morts, et de toute façon, qui voudrait de fleurs noires sur sa tombe ? D’un long mouvement qui trahissait toute la difficulté de sa démarche, le jeune homme mit un genou à terre sur la dalle de marbre, et déposa les fleurs près de la photo encore nette qui s’affichait dans un cadre malheureusement renversé par le vent. Un brin lassé, il lâcha un soupir qui s’envola en une éphémère exhalaison, et d’un geste attentionné tout comme le fossoyeur le faisait avec Gabrielle, il remit la photo droite et se releva. À sa droite Laura passa un bras autour de sa taille, elle qui était restée muette, par simple et habituelle déférence. C’était désormais pour elle coutume d’accompagner son bien-aimé dans sa rituelle visite en ce jardin morne, et sans elle, Stéphane n’oserait probablement même pas mettre le pied entre ces sépultures. Consciente du malaise qui se rappelait systématiquement à lui, elle s’approcha de son visage et déposa ses lèvres gercées sur les siennes, se plongeant dans son regard. Après un dernier coup d’œil sur la tombe qu’ils quittèrent, ils passèrent le portail et s’éloignèrent posément, au loin dans le monde normal, couverts de cette armée de perles blanches échappées d’un vaste ciel gris ; couverts, par les sanglots des anges. Dans le cimetière désormais inoccupé, ils laissèrent derrière eux cette tombe esseulée, froidement gravée d’un prénom que personne ne se prendrait jamais à oublier. Un nom et une photo, car c’est tout ce qu’il restait de cette personne que la vie avait quitté dans le déroulement aux airs parfois injuste de la toile du destin. Un nom, et juste un nom, entaillé ad vitam dans la pierre, « Daniel Morane ».
Le portail se referma comme on clorait les mémoires des personnes jadis présentes, et c’en est presque par respect pour la paix éternelle que ce jeune homme défunt fut abandonné, dans sa tombe à l’ombre ; d’un chêne chutèrent quelques feuilles sur un discret chuintement, de lourdes larmes tombées de maigres branches.
Tels les pleurs aux couleurs monotones, des arbres en automne.


Publié le : 2008-03-12 19:26:11
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