Autopergamene

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Bruine de sève

Il y a de ces soirs que l’obscurité enserre d’une poigne de fonte, pareille au sombre regard d’un serpent dans l’étreinte de sa triste victime. Des heures minutieusement tapies dans les tréfonds de la nuit, où ne règnent en maîtresses que quelques troubles silhouettes grandies par l’effroi de leurs proies. Ce sont ces heures que redoute la lumière dans sa fuite effrénée, lorsque le jour expire et se meurt par-delà les collines des paysages isolés. Ces contrées esseulées où les arbres se dressent en remparts, telles de féroces forteresses contre les pires des cauchemars. Un mur face à ces pluies de sang qui s’abattront jusqu’à ce que l’humanité s’achève ; jusqu’à ce que s’arrache la dernière once d’écorce, et qu’enfin bruine la sève.
« Le temps efface tout, tant et si bien qu’au final, ne restent que les ténèbres »


Au moment où tout prit racine, c’était une matinée comme trop de jours osent en compter, assemblant avec démesure tous ces subtils détails qui vous horripilent dès l’aube. Tant de choses qu’on a lentement appris à surmonter au fil de l’âge, mais qui pour autant ne perdent jamais de leur tendre piquant. Qui n’a jamais pesté contre le chant éreintant d’un réveille-matin, cette machine à café dont le don est de se bloquer avec entrain, ou l’ultime et inévitable table basse nous heurtant avec un plaisir sans cesse plus vivace ? À y bien penser, c’était éternellement la même mascarade à laquelle chacun se confrontait, trait pour trait, encore et encore jusqu’à ce que le disque s’enraye. Ainsi alors que le soleil se leva lascivement sur ce mardi-là, il ne sembla pas y percevoir autre chose que la scène inchangée qui se jouait chaque jour, identique jusque dans ses moindres subtilités. La routine dans ce qu’elle accueillait de plus glacial, le macabre médicament de la ménagère moyenne ; en trois mots comme en cent, la douce morphine citadine.
Il était six heures trente-sept, et personne ne se douta de rien. Quelque part, au sein des hauts bâtiments qui se dressaient avec vertige sur les rues étriquées, se trouvait un appartement dépouillé tenant lieu de logis à cet homme depuis tant de temps. Il y avait emménagé quand il avait dû partir en centre-ville pour ses études, et n’avait daigné le quitter depuis cette époque révolue. Par crainte de ne pas découvrir mieux ailleurs... et même s’il n’osait l’avouer, par simple manque de moyens. Sans nulle motivation en cette morne matinée, il exécuta mollement son rituel de lever : se brosser les dents, passer un vif coup de peigne dans ses cheveux noirs teintés d’épar blanc, et enfiler un soi-disant joli costume pour se rendre à son travail. Un sobre habit bleu-gris, sur lequel trônait une petite étiquette plastifiée indiquant « Issan », sans autre indication. En ce jour, la météo avait annoncé de vastes chutes de pluie jusqu’à midi, et une légère et fine bruine en fin de journée. Sans doute est-ce la raison pour laquelle cet homme portait chacun de ses gestes comme il traînerait son ombre — faisant preuve d’une posture abattue, le dos ployé telle une voûte qui s’effondre. Le mauvais temps influe plus qu’on ne le pense sur nos esprits malléables, et qu’on se le concède ou non, les hordes de nuages grisâtres qui conquièrent le ciel s’attardent bien souvent pour embrumer chacune de nos pensées. À vrai dire, même la main qui se saisit du trousseau sur la table, manqua presque de le faire chuter au sol.


N’écoutant guère sa lassitude, Issan passa la porte vitrée de son pitoyable immeuble, et pénétra violemment dans l’atmosphère extérieure dans ce qu’elle possédait de plus pestilentiel. Cerclé d’un air saturé d’âcres odeurs amères, il se dirigea vers sa vieille voiture garée au détour d’une rue, en tourna la clé, engagea la première, et s’inséra dans cet incessant ruisseau de véhicules semblable à un banc de poissons à contre-courant. C’était à cette heure précise que la plupart des habitants partaient travailler eux aussi, et à observer ce phénomène chaque jour, il n’était pas dur de faire le rapprochement avec une sorte de migration animale, dans tout ce que cela sous-entendait de « chaos organisé ». Dans leurs cocons mécaniques, otages des embouteillages, chacun laissait flâner sa hargne matinale dans une impatience sans cesse grandissante, hypnotisés par le ballet des essuie-glaces qui allaient venaient en choeur. À intervalles réguliers, Issan glissait un regard vers les aiguilles de la montre à son poignet droit, ne serait-ce que pour constater tristement que le temps fuyait à grands pas. Aux environs de sept heures, la circulation se déboucha grade par grade, et il put s’extirper du troupeau motorisé. C’est ainsi qu’il se retrouva à faire cavalier seul dans les artères exiguës d’une ville où il se sentait toujours un brin perdu malgré les années qu’il y avait passées. Au détour d’une intersection déserte, un des feux tourna rouge juste sous son nez — assez vélocement pour ne pas pouvoir être évité, et juste assez tard pour percevoir une pointe d’hostilité dans les actions de cette cité autorégulée. Sans dire mot, la vieille voiture bleuet-fade se stoppa, et le travailleur désabusé dévisagea alors la chaussée devant lui, mains suspendues au volant, à deux doigts de retomber dans la torpeur qu’il avait trop tôt quittée. Oui, ses yeux faillirent se clore... auraient pu le faire, si un violent vacarme n’était venu se faire entendre dans les secondes qui suivirent. Avant même que l’homme ne comprenne la teneur de la situation, deux véhicules avaient surgi de nulle part et s’étaient enchâssées l’un l’autre dans un brasier d’étincelles qui illumina l’image un instant éphémère. Le bruit abasourdissant qui retentit réveilla tout ce qui se trouvait aux alentours : les volets s’ouvrirent à tâtons, couverts brièvement par les ombres des oiseaux qui ne tardèrent à s’enfuir de leurs arbres. Le feu de signalisation daigna repasser au vert, mais c’était peine perdue, la scène avait été figée dans une horreur glacée qu’Issan ne pouvait s’empêcher de contempler. Quand il entraperçut le corps ensanglanté qu’on extirpa de la métallique carcasse froissée, quand ses oreilles se mirent à vibrer au tempo des hurlements de l’ambulance, quand toute son aversion envers la ville s’attisa soudainement, ce fut comme le déclic qu’il n’osait plus guetter. Le moment fatidique où sa phobie de la grisaille se muerait en pure et simple overdose, et où une seule et unique solution serait envisageable : partir loin de tout ça. Au diable son travail, aux flammes le train-train quotidien, il venait enfin d’accéder à cet instant inattendu, oui comment dit-on déjà, « la goutte qui fit déborder le vase » ?
Alors que les badauds se massaient bêtement autour de l’accident, on distingua une voiture azur se faufiler en marche arrière vers l’endroit d’où elle venait, et cet Issan qui pénétra en trombe par la porte de son immeuble ne sembla pas le même qu’une heure auparavant. Sans attendre une seconde de plus, il escalada l’escalier avec une fulgurante fougue, parcouru par toute l’audace qu’il n’avait espéré puiser en lui durant toutes ces années... Quelque part, c’est un peu comme si sa lâcheté avait péri dans le carambolage, sous ses yeux écarquillés. À peine eut-il repassé l’entrée de son étroit appartement qu’il le balaya d’un regard teinté d’excitation. Ce n’était pas la frénésie d’un homme envers une femme, mais bien celle d’un enfant auquel on confiait le jouet dont il n’osait rêver dans ses songes les plus grandioses. Tout juste quelques secondes plus tard, il ouvrait en grand la porte du placard de sa chambre, d’un geste empli de hâte. Ainsi enseveli par le voile d’ombre et de poussière qui y résidait, Issan se mit à genoux dans cette petite penderie et déballa carton après carton. À la recherche de cette boîte cornée dans laquelle se tapissait cet objet spécifique qu’il portait aux nues immodérément : une vieille tente de camping qu’on lui avait offerte le jour de ses dix-neuf ans, et qu’il avait conservée dès lors. Par élan nostalgique, en souvenir des indénombrables escapades pour lesquelles il s’était épris à cette époque-là, il se mit dans l’idée de partir au loin comme il n’avait osé le faire depuis bien trop de temps. Ce n’était pas un bête coup de tête, mais bel et bien une pulsion irrépressible qui prenait de l’ampleur et se commençait à innerver graduellement chaque parcelle de son corps. Le rituel de départ était resté inchangé depuis le fossé d’années qui s’était creusé, et l’homme émerveillé ne mit guère longtemps à préparer son sac de voyage. Il y enfourna quelques sandwiches achetés à l’épicerie du coin, une bonne gourde d’eau, et inéluctablement, sa tente sacrée. Non, plus qu’une toile de camping, c’était un véritable tissu où chaque maille représentait un souvenir profondément ancré, pareil à un album photo que vous seriez le seul à pouvoir consulter, à la lumière d’un feu de camp. Une tente qui avait été le théâtre des premiers rendez-vous et ébats d’Issan, de ses soirées de repos sous la coupe d’une lune blanche et parfaite. En verve, à moitié allongé dans les hautes herbes, à laisser s’évader au loin ces minces pensées que la nature insufflait.
Il endossa son sac et décocha un sourire acéré qui trahissait l’envergure de ce qui se tramait dans son esprit ; que brûlent ceux qui trouvent ça ridicule, cette tente incarnait la vie dont il s’était trop longtemps tenu à l’écart. Et il était désormais temps pour lui de s’y replonger et d’en boire de pleines gorgées, jusqu’à la noyade s’il le faudrait. Par des pas que rien ne détournerait, il ressortit de la tour de béton qui lui servait de nid, et se faufila dans sa petite et discrète voiture bleue. Une minuscule silhouette rondelette montée sur quatre roues, dont personne ne remarque la fuite. Elle était garée dans la même rue depuis des lustres, entre deux taches d’urines abandonnées au sol. Sa carrosserie délavée avait sans doute croisé Dieu sait combien de passants, malgré cela son absence n’alerta personne.
Il était sept heures quarante-neuf, et personne ne se douta de rien.


Bercé par la mélodie que composaient les ronronnements monotones du moteur, Issan maintenait son cap et s’éloignait peu à peu de sa jungle de fer et d’acier, enfumée de stress. Vue du rétroviseur, elle ne ressemblait plus guère qu’à un mirage qui s’estompe dans le gris de l’horizon, à la manière d’un cauchemar dépeint de pastels sur lequel un verre d’eau aurait été venu se verser. Malgré le caractère foncièrement inattendu de son échappée, l’homme savait minutieusement ce qu’il faisait, quelle route prendre et où s’arrêter, comme au bon vieux temps. Il n’avait effleuré la nature depuis des siècles, et pourtant tout était encore gravé dans les méandres de sa mémoire, prêt à être ressorti en cas de nécessité. À l’instar d’un retour brutal à la vie sauvage réveillant tous les instincts qui sommeillaient alors. Après tout, à ce qu’aurait pu dire son père de sa voix lourde : fuir le monde c’est comme le vélo, c’est quelque chose qui s’oublie jamais.
Des paysages qu’Issan traversait de part en part, n’émanait presque aucun son si ce n’est le chant violent du vent qui se levait et vivifiait le mauvais temps. Du bout de son doigt, pour meubler la plénitude du silence qui le cerclait, il alluma la radio au hasard et tomba sur une vieille musique aux paroles légères. « Le village est un mirage », un air un peu inconnu teinté d’un attirant mystère, dont les mouvements bruts frappant les cordes de la guitare possédaient un côté étrange semblant implorer « Ne change pas de station » à coups de basses et d’aigus. Des sonorités qui restèrent longtemps en fond sonore à son voyage, au fur et à mesure que la route mal entretenue se voyait engloutie sous les roues du véhicule. Face-à-face à un soleil blême s’agrippant aux nuages noirs pour grimper haut dans le ciel, le conducteur poursuivit son trajet et laissa les heures s’écouler les unes dans les autres. Difficile de dire avec précision combien de temps roula-t-il, à s’enfoncer toujours plus profond dans les tréfonds de l’arrière-pays. Toujours est-il que quand il eut achevé son périple, la pluie avait cessé de gronder et n’avait abandonné derrière elle qu’une gracile couche d’eau fraîche apposée à même le monde. Au-dehors, le vent s’était fait violence et rage et la large forêt que cet aventurier longeait depuis des heures, voyait ses arbres malmenés en choeur, sans la moindre douceur.
Par à-coups, le véhicule freina sa course et se délaissa sur le bas-côté – essoufflé – à l’orée de la vaste Forêt Brune où le campeur avait fait ses armes en terme d’excursion. Par l’embrasure de la fenêtre côté conducteur, il sentait venir à lui les arômes enivrants d’écorce mouillée et de terre remuée. Tant de parfums qui s’introduisaient en lui et ravivaient ses meilleurs souvenirs. C’était plus fort que lui, la sylve dégageait une sorte d’aphrodisiaque qu’il ne pouvait s’empêcher de suivre. Secoué par toute la nostalgie tapie en lui, il sortit de sa voiture, prit son sac dans le coffre, referma toutes les portes et passa la lisière — l’ultime frontière qui s’interposait entre deux distincts univers. Bientôt, sa silhouette devint indicible, happée par l’ombre des arbres. Seul restait le vieux véhicule qui campait ce bord de route où personne ne semblait rouler, à un endroit où nul ne l’en déplacerait. Un petit rocher semé par un vaillant Petit Poucet, avant que s’abatte la fureur de l’ogre ; une photo froissée par l’écume des âges, un témoignage muet qui murmurerait d’une voix insaisissable « C’est à cet endroit qu’Issan passa ».
« Telle est la voiture que personne ne revint jamais chercher »


Il était quatorze heures onze, et personne ne se douta de rien.
Quelques pas fouettant la boue, un souffle court et haletant, des épaules embrasées d’élancements, et c’est tout ce qu’il restait de la fougue outrancière qui jadis animait cet homme. Il n’en était pas moins motivé, juste éreinté par des heures de marche interminables, toujours plus profondément entre les hauts murs que formaient pins et chênes autour de lui. La Forêt Brune n’était pas n’importe quel bois, c’était avant tout un dédale naturel aux retors sombres, à même d’égarer quiconque. Des terres que peu s’aventuraient à effleurer, clôturées par des troncs aux allures de serrés barreaux. Il se prétendait même que certains des loups revenus d’Italie y avaient établi logis... oui, beaucoup de choses s’insinuaient çà et là, mais rien ne dévierait ces pas soutenus et baignés de fange qui portaient Issan vers le coeur lointain et isolé de la triste forêt. À son poignet, la montre cessa de battre, car il s’était désormais affranchi du temps et peu lui importait s’il devait marcher heures et jours avant de trouver le coin idéal pour s’installer. Ce baroudeur audacieux était de ceux que la traversée du désert n’aurait su effrayer, et en un sens, il était déjà en train de sillonner les dunes ; de vastes dunes bâties d’arbres et d’ombres, mais le résultat n’en était pas moins identique, il s’agissait là de dominer ce que nul pied n’avait frôlé. « Dominer », et tel fut le mot qui ne cessa d’être ruminé dans les étranges pensées de l’homme égaré. Et lorsqu’une idée nous obsède, on ne se rend plus compte qu’on marche. Les foulées s’enchaînent à un train quasi militaire, jusqu’à ce qu’au bout d’un moment notre conscience nous stoppe brusquement, en se demandant —
« Attends comment je suis arrivé là moi ? », s’exclama le campeur en laissant tomber le sac de ses épaules. Sous son regard ébahi s’étendait une large plaine enclavée dans la forêt, au délicat tapis vert couvert de clairsemés rochers. Sa route avait été longue, dorénavant Issan n’avait plus aucun doute sur l’endroit où il s’établirait : ce petit espace touffu et plat serait le théâtre de son retour aux sources, c’était net et sans appel. Constatant que le faible soleil d’hiver dégringolait de sa haute place, il se dépêcha de monter sa tente, dans un sublime et discret recoin glissé entre deux arbustes. Il n’était pas aisé de mettre en oeuvre un campement sur un sol encore meurtri de pluie, mais l’homme gardait un sourire intact et immuable, gravé sur son visage à coups de burin. Sa tâche accomplie, il ne put s’empêcher de se poser sur une des pierres et d’y manger son simple sandwich au jambon, accompagné de sa chère et tendre tranquillité ; enveloppé par le crépuscule qui tissait patiemment l’obscurité, ombre après ombre. Quand enfin la nuit submergea la Terre, alors seulement il daigna se rendre dans sa tente et s’insérer dans son sac de couchage. La journée touchait lentement sa fin... il tira la fermeture éclair, soupira, et tira les rideaux de ses paupières, cerclé par les quelques hululements alentour. Hormis ces discrets chants de la nature, le paysage s’était sagement tu et avait à son tour fermé les yeux, laissant les dernières heures du jour fuir et s’envoler fervemment vers la ligne d’horizon.


Il était minuit, et personne ne vit rien venir.
Tout s’initia par un hurlement dantesque s’élançant dans le silence du soir avec la fureur d’un éclair qui perce un sombre ciel noir. Un fracas incommensurable, entremêlant cris perçants et lourds vrombissements, comme si la Terre implosait de souffrance et commençait à vomir des nuées de larmes de sang. Secoué par un soudain sursaut du sol, Issan se redressa, se précipita hors de sa tente et scruta les alentours d’un regard empli de stress, à la recherche de ce qui avait brisé le mutisme du monde de manière si impromptue. Debout torse nu dans la pénombre, l’homme apeuré ne mit guère longtemps à distinguer le large tronc qui s’était violemment déplanté pour s’écraser à quelques cheveux de lui. Dans un premier temps, il ne put que rester hébété à errer dans son territoire reculé, hanté de ce puissant frisson qui le parcourait. Avant même qu’il réussisse à se persuader d’une simple coïncidence, la désillusion l’infesta avec colère et il dut faire face au vacarme menaçant un autre arbre se fissurant puis s’arrachant du terrain, frappé de plein fouet par quelque force délétère. Seconde après seconde, le son éclatant qui avait retenti peu avant se laissa de nouveau deviner quelque part derrière le mur de bois qui encageait la plaine. Les ténèbres nocturnes avaient aveuglé le monde à l’insu de tous, et par-delà les innombrables cimes, dans les pleins abysses de la nuit, quelque chose approchait. Issan ressentit la peur lui entraver le coeur ; sans plus tarder, il se jeta sur son sac d’affaires et en extirpa une vieille lampe de poche que sa main droite empoigna et verrouilla. C’est à ce moment précis qu’il prit conscience que sa montre s’était stoppée.
Que le monde s’était stoppé.
Il se hasarda à faire les cent pas l’espace de quelques minutes, mais ne tarda à réaliser que la forêt avait endossé ses teintes les plus apocalyptiques — que ce soit une tornade, un ouragan ou la fin des temps elle-même, il devait partir d’ici au plus vite, sans se poser de questions. Abandonnant sa tente sacrée derrière ses pas, cette silhouette terrifiée s’évada au loin. Armée d’une maigre torche dont le halo pâle peinait à percer le bain d’encre aniline qui s’était déversé sur le décor, en un torrent que personne n’aurait pu juguler... bannissant toute couleur de cet univers, renaissant de noir et blanc. L’échappée d’Issan perdura entre les troncs humides, jusqu’à ce qu’il se voie freiné par une flaque de sang à ses pieds, peignant de pourpre les quelques rochers et brindilles au sol. Presque par instinct, l’homme braqua son faisceau lumineux vers le bas et guetta d’éventuelles traces ensanglantées s’en évadant. Même inconsciemment, il savait au fond de lui que tous ses sens étaient en éveil et que sa survie dépendrait de sa faculté à se jouer de son environnement. Lorsqu’il eut trouvé des empreintes de pattes hésitantes, il s’accroupit et les suivit à pas de velours, prêt à confronter Dieu sait quelle monstruosité siégeant en travers de sa fuite.
Mais il saisit bien vite que nulle menace n’était à craindre, dès lors que les pleurs d’un loup blessé se firent entendre à ses oreilles. Redoutant le pire, il s’aventura quelques centimètres de plus jusqu’à distinguer l’animal au sol... une courte avancée qu’il tendit à regretter tant le spectacle en était malsain et horrifiant. La bête séquestrée semblait avoir été fendue par le coup fulgurant d’un piège à loups venu se loger dans une de ses hanches arrière. Une césure irrégulière et brutale, plus sauvage que le contact d’un parechoc ou les crocs d’un ours. Pupilles écartées, baissé et penché au-dessus de la bête bloquée, Issan la fixait d’un désarroi intemporel qui occultait tout le reste. Soudainement il ne voyait plus la forêt autour de lui, il ne sentait plus le sang ruisseler à ses pieds, et à vrai dire, c’est à peine s’il eut conscience de cette ombre titanesque qui s’avançait vers lui. Non, plus qu’une simple ombre, c’était un véritable mur de ténèbres s’étendant du sol au ciel, et dont l’avancée happait lentement ce qui se trouvait sur son passage. Au bruit abrupt d’un arbre qui fut balayé juste sous ses yeux, l’homme épouvanté s’empressa de faire un violent bond en arrière, et à quelques secondes près il n’aurait manqué de se faire engloutir à son tour dans cette étendue infinie de noir qui gagnait du terrain. Une brève hésitation tenta de s’emparer de sa personne, mais lorsqu’il perçut le son épouvantable de l’animal dont les pleurs furent étranglés sans remords, tout espoir s’étouffa immédiatement en lui. Peu importe ce qu’était véritablement cette obscure façade, reste qu’elle était bel et bien en mouvement. Un fléau d’autant plus tétanisant que cet indéchiffrable phénomène, avait purement et simplement l’allure d’un monde qui s’avalait lui-même.


Jamais dans sa vie Issan ne s’était senti plus prisonnier qu’à ce jour. Il avait beau retourner sa mémoire de fond en comble, même le plus immonde de ses pires songes ne faisait part d’une Terre sans plus aucune issue. D’un désert aux frontières mouvantes, qui se compresserait jusqu’à ce que l’ultime parcelle soit broyée, dans une gargantuesque tempête de bestialité. Chacun des gestes de cet homme était désormais exécuté avec empressement et panique, et malgré tous les efforts qu’il y injectait, son esprit ne parvenait à improviser de solution au trouble piège qui se refermait sur lui. La seule chose qui lui parut logique sur l’instant fut de revenir à sa tente. C’était un instinct qui n’offrait ni logique ni fondement, mais c’était le dernier endroit où il se voyait aller, la dernière place où se trouvaient encore quelques traces de lui-même. Par de grandes enjambées précipitées, il se faufila alors entre les mailles de la forêt jusqu’à déboucher sur la plaine lui servant maintenant de forteresse. Désemparé plus que jamais, il se tint sur l’un des rochers et leva la tête en appel à Dieu. C’est seulement quand il réalisa que le ciel ne comptait plus ni lune ni étoiles, qu’il comprit qu’il n’y avait plus lieu de s’évertuer à fuir, qu’il n’était plus nécessaire de prier qui que ce soit. Il était seul, désespérément perdu et sans nul recours. Quel que soit ce cataclysme qui dévorait patiemment l’univers, il s’était déjà repu de villes et continents entiers ; la nuit n’était plus juste un simple voile apposé sur le soir, mais un Monstre effroyable à l’appétit insatiable qui s’emparait de terres longtemps convoitées — terré quelque part dans le labyrinthe de la Forêt Brune, à la recherche de son ultime victime. Ce n’était plus la peine de se leurrer, par-delà cette chimère titanesque qui enténébrait le monde ne se trouvait rien d’autre qu’un néant des plus absolus. Ce bois était le vestige suprême d’une époque envolée en cendres, et en son coeur ne restait plus guère qu’une faible silhouette égarée ici au hasard. Issan passa le revers de son bras sur les flots de pleurs qui creusaient son visage, et expira d’un air accablé. La seule chose qu’il pouvait attendre désormais était sa propre fin au goût si amer ; tous ses espoirs avaient péri dans la gueule d’une Nuit famélique, il était à présent le dernier être humain sur Terre.
Laissé isolé face à ses pensées, il médita posément chacun des éléments qui l’avaient conduit en ce lieu en ce jour ; d’une part l’accident de voiture, mais surtout et avant tout, « Cette saleté de toile de merde ». Pendant que le sang de la violence lui montait en tête, il se leva de son rocher et serra ses poings si intensément qu’ils en auraient explosé s’ils avaient pu. À quelques pas non loin de lui, le guettait son éternelle tente d’un regard inanimé et pourtant si provocant. En un sens, la tente riait de lui, elle se tenait immobile entre ses deux arbustes, sans doute bien heureuse d’avoir mené son maître à sa mort. Sans hésiter une seule seconde, Issan se jeta bec et ongles sur son bout de tissu et se mit à l’empoigner et le frapper du plus fort qu’il le pût. En en arrachant des pans entiers à coups de mâchoire, se saisissant de piquets qu’il utilisa tels des poignards en plein ventre de son dernier ennemi. Toujours torse nu dans le froid hivernal de la nuit, son corps et son esprit régressaient progressivement, et du fond de sa poitrine surgirent des cris puissants qu’il projeta sauvagement dans la quiétude. D’une voix fissurée par la détresse et la rage, il dégueula mille milliers d’insultes à la face de dieu, du monde et de tout ce qui croisait son regard. Jusqu’à ce qu’au moment précis où il s’apprêtait à relâcher la dernière vague d’acrimonie, un des arbres clôturant la plaine se disloque et bascule. Issan reprit son souffle avec difficulté et regarda tout autour de lui, éclairant les ténèbres d’une lampe de poche perpétuellement plus malingre. Pendant qu’il déchaînait ses profonds ressentiments, le Monstre Nuit l’avait retrouvé et l’avait enceint de toute part, et ce, même si mystérieusement, Il avait stoppé son avancée démesurée. L’homme pantelant abandonna alors le piquet de tente qu’il empoignait vigoureusement de sa main gauche, prit son courage à deux mains, et se dirigea timidement vers la frontière de son étroit terrain. Face à l’envergure infinie du mur d’obscurité, il avait l’impression d’être un insecte insignifiant à l’échelle de cette chose. De ne plus être que cette fragile corde effilochée sur laquelle tout repose, et qui pourtant menace de céder à la moindre brise. Pareil à un signe du destin, les piles de sa lampe torche cessèrent de fonctionner sans prévenir, au son d’une ultime larme qui s’extirpe et disparaît entre quelques plantes froissées. Dépassé par le déroulement de ces macabres évènements, Issan s’approcha posément de l’ample gueule de la Nuit, apeuré plus que tout être humain pouvait l’être. Non sans une terreur démentielle, il tendit le bras en plein dans l’océan ébène, et laissa chuter la lampe. À son grand désarroi, on entendit un vif sifflement, mais jamais ne se fit ouïr le simple son du sol contre lequel viendrait buter l’objet. À croire qu’au coeur des entrailles du Monstre ne résidait plus la moindre once de réalité — ce n’était pas les arbres qu’on déracinait de terre, mais bien la Terre qu’on arrachait vigoureusement à ses enfants. Son avenir entaché d’une flaque de sombre peinture, l’homme s’allongea dans l’herbe tout près de l’extrême limite de la plaine, puis fixa le ciel imbibé de brume noire. Quitté de toute notion temporelle, il n’en avait plus l’impression d’attendre sa fin. Simplement d’être en pause, avant que s’abatte sur lui toute la haine du monde.
Mais rien ne vint ; Issan se tenait étendu au sol à l’instar d’un vulgaire morceau de chair laissé en offrande, et pourtant le Monstre ne l’assiégea pas et demeura à la lisière. Répandant – avec le fanatisme d’une plante venimeuse – d’infâmes miasmes qui vinrent empuantir la forêt d’idées noires. Quand bien même le pourquoi du comment lui échappait encore, le dernier homme sentait que la Nuit se refusait à pénétrer dans la plaine, comme obstruée par ces rangées rectilignes d’arbres. Édifiés avec détermination au milieu de son chemin, tels de puissants remparts, de féroces forteresses, contre les pires des cauchemars. Le regard alors ravivé d’une ultime flamme, Issan alla chercher son sac de couchage entre les débris de la tente, et s’y glissa en faisant abstraction de toute la situation. Ce petit espace de terre ne resterait intouché à jamais, non, il avait cessé d’exalter cette illusion. Son souhait le plus cher dès lors, était de fermer les yeux et de s’enfoncer dans un sommeil indéfectible — jusqu’à ce qu’au rythme des arbres que le Monstre dévorerait, il périsse dans l’inconscience la plus totale. C’est indubitable, il mit énormément de temps à tomber de fatigue, et les grondements surnaturels de la Bête ne faisaient qu’emplir son esprit de craintes diverses. Ce n’est déjà pas chose aisée que de trouver repos lorsque l’on est observé, mais le faire sous les yeux de son bourreau relève du miracle. Pour être honnête, replié tel un enfant apeuré, jamais Issan ne parvint à verrouiller ses paupières tremblantes. Il dut attendre que ses pires hantises se fassent jour, et le séquestre dans une vacillante vision ombrée d’horreur. Quelque part dans la pénombre, une pincée de sanglots se risqua à résonner entre les troncs.
Juste deux trois cris, qui se virent atrocement ensevelis par les rugissements de la Nuit.


C’était une matinée comme trop peu de jours osent en compter ; une aube inattendue se dressant par-delà l’orée d’une forêt désenchantée. Alors qu’Issan se désengluait d’un sommeil tenace, son regard fut ouvert et aveuglé par la brusque lumière qui s’était emparée du monde. De prime abord, il ne réalisa pas l’exacte teneur des évènements, malmené vigoureusement par cette partie de lui qui persistait à claironner l’approche de sa mort. Le monstre s’en était allé au loin, recrachant l’univers derrière lui, d’un air dédaigneux propre à une défaite. Malgré une poignée de douleurs ensuivant sa soirée agitée, l’homme égaré s’acharna à se relever et s’avancer vers la lisière de la plaine. Cet ultime pas pour pénétrer à nouveau dans la Forêt Brune, il aurait pu hésiter une éternité à le franchir. Mais au final, au vu de toutes les choses qu’il avait éprouvées, son incertitude s’évanouit et il se mit à courir sans discontinuer, fuyant ce qui aurait pu devenir son funeste sépulcre. De là où il se trouvait, chaque endroit du bois lui semblait identique et s’il réussit enfin à réchapper à l’enfer, ce fut plus par chance qu’autre chose ; sans nulle autre indication que ce qu’il restait de son instinct, Issan ne put que se contenter de marcher dans une direction jusqu’à rejoindre la route. Détestablement, le paysage qui se présenta à lui lorsqu’il s’extirpa du dédale d’arbres exhalait un parfum incandescent, murmurant tout bas « Rien ne sera plus comme avant ». Le chemin goudronné était pavé de troncs déracinés, la Terre avait été remuée de pied en cap par un vent plus inhumain qu’un violent ouragan. Des quelques maisons qui avaient osé tenir tête au Monstre Nuit, ne subsistaient tout au plus que de petites pierres sans nul toit pour les couvrir, et des meubles projetés par la fenêtre, parfois à des dizaines de mètres. Un tableau infernal et chaotique, dévoilant un univers tourmenté, balayé par les pattes du diable. Le monde dans lequel Issan fit quelques pas n’était plus que l’ombre de lui-même — violé de son dernier souffle, éventré de toute vie. Là où des coeurs battaient, ne s’apercevaient plus désormais que ruines, flammes, sang et cendres.
Malgré ses efforts, il ne retrouva jamais sa voiture, et préféra poursuivre son périple à la recherche d’une frêle trace d’humanité, cachée quelque part au débouché d’une ruelle ou tapie entre deux buissons. C’était le seul espoir qui lui restait à présent, et sans cet élément crucial, le fait d’avoir survécu à la Nuit perdrait sans doute toutes ses teintes ô combien glorieuses. Après des kilomètres qu’il n’avait osé compter, il entraperçut un petit village agrippé au sommet d’une jeune colline, enlacée par les délicates nuances azur du ciel de midi. Atteindre ces bâtiments, dressés à la manière d’un accueillant foyer, ne fut pas tâche aisée pour un homme ayant l’impression de traverser le désert. Tant et si bien que durant son ascension sa conscience ne manqua pas de venir lui bruisser quelques paroles, « Le village n’est qu’un mirage ». Une simple phrase dont la rime avait un mince côté mélodique, sur laquelle vint s’apposer la guitare sèche de la veille.


À l’entrée du village, ne trônait qu’un panneau arraché du sol, sur lequel était encore inscrit le nom de l’endroit en lettres blafardes, « La Séraine ». Il examina rue après rue, jeta des pierres aux fenêtres, seulement personne ne se montra pour l’accueillir. Les volets étaient tombés de leurs charnières, les portes étaient restées grandes ouvertes, mais le spectacle le plus méprisable fut sans nul doute cette voiture dont le moteur était toujours fumant, clés sur le contact — ce landau sanglé au siège passager, tapissé d’un sang carmin et frais. Le premier réflexe d’Issan fut d’entrer dans l’une des maisonnettes qui lui tendaient les bras, et d’y chercher à boire et à manger. Autant qu’il le pût, il se fixa mentalement des oeillères et esquiva du regard les signes évidents qui trahissaient le récent drame ; qu’importent ces tables renversées ou ce fusil chargé contraint d’être abandonné. Le monde prodiguait maintenant d’infinies horreurs ensemencées çà et là, et devoir les confronter toutes à la fois, c’était encore au-dessus des forces d’Issan. Au fil des jours, ses yeux lacérés d’images acérées s’y feraient peut-être, mais dans l’attente de ce moment, il préférait ignorer les décors dévastés qu’il arpentait malgré lui... un univers vidé de vie, comme bu jusqu’à la dernière goutte.
Partout, l’électricité avait peu à peu succombé en inanimant appareils et machines, et la bouteille que le rescapé tira du frigidaire avait déjà perdu toute fraîcheur. Un détail qui ne l’empêcha pas de sortir au-dehors, s’asseoir sur un banc et en descendre de larges gorgées. Perché en haut de sa paisible colline, il avait une vue sans pareil sur cette Forêt Brune, abandonnée de tout ce qui en avait fait le théâtre de ses tourments... c’était comme regarder un labyrinthe du dessus, toute peur en était démystifiée. Tenaillé par l’étrange ressentiment qu’était celui d’être ici à la place de tous les autres, le survivant promena sa paume sur la peinture écaillée du banc de bois, et s’y allongea. Il n’avait pas beaucoup dormi la nuit passée, et il aurait besoin d’un temps d’adaptation considérable quant à l’avenir. Voyagerait-il de ville en ville à la recherche d’une graine de vie ? Ou se conterait-il de demeurer en ces murs sereins, qu’il nettoierait de leur affront pour y vivre ses derniers jours, au plus près d’une nature ineffable qu’il lui semblait ne jamais avoir quittée ? « Peu importe », finit-il par se murmurer sous la caresse d’une brise se levant peu à peu ; main dans la main avec une doucette bruine venue laver le monde de ce rouge séché trop omniprésent. Suivant le défilé des heures, le soleil tira sa révérence et partit se perdre au loin, laissant seule la scène, sublimée par un silence des plus uniques. Issan ferma enfin les yeux, bordé par un air placide délaissé du moindre son. Quand la torpeur l’eut conquis, ne resta plus rien d’autre que le vide et le calme.
Une quiétude à peine perturbée par le brusque bruit de pins et chênes qu’on retira de leur terre ferme.
Nulle plaine ne protégea La Séraine — il était minuit moins une, et Issan ne se douta de rien.


Publié le : 2008-05-04 19:26:11
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