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Les fleurs d'avril

Anonyme était son nom, était son prénom. Juste un inconnu assis dans son salon, à contempler les crépitements du feu qui s’agitait dans l’âtre et faisait danser les ombres de la pièce sombre. À travers la fenêtre ne s’apercevaient que les évanescentes silhouettes des immeubles dans la nuit, perdues dans cette petite ville qu’un lourd orage avait enténébrée de ses grands voiles de nuages noirs. Tel un tapis malveillant dans le ciel ne laissant filtrer que quelques jets de foudre, pareils à de brèves lueurs dans la pénombre ; élançant dans l’océan ébène d’obscurité, quelques vifs éclairs qui serpentaient le ciel et guidaient les démons de minuit à travers le morne dédale des immeubles.
D’un brusque mouvement, Anonyme se leva de sa chaise pour errer nerveusement çà et là dans l’appartement. Quitté de toute fatigue, enseveli d’affres par la main cruelle des insomnies, c’est à faire les cent pas dans les pièces vides et sans vie qu’il consacrait ses nuits — voyant chaque jour un peu plus ses envies s’empaler sur la lance de l’ennui. Le visage ainsi scarifié de rides et cernes, il se traîna d’un pas las jusqu’à une fenêtre pour y observer un court instant son piètre reflet sur la vitre fermée. Quelque part non loin de ses pieds, trônaient seuls au sol son chevalet et une toile d’un blanc immaculé sur laquelle il se plaisait auparavant à peindre. Des élancements artistiques qui à l’instar du reste de ses désirs, s’étaient immolés en de vaines velléités, ne laissant à son âme que les barreaux d’une inspiration évanouie, dégorgeant d’attristantes couleurs fades.
Comme emporté dans un long périple, exilé dans les abîmes du spleen, il semblait reclus chez lui depuis mille milliers de jours. Cadenassé à cette peur de sortir et d’affronter le nuage d’orage, qui paraissait éternellement planer sur la ville en un funeste présage. Une profonde angoisse qui n’avait que trop duré, et à y bien penser, ce soir était le jour tout trouvé pour entrer dans l’arène et effrontément lui faire front. Pas demain ni le surlendemain, non, c’était maintenant ou jamais. Au diable les suprêmes supplices qui sur sa tête planaient, en cette soirée tout était différent, bordé d’une aura réconfortante aux teintes d’espoir et d’assurance. Un peu... comme une puissante pincée d’irraison emplissant l’air ambiant.
Oui, ce soir — « Ce soir, je sors, dehors », lâcha l’homme en un défi. Sûr de lui, les yeux comblés d’audace, il jeta un dernier regard aux étriqués murs blancs de son appartement et abaissa la poignée de la porte d’entrée. Profonde inspiration, aux orées du royaume de la nuit ; en apnée, prêt à s’y engouffrer.


Dehors au loin résonnait l’écho de l’église, martelant le placide air nocturne de quatre lourds sons de cloche. Anonyme se tenait immobile devant la porte de son immeuble, redécouvrant lentement le « en bas de ma rue » qu’il avait occulté durant ce long sommeil éveillé. Émerveillé, il se mit à arpenter le bitume et ses allées désertes aux airs de corps sans âmes, attardant son admiration sur chaque minime détail. Les flaques d’eau laissées sur l’asphalte par l’éparse armée de l’averse, les senteurs émétiques qui émanaient des ruelles dépravées, ou les teintes bleu encre venues tapisser ce décor peuplé d’inanimées. Absolument tout dans l’atmosphère exaltait sa nostalgie, fascinait ses cinq sens et enivrait son esprit d’une dense magie enfantée par la ville endormie.
Absolument tout ou presque ; tout mais pas n’importe quoi ; tout, mais pas n’importe qui.
...C’est au détour d’une ruelle, qu’il tomba nez à nez avec elle. Assise au sol, seule, ne laissant soupçonner que les formes lascives de sa silhouette silencieuse et suave. Une femme, sublime, au trouble goût d’irréel — comme si la nuit, la brume et la brise s’acoquinaient pour distiller de charmeurs mirages. Et pourtant belle et bien là, réelle de pied en cap, la jeune femme se prit à lever un bras vers Anonyme pour le saluer amicalement, sans réelle raison. Sur le coup il ne sut trop pour sa part comment réagir, se contentant de laisser flâner ses mouvements. L’instant d’après il était auprès d’elle près du sol jonché d’ombres égarées, et malgré son plaisir pour la quiétude de sa balade nocturne, il y mit terme et engagea la conversation d’un balbutiant « Je... bonsoir ». Quelques syllabes tâtonnantes auxquelles elle répliqua par un sourire fugace, muette invitation à s’asseoir à ses côtés. « Je vous ai jamais vu avant », entama-t-elle en passant une main dans ses longs cheveux paille, dorés par la blême lumière blonde des lampadaires.


Alors c’est beaucoup plus dur de se peindre soi-même, c’est ça ? », ajouta-t-elle avec malice avant de marquer un léger temps de pause dans la conversation, haussant sourcils et sourire. Anonyme se retourna vers elle en silence et la regarda profondément, pendant qu’elle lui prenait la main, le frisait et frôlait d’un doux regard vert absinthe des plus admirables ; vert comme les plus beaux des vers — une poésie du regard qui n’avait d’égale que la candeur d’une femme qu’on effleure à fleur d’âme. Puis voyant qu’il ne lui demanderait pas, elle lui murmura son prénom d’une voix délicate, en lui tendant l’une de ses mains dans la pleine obscurité, « Je m’appelle Eliza Lusardi ».


À ces mots, Eliza stoppa sa phrase, discrètement. La gorge entravée par d’atroces souvenirs qui ressurgissaient à pas de velours, elle présenta à Anonyme un regard entremêlé d’hésitation et de peine. Cette expression en oblique qui implore langoureusement « Ne me laisse pas finir ma phrase ». Une tendre complainte que malgré lui – obnubilé par l’orage venu couvrir le monde d’un bas plafond – l’homme ne put voir, se contentant d’opiner d’un sobrement cruel « le ? ». Sur un faible lever des yeux, la jeune femme relâcha alors en réponse un soupir, et acheva d’exhumer son âpre souvenir ; amer coup en plein ventre qui enchaînait sa voix à des aigus vacillants.
« Le... l’accident », reprit-elle ainsi non sans peine, en espaçant largement ses mots, « J’ai eu un grave accident de voiture, il y a quelques jours, alors qu’on sortait d’une soirée entre amis. Moi je m’en suis sortie de justesse, mais mon mari est, comment dire, enfin vous voyez... il est dans un coma sans durée précise comme ils disent, et depuis ça j’arrive plus à fermer l’œil de la nuit. Chaque jour je guette le téléphone vingt-quatre heures sur vingt-quatre comme si l’hôpital allait m’appeler à minuit et me dire “Mme Lusardi, votre mari vient de s’éveiller, rejoignez-nous tout de suite c’est un miracle”, j’en peux plus, je suis à bout, exténuée, je sais plus quoi faire, je sais plus quoi penser, et puis je... et puis ».
« Et puis ? »


Brusquement suffoquée par un souvenir un peu trop vivace remontant à la surface, Eliza tut sa voix et clôt ses paupières — juste pour cacher, aux yeux d’Anonyme, les perles de tristesse en découlant. Il tenta bien de l’enlacer, de la couvrir d’une caresse rassurante tant qu’échauffante, mais elle rétorqua, deux pas en arrière, par un rapide « désolée » sonnant comme un point final. Leur courte relation fana ainsi aussi vite qu’elle avait fleuri, et, telle une rose trompeuse, se para de noires épines. Troublée, assaillie d’une déconcertante mélancolie, Eliza ne réussit qu’à achever la discussion sur cette fine poudrée de mots : « Pour vous ». De sa poche droite elle sortit un papier froissé sur lequel elle griffonna rapidement une adresse, pour ensuite la tendre à l’homme sans dire mot. « Rendez-vous-y, c’est... pour que se dissipe le nuage » chuchota-t-elle de sa voix chancelante, avant de lentement s’éloigner vers la lumière de sa maison au bout de la rue. Juste, embrasser l’hypocrite chaleur de sa demeure comme on fuirait ad patres les rudes caresses de Mère la Nuit.
Anonyme resta attentif au retour de sa simili-solitude, aphone et immobile, comme en stase. Assis sur le trottoir trempé exhalant ses repoussants relents ; horde d’acides senteurs qui venait s’incliner devant la conversation planant encore dans l’air, y déversant ses narquoises bribes de paroles. Encore parcouru par le frustrant frisson d’une discussion mal menée, l’homme baissa les yeux sur le papier dans sa main droite, se leva, et se mit en route vers l’adresse sans plus tarder une seule seconde. Poussé à fuir au plus loin – au plus vite – cette parcelle précise du domaine de la nuit, pourtant encore empreinte du précieux parfum de cette paisible femme estompée dans la pénombre.


Ses pieds battant la chaussée, il observait chaque bâtiment devant lequel il passait. Au creux de sa paume la petite feuille qu’il triturait d’anxiété avait marqué au fer rouge sa curiosité, et pas par pas il comptait impatiemment chaque numéro de chaque immeuble de chaque allée ; portant toute son attention sur ces quelques lettres volatiles apposées d’une main hésitante sur un papier-note jaune, pointant Dieu sait quel endroit éloigné. Par-delà l’informe masse d’omniprésents nuages noirs, une lourde pluie tenta de revenir se déverser sur son chemin en un ultime effort de dissuasion, mais en vain. La forte ferveur qui mouvait ses pas était des plus immuables, et c’est tout juste un instant plus tard que l’adresse fatidique parut au détour d’une calme rue. À quelques pas d’être à bon port, c’est alors qu’Anonyme décompta, cœur affolé et souffle hâté par une pointe acérée de stress, « trois ».
« Deux »


« Un » comme une voiture accidentée, sinistrement enfoncée dans le tronc d’un saule pleureur. Se dressant devant le visage stupéfié de cet homme qui, un doigt après l’autre, décrispa sa main droite et laissa le papier froissé choir au sol. Il ne pouvait s’empêcher de frotter nerveusement ses yeux, de contester, douter et redouter la réalité de ce qui s’esquissait vraiment devant son regard... une soudaine douche froide venue vicier ses illusions et les étioler sur le ton aigre d’un désenchantement. Glacial ébahissement, plus pétrifiant que n’importe quel seau d’eau vous tombant dessus sans crier gare. Comprenant chaque seconde un peu plus les revers amers de son univers, Anonyme sortit un trousseau de clés de sa poche, ouvrit la portière gauche, et s’installa sur le siège avant de la voiture.
De sa voiture — la saucée fit silence, le nuage se dissipa, et au son d’un éclair éclairant les maisons, surgit une violente lumière brûlante aux airs sévères de brasiers de l’enfer. L’ultime lumière funèbre, tout au bout du blanc tunnel.


...ou peut-être juste l’agressif éclat de néons, sur des paupières restées trop longtemps closes dans leur propre obscurité.Sous l’égide d’un jour nouveau, Anonyme s’éveilla à tâtons, et attendit patiemment que sa vue s’habitue à la puissante clarté ambiante ; observant longuement la froide palette de bleus et blancs qu’arboraient les teintes de cette chaude chambre d’hôpital. Au-dehors par les grandes vitres de la pièce, l’ocre de l’aube inondait le décor de toute sa sublime et succédait enfin, cette longue nuit sans fin. Malgré une douleur lancinante à la moindre de ses articulations, l’homme se redressa sur son lit et attarda son admiration sur chaque minime détail... comme ce silence presque intact que seuls les quelques bips monotones des machines occupaient. Il restait immobile, muet, redécouvrant lentement le monde qu’il avait occulté durant ce long sommeil inconscient et « sans durée précise, comme ils disent ». Une trouble torpeur mi-baignée dans les amères eaux de la Mort.
Telles ces fleurs d’avril, renaissantes lorsque paraît le printemps après s’être tues tout un hiver.
La douce et tendre harmonie de la feutrée petite chambre, fut brutalement mise en morceaux par une porte s’ouvrant dans un coin de la pièce, dévoilant cette jeune femme qui pénétra par de lents pas, un bel et blanc bouquet à la main. Quelques éclatantes fleurs, qu’à sa vue debout elle laissa s’envoler, comme des pétales au vent.
« Appelez un docteur, quelqu’un, au plus vite ! C’est urgent, M. Lusardi vient de sortir du coma ! »


Publié le : 2007-11-02 19:26:11
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