Autopergamene

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Pour la prunelle de ses yeux

La ligne d’horizon hochait aux à-coups des pas du gentilhomme. Ses yeux rivés vers le bout de la route, il jetait de temps en temps de brefs regards à sa gauche ou sa droite, tentant de distinguer quelque chose dans le léger brouillard qui avait avalé cette route de campagne.
Aucune calèche ne la longeait ; personne d’autre pour lui tenir compagnie autre que le blême soleil de ce ciel gris du petit matin.
Détournant un instant son attention du décor ne semblant pas défiler tant répétitif, il sortit la montre qu’il avait mise dans la poche de sa veste. Frappée des nobles lettres de son prénom, il en fixa un instant les aiguilles, qui indiquaient en chœur la huitième heure du matin.
Dans le bref son du claquement du clapet, il la refourra dans sa poche — à coté du message qu’il s’en allait porter à sa femme en ville : cette page aux lettres tremblantes qui annonçait la triste mort de ses parents. Les maladies faisaient tant de ravages cette année-là... et soient-ils déjà heureux d’avoir passé le cap de la soixantaine, les biens heureux.


Quand il reporta son attention sur ce qu’il entourait ; rouvrant ses oreilles en apposant ses yeux sur la ligne d’horizon, le terrible hurlement de la jeune fille lui parvint en premier. Remplaçant l’hypnotisant tic-tac de la montre, désormais inaudible sous les pleurs et l’angoisse de cette frêle demoiselle, sur l’humide sol du bas-côté.
Surpris dans un premier temps, l’homme posa genou à terre et par galanterie passa un bras autour de sa taille. Admirant un instant ses yeux brillants comme jamais il n’en avait vu auparavant.
Prenant conscience de sa présence ; couverte de sang et de cendres, elle tourna la tête vers le visage rassurant de l’homme. Les lèvres balbutiantes sans dire mot, elle ne réussit qu’à faire un bref geste du doigt vers sa maison. Embrasée ; elle semblait s’évaporer dans le brouillard, sous la vive lumière de ces flammes diaboliques qui calcinaient le corps dépassant du cadre de la porte.
Se levant avec peine, la jeune fille passa en revers son bras sur les larmes quittant les deux sphères bleues qu’étaient ses yeux. Elle tint quelques secondes debout, et sa jambe chancela dans un bref cri réflexe qu’elle laissa échapper. L’homme la réconforta de quelques paroles chaleureuses, entourant sa veste autour de la plaie pour faire un garrot de fortune. Puis saisissant son bras tacheté de bleus, il l’épaula doucement.


Portant son inestimable fardeau par dessus l’épaule, l’homme reprit sa route vers la ville ; durant les trois kilomètres restants avant qu’enfin les pavés ne recouvrent la route. Au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient de la maison en flamme, l’homme demanda son prénom à la jeune fille, d’une voix presque murmurée tant il portait attention au rassurant de ses mots.
« Eileen » répondit-elle après moults essais. Comme si la mort qu’elle avait frôlé lui avait arraché la langue d’un coup de faux ; et que s’en éloignant elle lui avait redonné dans le son d’un « Ton heure viendra. ».
Lui souriant alors, elle se détacha de lui et s’éloigna pour aller ramasser un bout de bois non loin. S’en servant de béquille, elle retourna auprès du gentilhomme en lui disant que ça allait aller. Le remerciant de tout son cœur de l’avoir éloigné du spectacle auquel elle venait d’assister sous la contrainte.
Hésitant en premier lieu, il se décida à lui demander ce qui s’était passé. Réfléchissant alors à une réponse, elle s’humecta brièvement les lèvres et rétorqua que c’était trop invraisemblable pour être conté. Il n’osa pas la contredire, bien que la route fût encore longue à ce moment-là.


Vers le deuxième kilomètre de cette route -toujours répétitive, de plus en plus embrumée-, il réitéra sa question ; pensant sans doute qu’elle aurait oublié ses dires avec le temps.


Elle s’interrompit et regarda à nouveau son sauveur dans les yeux, le visage caché par une mèche rebelle s’échappant de ses ébouriffées boucles d’or, grisées par les cendres. « Vous ne direz rien de désobligeant, promettez-le-moi ? ». Trouvant le troc honnête, il laissa partir la promesse, sourire aux coins de lèvres.
La jeune fille s’arrêta alors un instant, au milieu de ce nul part silencieux, et secoua sa jambe blessée. Laissant alors entendre que de toute manière, il était temps pour elle de faire une pause.
Assis dans ces hautes herbes de campagne, elle commença alors son récit en massant sa jambe.


Marquant une pause, elle détourna ses admirables yeux vers autre chose que la plaie gonflante qui déformait sa jambe. L’homme posa une main sur son épaule et la pria de continuer.


Quand elle se tourna vers lui, ce fut dans un regard meurtrier fondant de quelques larmes discrètes et muettes. Ayant presque envie de le gifler pour son impatience irrespectueuse. N’osant mettre à acte ses idées, elle se contenta de faire siffler un « Cela ne vous dérange si je me remet de mes émotions une minute ? » du bout de sa mince bouche.
Il enleva machinalement sa main de l’épaule de la jeune fille -par précaution- et s’excusa, du bas de toute la gêne du monde. « Venez, nous allons continuer à marcher. Vous terminerez votre histoire... hum, et bien quand l’occasion vous ira. » acheva-t-il en se levant et en tendant sa main vers Eileen.
Dans un discret soupir, elle attrapa la main de l’homme et se leva en prenant appui sur sa béquille.


Et il se mit en route sans rien dire, ne prêtant attention au fait que la demoiselle n’avançait pas. Sentant au bout de quelques pas l’absence de présence à sa droite, il fit volte-face vers elle. Elle restait immobile, sourcils froncés et bras croisés. La jambe tremblante sous sa jupe déchirée, elle fit claquer de ses lèvres un « On n’a pas fini. » ; au ton soudain empli de noirceur.
« Quoi ? » s’étonna l’homme en levant les bras, faisant marche arrière.


Elle se pinça les yeux en signe d’exaspération, changeant de posture et se mordillant les lèvres. Puis se tourna alors à sa droite, et prononça « J’ai une meilleure idée. » en posant sa main sur l’épaule de l’homme. Il resta un instant stoïque au soudain changement d’attitude de la jeune fille, puis préféra demander quel genre d’idée plutôt que de la contredire.


Sans répondre, il la regarda s’éloigner. Jetant un dernier regard vers la route en terre menant à la ville, il finit par suivre la jeune fille, remords au cœur. L’impression d’être arrivé au carrefour de sa vie et d’avoir choisi « Mort ».


Déterminée, Eileen continua sa route avec assurance. Comme le cerveau marqué d’une boussole de survie, à laquelle le gentilhomme se fiait non sans angoisse. N’osant lâcher la main libre de la jeune fille, il se laissait porter dans le gris de ces étendues d’herbes semblant infinies. Ce brouillard lui donnait l’impression d’être seul dans le noir, ne sachant jamais quelle atrocité sortirait de l’inconnu.
Enfoncer ses dents dans sa gorge... pour en faire gicler des gerbes de sang.


Les yeux écarquillés, il repensait chaque seconde à l’horrible histoire de la jeune fille, qu’il imaginait tombée dans l’escalier dans sa fuite. Elle avait peut-être mit le feu à sa propre maison pour échapper à la mort et à son père. Quelle triste décision cela avait dû être pour elle.
Quant à sa pauvre mère... mordue par cette sorte de chose, souvent décrite, jamais vécue. Comment disaient-ils déjà dans ces sombres contes écrits par Haeckel ;
« Hé, nous sommes arrivés, c’est là. Vous voyez bien qu’il n’était nécessaire de douter de moi ? » déclara Eileen, main apposée sur sa taille.
Ah oui, des « morts-vivants ».


Leurs pas foulant les mal placés pavés du petit village, ils jetaient tour à tour des regard de part en part. Tantôt sur les portes brisées ou arrachées de leurs charnières ; tantôt sur les rares flaques de sang décorant les détours de ruelles.
Je croyais qu’il y avait des gens dans ce village ? lâcha le gentilhomme, fier d’avoir prouvé la supériorité de son idée.
Inattentif et se pavanant en donnant des coups de pieds dans les tuiles tombées des toits, il ne vit venir la gifle qui vint s’éclater sur sa joue.
Fermez-la ! Et au ciel, cessez vos sales sarcasmes ! siffla-t-elle avec mépris, sourcils froncés – pointes vers le ciel.
J-Je m’excuse ! Inutile de jurer ou d’être violente ! Que vous pouvez être mal élevée... balbutia l’homme en se frottant machinalement la joue, rougie par la rage qui s’y était claquée peu avant.
Oui, et bien moi, je n’ai pas été élevée par votre petite bourgeoise de citadin. J’ai trimé depuis que je sais parler, moi !
Si vous me connaissiez mieux vous sauriez que je suis né par ici, tout comme vous ! Mais non, il n’y en a que pour vous, la demoiselle en détresse, c’est ça ? C’est à peine si vous avez voulu savoir mon prénom.
Je n’ai que faire de votre prénom, chacal en costume d’enterrement. Partez de votre côté et moi du mien. Je saurai faire seule.
Il la regarda partir, sans oser ajouter quoi que ce soit. Ne se demandant même pas ce qu’il avait pu faire pour qu’elle devienne aussi agressive. Puis il attendit quelques instant, et dans de plates excuses, il la rattrapa en trottant.
C’est juste... je n’aime pas que l’on parle mal de mon village natal. C’est là que vit mon grand-père, à moi, rien qu’à moi. Comprenez... s’excusa-t-elle, sa colère sans doute étouffée par le silence du village.
Je... oui, je vois. Si je puis-me permettre, sans vous offenser et loin de là, où allons-nous exactement ?
Par là. déclara-t-elle.
Elle désigna une maison aux murs branlants, construite non loin de la sortie du village. Sans doute était-ce la maison de son grand-père, pensa l’homme en se secouant le pied du sang encore frais dans lequel il avait marché. N’osant même pas se poser des questions, tant les paroles des contes d’Haeckel résonnaient en sa tête comme si intimidantes.
Décrivant et re-décrivant les pas lents et lassés de ces monstres ; se délectant du convoité liquide s’écoulant sur leurs lèvres sèches.


« Une minute » déclara l’homme en s’abaissant sur sa chaussure. La jeune fille resta immobile un instant, impatiente, passant ses mains sur sa jupe beige froissée.
Avec dégoût, il retira la chose qui s’était écrasée sous ses pas. Forme blanche, visqueuse ; à la pupille encore dilatée. Criant soudainement lorsqu’il en comprit la provenance, il jeta l’œil écrasé au loin, en se frottant frénétiquement les mains sur son chemisier.
Inattentif, juste le temps d’entendre le déchirement sonore qui sortit de la gorge d’Eileen. Projeté vers la gauche, il ne commença à paniquer que quelques secondes après que le mort ait bondi sur lui ; sa mâchoire craquée ouverte et prête à se refermer sur la chair de sa proie.
Criant de panique, Eileen regardait partout autour d’elle pour trouver la moindre chose capable d’aider. « Mais fait quelque chose ! » hurlait l’homme à terre, agressé par le monstre enragé. Un homme nu et sale, qui hurlait de sa gorge desséchée sur le gentilhomme, du haut de ses démoniaques yeux blancs.
Arrêtant finalement d’hésiter, la demoiselle se rapprocha et frappa du plus fort qu’elle le put avec sa béquille. Le mort-vivant roula et s’étala sur le dos, déstabilisé. Sans réfléchir une seconde, elle fonça sur lui et frappa encore et encore le lourd bout de bois sur le crâne du mort. Jusqu’à-ce qu’enfin un léger bruit de craquement osseux retentit, par sous le bruit de la béquille se brisant sous la force des coups.
Etrangement, le monstre ne se releva pas.
Pleurant à nouveau, sentant la nausée remonter le long de sa gorge, Eileen s’agenouilla dans la douleur de sa jambe soudainement réveillée ; recrachant un ignoble mélange de bile et d’eau. Précipitamment, le gentilhomme se remit de ses émotions et alla l’aider à se relever. « Je crains qu’il ne faille rester là, Eileen. Venez, prenez ma main. ». Les yeux levés vers le ciel comme une prière, elle les rabaissa vers la main tendue ; ne se sentant même pas la force de la saisir. Elle ne sentait plus la force de rien, de toute manière. Comme un ordre soudain de stopper, parce qu’on ne lutte pas dans un cauchemar. On se laisse porter, frapper, souffrir ; mourir, sans même tenter d’éviter le pire.


« Oui. C’est... cauchemar... Rien... Rien... ».
Paniqué, la voyant sombrer, l’homme l’épaula de force. Avançant avec peine dans les ruelles desquelles résonnaient désormais les râles « des autres ». Partout, ils se montraient enfin à la lumière du jour montant. Faisant paraître leurs restes de visages inexpressifs de par delà les angles morts. Ô, si morts.
Pitié, mettez-y du votre. Nous n’irons nul part à cette vitesse. Pitié !
Je... rien...
Est-ce qu’au diable votre grand-père a une arme ? Un quelque chose pour nous défendre ?
Restant encore quelques secondes en profond état de narcose, ne prêtant attention aux morts se traînant vers eux, elle acquiesça sans dire mot.


La porte de la vieille maison céda sous les coups de pieds du gentilhomme. Laissant s’échapper une odeur acre mélangée à une terrible senteur de renfermé. Les meubles et autres vieilles boiseries étaient intacts.
« Le grand-père d’Eileen ? Quelqu’un ? Répondez, par pitié. » lança l’homme dans le malsain silence qui régnait. Mais personne ne répondit à l’appel, pas même une voix, ou un hurlement.
« Où est l’arme ? Eileen, regarde-moi, où est l’arme ? »
Saisissant le blême visage de la jeune fille dans sa main et le tournant vers lui, il répéta sa question lentement, d’un doux air innocent. Sans geste brusque, elle tendit son bras vers une porte au fond à gauche de la pièce, ornée d’une petite plaque métallique où était gravée « Bureau ».
Dans un nouvel élan de courage venant sans nul doute des morts venus taper à la porte d’entrée, l’homme avança avec peine vers ladite porte ; portant Eileen d’une épaule qui s’essoufflait grade par grade.
Les pas s’affolant pour atteindre la porte, ils furent bloqués dans le son d’un autre « Rien... » quand le mort sortit de l’angle du couloir et s’intercala. Le ventre ouvert en grand et déversant son putride et chaotique contenu.


Pris de panique et de terreur, le gentilhomme donna un violent coup de pied dans le ventre de feu-« le grand père d’Eileen », qui alla droit se caler au fond de sa cage thoracique. Otant avec une profonde aversion son pied du corps à terre -pourtant près à se relever-, l’homme et Eileen se traînèrent jusqu’à la porte du Bureau qu’ils ouvrirent en panique. Et le paisible bureau les laissa entrer, avant de voir sa porte se claquer et verrouiller violemment.
Le fusil était accroché au mur, comme une délivrance mise en évidence ; un inattendu geste de la chance.
« Restez là, Eileen. Gardez la porte, un instant, je vous en prie. » ordonna l’homme en la tenant un bref moment par les épaules. Il enjamba le petit bureau d’olivier au centre de la pièce, et agrippa le fusil. Le regardant un instant avec l’admiration d’un enfant à son jouet. Puis il se retourna vers Eileen, écroulée au sol, laissant s’échapper de terribles gémissements de souffrance.
Sans hésiter, il se jeta à terre et la secoua. Et même s’il tentait de le cacher, la panique lui remontait le long du dos comme une mauvaise surprise prête à lui fendre la nuque.


Puis enfin, la jeune fille rouvrit ses si beaux yeux : blancs immaculés, mais pourtant si sombres ; reflétant l’homme reculant avec angoisse en secouant la tête. Il élança instantanément sa main vers le fusil, doigt sur la gâchette. Se demandant pourquoi diable était-ce si dur de tirer sur elle ?
Et coupant finalement court aux tourments de sa conscience, il fit feu. Appuyant sur la gâchette, encore et encore ; jusqu’à ce que son esprit accepte le fait que le fusil n’ai jamais été chargé.
L’homme s’allongea alors au sol, comme un drapeau blanc dressé hors des tranchées. Ne regardant que les jambes d’Eileen avancer avec peine sur le parquet du Bureau. Il commençait même à l’entendre à nouveau... le tic-tac de sa précieuse montre enfouie dans le garrot pourtant imbibé de sang. Ne cachant qu’avec maladresse la morsure à la jambe qui avait crée de si terribles souffrances à cette jeune fille, et pourtant enfin tues.
Sans ne prêter plus attention à rien qu’au lancinant bruit de la montre, l’homme se laissa profondément mordre à la gorge ; devant la supériorité de ces inhumains, de qui pourtant l’on se prenait à espérer un geste humain. Comme un brin de pitié.
Restant à fixer le plafond, écoutant les battements de son cœur se raréfier, l’homme fit un dernier geste d’adieu envers sa fuyante conscience. Ne pensant plus que par phrases, puis par mots, par syllabes ; pour enfin ne plus rien penser. Rien... Rien... Le néant, les ténèbres ; une route englobée de noir duquel peut sortir Dieu sait quelle atrocité.
Constatant avec désespoir la raideur de ses membres, la vie s'envolant par la fenêtre; l’homme ferma ses yeux vitrifiés - en tête l’ultime souvenir d’une fille sur laquelle il s’arrêta, juste pour la prunelle de ses yeux.
Les aiguilles de la montre montrèrent en coeur quinze heures.
Et se releva.


Publié le : 2006-05-15 19:26:11
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