Autopergamene

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Soleil pleurant

Jour 1


Nous étions dimanche quand tout a commencé. La nuit déjà tombée, l’homme assis sur son lit ne parvenait pourtant pas à fermer l’œil. Il avait beau se retourner encore et encore, fixer l’intense lumière du réveil jusqu’à en avoir mal aux yeux, voire compter ses battements de cils ; non, rien ne fonctionnait. Le sommeil restait sur le perron, et martelait la sonnette incessamment.
Sentant le mal au crâne remonter le long de sa colonne vertébrale, l’homme se leva du lit et sortit de la chambre, avec en tête la conviction que de toute manière ce soir il ne fermerait pas l’œil. À pas de loup, il évita de réveiller Sandra, endormie de l’autre côté du lit recroquevillée sur elle-même — et ferma la porte.


Le salon retenait sa respiration et laissait la pièce s’envahir d’une forte senteur de renfermé. Sur un petit bureau en bois apposé contre un mur, une pochette verte posée en évidence peu auparavant. L’homme tira la chaise et s’assit paisiblement. Machinalement, sa main droite se dirigea vers son stylo plume placé dans le verre en plastique où il rangeait tout son attirail d’écrivain amateur. Cela faisait déjà tant de nuits que l’insomnie guettait et jouait avec lui... il en avait presque perdu l’inspiration. D’habitude tant aidé par ces flashs qui surgissaient entre deux rêves, et qui suffisaient à transformer les éternelles pages blanches en nuées de caractères bleus serrés, rayés et repassés de sombres traits raturés.
Peu importe ce que « dictaient » les rêves, des fantasmes enfermé entre les murs d’une prison, ou caché au cœur d’un brouillard diaphane à jouer de sa lame sur des jeunes femmes... les pires cauchemars étaient toujours bons à coucher sur papier quelque chose de crédible et insoupçonné, et c’est chaque nuit que l’écrivain retrouvait la nuit et l’embrassait comme la muse qu’elle était pour lui.


L’homme rouvrit les yeux – endormi sur ses pages. Diable, ce traître de sommeil l’avait frappé par derrière pendant qu’il écrivait ; haut dans le ciel le soleil se levait avec peine. Sans faire de bruit, l’écrivain refourra ses pages brouillonnes dans la petite pochette marquée des lettres « Un Soleil Pleurant ». Il ne savait trop quand arriverait-il à enfin conclure cette histoire qui semblait perdurer à rallonge, s’étendre de nouvelles pages chaque soir sans jamais trouver d’avancement dans la trame. Le pire cauchemar qu’un écrivain puisse avoir après la feuille blanche, est l’inondation superflue d’encre, qui vous étouffe et vous renferme dans votre histoire jusqu’à ce que vous en fassiez partie intégrante.
On ignore que trop les dangers de telles choses. Jusqu’à se réveiller un beau matin sur un trottoir, sans le sou et vidé de tout souvenir, avec pour conviction unique : « Je m’appelle Howard Phillips ».


Jour 1


Violemment ouverts par un éclat vif, les yeux de Sandra reprirent peu à peu leurs esprits.
« Soleil de merde ». Levée par le réveil naturel qui jamais ne manquait à l’appel, la femme sortit du lit et se dirigea lentement vers le salon. Dans son coin, Howard s’était endormi sur ses pages comme à l’accoutumée. Cela faisait toujours sourire Sandra de voir comment elle s’était petit à petit habituée à sa présence, alors qu’il n’était qu’un sans abri trouvé sur un trottoir devant chez-elle, et dont au final elle ne savait que peu de choses. Peut-être par peur d’aborder le sujet, ou parce que lui-même ne savait rien sur ce qui avait bien pu se passer ce matin-là. Après tout, il évitait avec tant d’habilité le sujet lorsqu’elle le posait sur table qu’elle avait fini par jeter l’éponge et laisser le passé à la place qui lui revient : loin derrière.
Et c’est sans doute là que Howard retournerait tôt ou tard, se dit Sandra avec une pointe d’amertume. Loin d’elle l’idée de jeter cet homme à la porte comme une merde inutile, mais loin d’elle la capacité de le garder chez-elle ad vitam. C’était inéluctable : cet écrivain appartenait à la rue, et quoi qu’il arrive, celle-ci le reprendrait sous son aile un jour ou l’autre. Que ce soit de gré, ou de force.


Jour 2


Presque sept heures piles. D’un geste calme, la main de Howard secoua l’épaule de Sandra — encore profondément endormie. « Hé, réveille-toi Sandra, faut aller bosser. »
Comme un rituel qui survenait chaque matin, de la même manière avec une exactitude terrifiante, elle se prépara pour se rendre à son fade travail. Ennuyeux et vidé de tout l’intérêt que l’on puisse un jour lui porter : un travail à la chaîne interminable où chaque seconde resurgissait ce geste à faire, vil et perfide. Et il fallait l’exécuter sans broncher, suivre la cadence qui semblait s’accélérer chaque instant qui passait parmi les milliers que pouvait en compter une journée. Un geste que même le cerveau tendait à assimiler pour un mouvement naturel, laissant parfois Sandra se surprendre à le reproduire comme s’il s’agissait de respirer ou de cligner des yeux.
Fermant la porte, elle soupira et se mit en marche vers l’arrêt de bus. Lassée et emplie de désillusion face à ce qu’on lui promettait quand elle avait accepté ce travail : l’argent facile. Et maintenant... diable, elle aurait tant aimé rester ici à passer la journée auprès de Howard, voire l’aider à terminer son livre, qui sait ? Lui permettre de rapporter un peu d’argent... tout pour ne pas avoir à le mettre à la porte. À le laisser mourir de froid dehors, et se ronger le restant de sa vie de ne pas lui avoir ouvert lorsqu’il agonisait sur le trottoir en face de sa maison.
Lacéré à mort par les griffes du froid de novembre.


Sept heures vingt-quatre, à l’arrêt de bus. C’était à cette heure étrange que les lampadaires s’éteignaient tous en cœur, histoire de dire « Eh, tu vois la lumière qui te met de bonne humeur ? Et bien dis-lui adieu ; bienvenue dans la noirceur du monde réel ». Leur manière bien à eux d’achever les travailleurs du matin.
Le bus s’arrêta lentement devant Sandra, et la laissa monter. Direction les portes décrépies d’un endroit où les gens sont payés pour avoir le droit – certains osent dire chance – de se torturer eux-mêmes, jusqu’à ce que mort morale s’en suive.


Jour 3


Mardi coché sur le calendrier. Discret, le chat de Sandra sauta sur le bureau et lécha lentement le visage crispé de Howard, endormi sur ses feuilles. À peine réveillé, il décolla le stylo plume de sa joue droite et y donna une légère claque comme si cela pouvait en faire disparaître l’empreinte. Tournant la tête à gauche pour se débloquer le cou, il aperçut par la fenêtre le soleil déjà haut perché.
Sandra était déjà partie depuis quelques heures. Vaguement, l’écrivain pensa à ses courts cheveux blonds, son sourire charmeur, ses formes attirantes ou ses merveilleux yeux bleus ; puis lui vinrent en tête les regards mesquins, les marmonnements dans son dos, et tout ce qu’elle pouvait penser de lui et à quoi il faisait minutieusement attention. Oh, peu importe ce qu’elle pensait de lui, après tout. Il savait que c’était cette fin de semaine que se jouerait son sort ici — son avenir en cette maison. Dans quatre jours il retrouverait ses rues, à son plus grand malheur, qu’il le veuille ou non.
Adieu Sandra, adieu maison qu’il aimait tant.
Adieu Sandra qu’il aimait tant.
Chaque sourire qu’elle lui adressait en se forçant renforçait cette image que Howard avait d’elle : son petit soleil à lui, rien qu’à lui, qui seul détenait le secret pour éclairer ses journées.


Admettant enfin qu’il n’avait rien d’autre à faire de sa journée, l’écrivain se rassit sur le coussin apposé à la chaise inconfortable. Et commençait alors ce qu’il appelait « l’écriture facile ». L’apposition sur papier d’idées qui étrangement se classaient d’elles-mêmes dans un coin de son esprit durant ses heures de sommeil. Comme retrouver son journal devant sa porte chaque matin, sans jamais se poser de question. « Soleil Pleurant » était au goût de Howard une histoire étrange. De celles que l’on écrit et dont on ne se rend compte que plus tard qu’elles portaient en elles un message précis que l’esprit voulait nous faire passer. L’histoire d’un homme qui par compassion recueille une jeune femme et la garde durant quelques temps. Mais il commet alors l’erreur de blesser très grièvement quelqu’un dans les rues, tard le soir par légitime défense. Vient l’arrestation, et le dépérissement de la femme mise à la rue. L’homme parvient pourtant finalement à s’échapper et l’empêche de commettre l’irréparable. Et ils partent loin de tout cela se cacher eux et leur amour, jusqu’à la fin de leurs jours.
Doucement, l’écrivain rouvrit les yeux sur la réalité. C’était stupide comme histoire — trop pour qu’il l’assume pleinement et la regarde en face. Seulement ce texte refusait formellement de s’en aller au loin, et continuait à le harceler jusqu’à ce qu’il en voit le bout et l’achève, au sens tant propre que figuré. Oui, « Soleil Pleurant » l’avalait goulûment, sourire aux lèvres, sans remord aucun.
Ce que Howard savait éperdument, c’est que si jamais Sandra se prenait à lire ces pages, tout prendrait fin. Elle comprendrait immédiatement l’amour qu’il lui portait, ses fantasmes intérieurs... tout de A à Z. Et ça il ne pouvait tout simplement pas se le figurer.
Non, elle ne devait pas savoir. Au grand jamais.


Il releva la tête et pointa son regard sur le soleil dehors. Dès lors que le point lumineux passait derrière la colline, les minutes avant le retour de Sandra se comptaient sur une main. Rares étaient ces moments – aussi dangereux soient-ils – où Howard pouvait se laisser porter par ses propres rêves. Eh, les meilleures choses ont une fin.
Deux pages de plus aujourd’hui. Avec une minutie tendant au perfectionnisme, l’écrivain rangea ses feuilles soigneusement dans la pochette, correctement alignées et triées. Souvent, à la simple vue de ces pages, il se demandait ce qui arriverait si jamais il mourrait avant de finir d’écrire l’histoire ; si le message n’était pas délivré dans son intégralité ? Les gens sous-estiment trop souvent la fin d’une histoire, entament un livre et l’abandonnent, sans même prendre le temps de savoir si l’action ne commence pas réellement lorsqu’elle semble s’achever.


Cliquetis des clés.
Juste à temps : la porte s’ouvrit et Sandra entra dans le salon, exténuée comme c’était le cas chaque soir. Howard savait très bien que demander comment s’était passée la journée était une erreur tactique incommensurable, tant et si bien que jamais il ne l’avait fait une seule fois. Craintif de la haine viscérale que la jeune femme portait pour son travail insipide. Lui prit quand même l’idée de lancer en l’air un « Ça va Sandra ? » qu’elle ne sembla pas apprécier particulièrement. Se contentant de faire volte-face et de lâcher « Oui, très bien. Ce soir je fais un poulet rôti comme t’aimes, alors profite bien ».
Profite bien.
Comme une déclaration implicite adressée à Howard – susurrant que le jour où il passerait la porte de la maison sans jamais la repasser, se rapprochait dangereusement. Voire peut-être plus vite que prévu.


Jour 4


Brusquement, Sandra se releva sur son lit. L’oreille gauche martelée par l’alarme perçante du réveil qui sonnait dix heures. Personne ne l’avait éveillée, comme elle en avait l’habitude chaque matin. Debout, sortie de la chambre, elle scruta de son regard mal ouvert le salon vide ; le chat en boule sur le bureau où Howard ne dormait pas. Pas de feuilles blanches, de stylo ou quoi que ce soit. Le néant installé à domicile, gratuitement.
Il fallait se rendre à l’évidence : l’écrivain s’en était allé. Curieusement, la femme se prit à fouiller le bureau pour voir s’il n’avait pas laissé un mot quelque part — par remords peut-être ? Vainement, ne se rendit-elle compte qu’après avoir retourné tous les tiroirs du petit bureau en bois. Regard rivé aux feuilles volant dans tous les sens, Sandra passa lentement sa main sur son visage, entraînant par la même occasion quelques unes des rares « perles de tristesse » qui s’écoulaient le long de ses joues. C’était le nom littéraire que Howard, son réconfortant bien-aimé, se plaisait à donner aux lourdes larmes que parfois elle versait. Tant parce que son travail l’achevait, que parce que le quitter – au vu de ses qualifications – serait mettre un point final à toute carrière.
...Pour une raison qu’elle ne saisissait pas, les réconforts de l’écrivain produisaient toujours en elle un petit quelque chose. Une sorte de bête blanche qui navigue vaguement dans vos veines et vous atteint le cerveau violemment ; un soudain « En fait, tout va bien » qui devient en une pincée de secondes une mantra.


La tête de Sandra s’abaissa lentement, faisant entrer dans son champ de vision la pochette verte tombée au sol, à ses pieds. Nommée avec soin « Un Soleil Pleurant – Howard Phillips ».
Sourcils tordus en une étrange expression de curiosité, Sandra soupira et se dit à elle-même qu’elle lirait plus tard dans la soirée. En rentrant de son travail, lorsque les perles feront leur apparition et qu’il n’y aura bien que les mots de son écrivain préféré pour les arrêter. D’un violent coup de griffe de la bête blanche de Howard.
Violent comme la colère d’un abandon.
Sèchement, Sandra claqua la porte, dans un profond et viscéral « Journée de merde qui commence ».


Jour 4


Il savait que son choix avait été bon. Partir dans les ténébreuses heures du petit matin, pendant que Sandra était encore plongée dans un profond sommeil. Sans doute l’était-elle même encore ? Au loin le clocher ne sonnait qu’à peine trois heures. Aurait-il dû laisser un mot quelque part ? Non — peut-être qu’elle comprendrait, peut-être qu’elle n’en aurait pas besoin, ou peut-être ne s’en soucierait-elle même pas. Aussi dur que cela puisse être, Howard tentait tant bien que mal de trouver un endroit calme où passer la nuit. Son choix opta au final pour les quartiers abandonnés ; maisons brûlées et désertées, sans plus personne pour s’en soucier.


C’était à peine si les lampadaires se donnaient la peine de rester allumés, sans doute lassés d’éclairer des rues où jamais personne ne passait.
Ses pas frappant le trottoir fissuré par endroits, l’ex-écrivain avança en jetant de furtifs coups d’œil à sa gauche ou sa droite. Peu confiant ; à l’écoute du moindre murmure qui pouvait s’échapper des recoins sombres de la rue. Des parcelles de ténèbres pouvant renfermer Dieu sait quel démon ou autre créature aux apparences indicibles.
Ça, ou les deux bras qui le happèrent dans le noir de la ruelle non éclairée. Avant même qu’il ne réalise ce qui se passait, son agresseur avait déjà sorti un cutter du revers de son blouson et l’avait plaqué sous sa gorge tremblante. Appuyant assez pour faire naître une pointe de souffrance chez-lui, trop peu pour l’égorger à vif — à point, pas saignant. Désorienté, l’écrivain jetait partout des regards apeurés ; perdu dans ses pensées. Coopérer ? Laisser toute monnaie à cet homme enragé ? Ou simplement tenter de se débattre, saisir le cutter et sortir les yeux de son agresseur comme deux vulgaires balles pour, qui sait, ensuite remuer son estomac à coups de pied ? À ce petit fils de pute.
Péniblement, Howard tentait d’avaler cette boule lourde qui remontait le long de sa gorge. Ce point noir qui errait dans ses veines et remontait peu à peu vers son cerveau pour lui susurrer de cruelles pensées qu’il n’osait écouter.
La sombre ombre du mal, la tache ; la bête noire de Howard.
« Prends tes couilles entre tes mains, et bute-le sans broncher »


Pas à pas, l’agresseur et son cutter reculèrent sous le joug de la peur, hypnotisés par le regard de Howard qui s’injectait lentement de fureur. Yeux noirs et profonds, tels ceux d’un prédateur. Quelques instants plus tard, les bras de l’écrivain saisirent le jeune homme d’un geste assuré et le plaquèrent violemment contre le mur. Sa main gauche resserrant la gorge de l’agresseur comme un étau, sa main droite faisant danser la lame du cutter à la lueur de la lune. Personne ne se soucia des deux inaudibles bruits que firent les yeux en sortant de leurs orbites — couverts par des hurlements étouffés. Les quartiers étaient vides, et seuls les rats seraient témoins de la scène qui se jouait ce soir-là devant leurs yeux de charognards.
Le jeune homme s’écroula à terre en sang ; peu lui importait de savoir s’il voyait encore ou non, tant son corps bourdonnait et vibrait à chaque coup de pied pesant que Howard lui assénait.
Coupés sèchement comme une gorge à vif, les cris se turent, et le silence revint s’asseoir à sa place.
J’ai raté quelque chose ?


Une silhouette s’écarta de la ruelle pour pénétrer lentement dans la plénitude de la nuit.
Laissant le point noir redescendre, la situation reprendre sens ; du cadavre à terre, ruisseler le sang.


Jour 4


Perdue dans ses songes, Sandra s’enfonçait dans les étendues de nuages visibles par la fenêtre, entre les balles sifflantes de pluie qui s’abattait sur le bitume. Délaissant le plateau repas qu’elle ne mangerait sans doute pas avant que la pause s’achève. Pensive, elle regardait les gens aller et venir ça et là dans les rues. Sortant de leurs bureaux étriqués aux murs cartonnés — profiter quelques instants de leur pause déjeuner.
Une main amicale agita brusquement son épaule dans un « Viens voir à la télé ! » excité. Redoutant le pire, elle se leva lentement de sa chaise et entama les quelques dizaines de pas qui conduisaient à la télévision, accrochée dans un coin de la pièce. Là, assise sur sa chaise à fixer la caméra d’un regard vide, la présentatrice annonçait la nouvelle à laquelle personne ne s’attendait en ce milieu de mercredi.
Un homme retrouvé assassiné dans les rues tôt ce matin, mutilé ; par terre laissé comme un vulgaire déchet. Un homme que l’on décrivait grand, brun, un brin âgé — pas encore identifié.
Oui, un homme comme Howard.


Sandra s’affala dans le premier fauteuil qui lui passa sous la main. Peut-être avait-il été tué par quelqu’un dans les rues, après tout ? Lui qui n’aurait jamais fait de mal à une mouche, il avait sans doute dû laisser les pointes acérées du piège se refermer sur lui, sans même y résister... triste mort que celle que l’on accepte sans lutter.
Une légère perle de tristesse coula le long des joues rougies de Sandra, pour la deuxième fois de la journée. Meurtri, le petit soleil de Howard en pleurait la mort avec une profonde désolation, ancrée sur son visage déformé.


Pleure Soleil, tant que faire se peut.
Jusqu’à ce que de tristesse, s’en éteigne ton feu.


Jour 4


Peu à peu derrière les nuages gris se dessinait l’arc-en-ciel, presque sitôt effacé par un crépuscule de miel. Teintes orange propres aux fins de journée de novembre, que l’on admire sans dire mot, du bas des méandres de notre imagination.
Plus en mesure de perdre son temps, Howard se leva du banc blanc et sortit du parc avec en tête une toute autre préoccupation que celle d’un nouvel endroit où passer la nuit. Sachant d’avance que jamais il ne remettrait les pieds dans les quartiers abandonnés, aux immeubles soi-disant inhabités. La seule chose qu’il en avait retirée, presque au prix de sa vie, était un stupide anorak verdâtre qu’il avait mis par dessus ses habits noircis par le sang et les cris.
« Prends tes couilles entre tes mains »
C’était un des très rares souvenirs qui lui revenait en tête ; une silhouette qui avait pris contrôle de lui et de ses moindres faits, gestes et pensées. Une bête qui semblait lui ressembler, marchait et résonnait comme lui, mais qui pourtant n’était qu’un pâle reflet déformé par les ténèbres.
Ce n’était pas son renard.


Sans savoir où il se dirigeait, les pieds de Howard continuaient à avancer toujours plus loin. Finalement arrêtés par des barrières de bois en travers du chemin — empêchant quiconque d’aller plus loin dans la rue, vers les voitures, l’ambulance ou les policiers. Tous s’agitaient autour du lieu du crime comme des fourmis près d’un sucre ; agitées et excitées à l’idée d’avoir trouvé une pièce maîtresse de leur bien-être. La joie de savoir qu’aujourd’hui, oui, il s’est passé quelque chose d’intéressant. L’un des policiers s’approcha de Howard quand il voulut aller plus loin, récitant par cœur son texte comme un mauvais acteur surpayé. « Désolé monsieur, on ne passe pas. La route est fermée »
Piqué de fausse curiosité, l’écrivain lança un « Que s’est-il passé ? » innocent. L’autre homme soupira et continua de réciter sa petite poésie, sans sentiment aucun à part une profonde lassitude, sans doute en face de la centième personne lui posant la question.
« Écoutez, vous verrez tout ça à la... »
Il ne reprit pas la parole. Le regard attiré par la seconde chose plus importante qu’un meurtre : une large tache de sang apparente sous un anorak, près du col. Instinctivement, le policier descendit sa main sur son arme, dans le murmure d’un « Pas un geste, tout va bien se passer » ; saisissant sa radio de son autre main sans cesser de fixer Howard.


Le sucre avait doucement fondu sous la chaleur du soleil, laissant paraître dans l’air une exquise odeur ameutant tous les insectes des alentours. Entouré de fourmis braquant yeux et griffes sur lui, Howard monta à l’arrière de la voiture de police, en silence. Mains attachées par de douloureuses menottes, quelques paroles lui vinrent en tête. Celles de pages brouillonnes enfouies dans une pochette, et que sans doute personne ne lira jamais.


« Journée de merde qui se termine »


Jour 4


« Tard le soir.
Passés, les déboires dans le noir.
Effacée, la moindre touche d’espoir. »


Les clés de l’entrée tintèrent, peu avant qu’une main fatiguée claque la porte, d’une amère tristesse qui avait succédé la colère.
Pages à terre, sur la moquette bleue du salon désert. Sandra en avait presque oublié leur existence, cerveau lavé par la monotonie de son travail. Ressentant le dur besoin de faire appel à la bête blanche de Howard, elle saisit le tas de feuille attachées enfouies dans leur mince carton et se dirigea vers la salle de bain pour commencer à se faire couler un reposant bain chaud — seul antalgique moral capable de lutter contre les pires déprimes.


« Son petit soleil à lui, rien qu’à lui, qui seul détenait le secret pour éclairer ses journées »


L’eau était-elle bonne ? Qu’importe, Sandra n’en avait à vrai dire pas réellement conscience, tant les mots qui défilaient sous ses yeux comme une armée l’absorbaient. Agissant sous les ordres dudit nommé « Un Soleil Pleurant ».
Obnubilant. En faisant attention à ne faire tomber aucune feuille dans l’eau du bain, la femme entama une nouvelle page, sourcils froncés par la curiosité.


« Il savait que son choix avait été bon. Partir dans les ténébreuses heures du petit matin, pendant que Sandra était encore plongée dans un profond sommeil »


Non, c’est pas possible putain !
Elle fit nerveusement l’inventaire des pages, braquant ses yeux sur chacun des mots qu’elle avait déjà lu et relu, à la recherche de l’objet tant convoité que l’on appelle « page manquante ». L’ultime et cruciale, celle qui aurait permis de savoir où diable Howard était allé... et qu’avait-il réellement fait ensuite ? Mais non, jamais. Les mots « l’écrivain jetait partout des regards apeurés » clôturaient les brouillons de l’écrivain comme une balafre en plein visage. Un coup de poing dans le ventre qui vous empêche de poser la fatidique question « Où est la suite qu’il n’aura jamais eu le temps d’écrire ? ».
La femme dans son bain relâcha un soupir, désemparée, inquiète et désespérée. Il n’y avait plus rien à espérer : Howard faisait partie de son passé — sauvagement assassiné par la lame de l’attention que Sandra ne lui avait prêté.
Passé macabre, au fond d’un tiroir à cadavre.


Légère perles de tristesse se mêlant à l’eau du bain. Vaille que vaille, Sandra détourna son regard sur la petite lame de rasoir rectangulaire posée en équilibre sur le rebord de la baignoire, marquée au feutre des lettres « HP ». Scintillante tels les deux yeux d’un ange penché sur votre épaule qui vous murmure la suite des évènements comme une bonne blague que l’on écoute et suit les yeux fermés.
Peu s’y prennent à en rire, après coup.


Prenant son courage à deux mains, Sandra se saisit du petit morceau de rasoir et l’approcha très lentement de son poignet droit — souffle court, yeux fermés, esprit vidé.
Et trancha violemment.
Doucement, la femme s’enfonça dans la baignoire au milieu des pages imbibées d’eau qui s’y décomposaient. Elle sentait son sang qui s’écoulait et se mêlait à l’eau ; cette même qui atténuait la souffrance tout en la rendant bien plus forte. À pas de loup, la fatigue s’approcha de Sandra et souffla trois fois dans ses cheveux paille qui semblaient danser au fond de l’eau rouge pourpre telles des tentacules. La jeune femme s’endormit peu après, ne se rendant sans doute pas compte que le repos bien mérité qu’elle entamait, serait éternel.


Nous étions mercredi, quand le soleil pleurant des perles de sang s’étouffa lui-même dans son liquide sombre et acre. Ô Sandra ; cendres éteintes gisantes au fond des eaux entre ces feuilles décomposées, à tout jamais.


Jour 5


Tête apposée contre l’inconfortable banc en bois de la cellule de garde à vue, Howard ouvrit les yeux en grand. Seul, il scruta langoureusement autour de lui à la recherche de la personne qui l’avait réveillé. Sans trouver réponse.
...Avant que celle-ci ne vienne finalement d’elle-même. Remontant le long de ses veines comme un poison dans le sang que l’on ne peut arrêter. Et d’un impact sec, la bête noire atteignit le cerveau ; l’ombre qui se plaît à vous faire agir quand l’urgence se faisait sentir, quand lassé de courir, on regarde son courage s’enfuir.
Voire quand une jeune femme se meurt au fond d’une baignoire, dans le son d’un ultime soupir.


L’écrivain se leva prestement et avança pas par pas vers les barreaux. Le regard noir froncé et pointé sur le garde comme un fusil sur un animal blessé. Quelques instants plus tard, l’homme de l’autre côté des barrières d’acier vint simplement ouvrir la porte de la cellule. Sans raison ou idée de ce qu’il faisait, juste influencé par une sorte de bête qui remontait jusqu’à son esprit.
Howard sourit brièvement et sortit du commissariat comme si de rien n’était. Dehors, la lune baignait dans le ciel d’une nuit déjà bien entamée. Compte à rebours lancé, l’écrivain se mit à courir plus vite qu’il ne l’avait jamais fait. Lui sauver la vie, ou la classer dans son passé.


Ses pas s’arrêtèrent net. Ça y était enfin, la maison là devant lui, dressée par dessus la cime des rares arbres du jardin. Howard enchaîna l’ouverture des portes avec l’impatience d’un enfant ouvrant son cadeau. Jusqu’à enfin arriver dans la salle de bain, où le corps indicible de Sandra gisait sous l’eau pourpre de la baignoire.
« Non... c’est pas possible, je dois rêver » lâcha-t-il, bouche grande ouverte telles les entailles de la jeune femme. Sans plus tarder, il la sortit de « l’eau » et la posa au sol. Elle ne respirait plus, il fallait appeler une ambulance au plus vite. La main de l’écrivain martela alors immédiatement les touches du téléphone de ses doigts ensanglantés, et se saisit du combiné pour le porter à son visage tremblant.
Avant de le lâcher au sol, sourcils levés vers le ciel.


Sandra inerte à terre, face vers le carrelage. Plus la peine d’appeler qui que ce soit, la vie l’avait quittée depuis longtemps. Échappée des profondes entailles faites à la lame dans son dos aux courbes parfaites, et sa gorge ouverte comme celles de distributeurs de bonbons, n’ayant désormais plus rien à offrir que des gerbes de sang.
Sans dire mot, Howard s’assit au sol entre les bouts de papiers qui volaient autour de lui, portés par le vent s’engouffrant par la fenêtre. Des bribes de feuilles aux seules rares phrases ayant parvenu à rester lisibles : L’inondation superflue d’encre, qui vous étouffe et vous renferme dans votre histoire jusqu’à ce que vous en fassiez partie intégrante.
L’écrivain sentit quelque chose partir de lui, emportant toute pression, adrénaline ou excitation, et laissant derrière un profond sentiment de nausée. S’en allant au loin dans l’air du monde vacillant telle une toupille qui va et vient dans un sens puis dans l’autre.


On ignore que trop le danger de telles choses.
Goutte à goutte, il comprit pourquoi le carrelage avait des échardes, et pourquoi aucune chaleur ne lui venait de l’eau du bain. Pourquoi il avait dans sa main un couteau, et comment son petit soleil avait pu s’éteindre, sans qu’il n’y puisse quoi que ce soit.
Eh, tu vois la lumière qui te met de bonne humeur ? Et bien dis-lui adieu ; bienvenue dans la noirceur du monde réel.


Date inconnue


Réveillé violemment par le soleil, l’écrivain leva la tête de ses feuilles. Diable, quel terrible cauchemar. Sans hésiter, il décida simplement de prendre une sage décision — saisit toutes les feuilles de la pochette verte, et les jeta par la fenêtre sans remord. À un certain point, quand une histoire n’avance plus, il faut se rendre à l’évidence et tout arrêter, avant qu’il ne soit trop tard et qu’elle ne nous avale. Que voulez-vous, la vie est faite de sacrifices.
Le nez plongé dans son café, Howard se rassit à sa chaise en métal, à son petit bureau de bois. À son goût il était temps de passer à autre chose, une histoire plus heureuse et qui ne serait pas basé sur tous les cauchemars qu’il fait la nuit. Peut-être celle de —
La sonnette de la porte d’entrée coupa court à toute réflexion. Intrigué, l’écrivain se leva et se dirigea vers la petite poignée. Sa main hésitante la tourna, et en silence il laissa tomber la tasse de café à terre ; en bouche l’arrière-goût d’un monde amer.
Plus un geste.


Date inconnue


« Troubles de la personnalité, comportement violent, incapacité à délimiter le rêve de la réalité »
« Plus aucune importance désormais »


En tournant la tête, la lumière de la salle envoya un féroce faisceau dans les yeux de l’écrivain. Où diable était-il ? Là, attaché sur une chaise, un voile noir sur les yeux, face à des gens le fixant derrière une vitre épaisse ?
Il ne mit pas longtemps à comprendre.
Non loin, on enclencha quelque chose qui fit bourdonner les machines comme des frelons prêts à piquer la première personne qu’ils verraient. Ah, ça y est... Howard ressentait pour la dernière fois ce sentiment étrange de produit qui circule violemment dans vos veines, et remonte jusqu’au cerveau ; vous forçant à fixer le plafond sous la contrainte de la mise à mort. Dans quelques secondes, il ne verrait de toute façon plus rien. D’ailleurs déjà la lumière éblouissante en face de lui s’estompait grade par grade pour s’éteindre. Comme les derniers cris de Sandra, avant les ultimes coups de couteau que la bête noire abattit sur elle.
Lacérée à mort par le froid d’une lame en novembre.
Des perles de souffrance s’extirpèrent des yeux blancs de Howard, suivant les ordres de la masse noire d’électricité qui avait enfin atteint son cerveau et le consumait lentement. Les lampadaires de son esprit se coupèrent, clamant en chœur de suivre la lumière obscure, qui descendait aux Enfers.


Howard Phillips, sans domicile fixe, fut condamné à mort pour le meurtre, le viol et la mutilation de Sandra Allen, vingt-quatre ans.
Nous étions dimanche, quand tout a pris fin.


Publié le : 2007-07-15 19:26:11
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