Autopergamene

Accueil Retour à Les Fleurs d'Avril

Théâtre nocturne

Acteurs et spectateurs.
Tel le rappel à l’ordre d’un parent noir de fureur, la vieille horloge du salon sonna douze lourds et longs coups, marquant le silence nocturne du mot « minuit ». Ou peut-être une autre heure, pour être honnête le jeune homme était trop aspiré par ce qu’il lisait pour prendre la peine de « réellement » compter les coups. Les phrases défilaient en ligne et les mots se suivaient sous son regard attentif, l’aspirant chaque page un peu plus hors des frontières du monde réel. Emporté dans un tendre rêve que l’horloge avait fissuré sans regrets et qui désormais tombait en pièces au sol.
L’adolescent soupira, reposa le livre sur son bureau, et tout en se frottant les yeux de la main droite il se leva lentement de sa chaise en bois qui le torturait depuis déjà quelques heures. Partout autour de lui dans l’appartement, les objets restaient immobiles et aphones comme une audience attentive du moindre geste ; se délectant de la grisante pièce de théâtre que le jeune homme exécutait malgré lui. Caressé par la douce main de la fatigue, celui-ci avançait à tâtons, titubant jusqu’à une fenêtre sale qui donnait sur sa rue. Mais au diable, il avait beau tenter de penser à autre chose, les mots de ce qu’il avait lu restaient gravés en son esprit et semblaient ne plus vouloir en partir tant qu’il n’aurait pas tout fini jusqu’à l’ultime page.


Son regard fut brièvement accroché par une chose en bas de sa rue : quelques mouvements de silhouettes, non sans évoquer un petit théâtre d’ombres chinoises qui aurait pris place ici, en cette soirée sans prétentions. Et pour faire vivre ce théâtre muet, plusieurs acteurs ne se doutant même pas qu’un œil las les observait du haut de sa fenêtre. Il y avait d’une part ce chien qui trottait sur le trottoir en faisant cliqueter son collier rouge foncé, alors que ses maîtres le cherchaient sans doute partout. Et de l’autre côté de la rue, cette jeune femme qui marchait à pas rapides, sans se soucier de rien, mais tenant fermement entre ses mains un sac qu’on devinait rempli.
Un peu plus haut, dans l’immeuble que le jeune homme voyait par la fenêtre, se distinguait le voisin d’en face, lui aussi peu enclin à trouver repos — il faisait les cent pas dans son salon, et jetait de temps à autres un regard frustré sur son chevalet de peinture. Amusé de ce maigre spectacle, l’adolescent prit une chaise qui traînait non loin à sa droite, la posa en face de sa fenêtre, et s’assit sans dire mot. Il esquissa un sourire et commença à contempler attentivement le bâtiment d’en face, ne voyant désormais la vitre de sa fenêtre que comme une prolongation de l’écran de sa télévision.


En cette soirée qui entremêlait acteurs et spectateurs, tous semblaient se regarder l’un l’autre, découvrant chaque seconde un peu plus que le monde réel avait peut-être plus à offrir qu’un amas de pages ou qu’un jeu d’acteur sur grand écran.
À l’instar d’une scène, les personnages entraient et sortaient ; la jeune femme qui marchait dans la rue s’estompa dans l’obscurité d’une ruelle mal éclairée ; le chien errant continua sa longue marche jusqu’à dieu sait quel endroit, effleurant peut-être la liberté pour la toute première fois.
Le jeune homme pour sa part se rassit à son bureau et décida d’entamer la lecture d’un autre ouvrage, sobrement intitulé « Les Fleurs d’Avril »... redevenant simple lecteur en un claquement de doigt.


Seul un personnage campait encore la scène. Cet homme sans nom que l’adolescent avait entrevu de derrière sa fenêtre. Le voisin d’en face, malmené par les pattes des heures tardives, et dont le dos s’arc-boutait sous le lourd poids d’une fatigue de plomb.
Lentement, les rideaux rouges s’écartèrent ; un brin lassé et enlacé par l’insomnie, le voisin leva à son tour son regard vers sa fenêtre – vers l’audience qui le guettait avec attention – puis décida de revenir se caler dans les bras de son fauteuil bleu, en face de son feu de cheminait qui bougeait et lui tenait maigre compagnie.
Trois sons graves sonnèrent, peut-être son horloge ou juste la foudre qui se faisait entendre au loin.
Trois coups, l’air de dire, « que le spectacle commence ».


Publié le : 2007-12-29 19:26:11
Accueil Retour à Les Fleurs d'Avril