Troubles Visages Monochromes

#writing#horror#childhood#death#violence
TagsabandonnedStatusStarsJackGroupRelated52954Words3 hours 50 minutesTime to readA novelization of my short story Jack which attempted to expand on its themes and shed some of the Silent Hill inspiration it wore a bit much on its sleeve. Unfortunately it’s incomplete but I still have the full rundown so hopefully I will finish it someday.
Table of contents
« I am Jack’s wasted life. »
Chuck Palahniuk, Fight Club
« Amnésique de ce que l’amour fit,
Triste que l’âme oublie ;
Puisqu’alors les retours sans appel,
Sont au centre à peine pendant que chaque vie tourne à perte. »
Arm, Mille Bruits
« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ; »
Baudelaire, Spleen IV
« Le temps efface tout, tant et si bien qu’au final, ne restent que les ténèbres. »
Stephen King, The Green Mile
« À ces visions amères, ternes et sans couleur
Comme une colère éphémère qui consterne ma douleur [...]
La parole me délaisse ; l’insolence laisse acerbe.
Le silence est une violence qui blesse plus que le verbe. »
Fayçal, Grandeurs et Décadences
Prologue
« Il y a des états bien pires que la mort. »
Peut-être n’avait-il pas tort.
Peinant à faire abstraction des élancements lancinants lui enserrant nuque et jambes, Jack ouvrit progressivement les yeux. Son visage plaqué à l’asphalte glacial de cette route occultée de neige sur laquelle il était allongé, face contre terre. Consumé par de vives douleurs le parcourant, il tituba quelques mètres, et commença à observer lentement le défunt décor qui l’enlaçait. Une poignée d’épars arbustes dégarnis, égarés auprès d’une route nationale esseulée que seule la brume matinale sillonnait. En contrebas, se décelait la silhouette surréelle d’une petite ville aphone, ses bâtiments émergeant du brouillard comme quelques épaves échouées se hissant hors de l’eau. Un paysage atone et veule, aux formes encore crispées par le lourd voile d’une nuit expirant à l’horizon. Laissant l’aube feutrée se draper d’un air hivernal emprunté aux tréfonds du soir.
Désorienté, Jack hasarda quelques pas çà et là, avant de finalement s’accroupir sous la faiblesse de muscles qu’il sentait engourdis. Au loin face à lui, par-delà l’océan touffu de cimes d’arbres et l’aplat sombre des montagnes, le soleil du matin s’élevait progressivement hors de l’ombre. Perçant l’obscurité par de vifs rayons ocres, éclaircissant chaque seconde un peu plus ce tableau irréel aux teintes orange d’apocalypse. Des lumières flamboyantes aux reflets d’or, qui si elles n’avaient été portées par un doux et tendre silence, en auraient semblé infernales.
Pendant de longues minutes, silencieux et troublé assis au sol, Jack retourna dans sa tête les maigres souvenirs qu’il gardait de la veille. Cherchant sourcils froncés la raison pour laquelle il se trouvait là, et comment diable il y était arrivé. Ce n’est que lorsqu’il regarda autour de lui et fit face à la carcasse écrasée de sa voiture, que quelques bribes revinrent s’assembler. Formant soudainement cette phrase sortie de nulle part, qu’il se prit à murmurer : « T’as eu un putain d’accident Jack... un putain d’accident ».
Deuxième tentative ; avec toute la précaution du monde, il prit appui sur ses bras, et réussit enfin à tenir debout maladroitement. D’un revers de sa veste brune, il effaça l’opaque filament de sang qui s’écoulait du haut de son crâne, et commença sa descente vers la ville qui s’éveillait au bas de la colline. Dans l’espoir hasardeux d’y trouver quelqu’un qui l’aiderait à retrouver ce chez-lui, dont pour l’instant il ne se souvenait pas tout à fait vraiment. Désormais anonyme, à la découverte du monde d’une marche boiteuse, il laissa derrière lui les formes anarchiques de sa voiture défunte — levée du sol comme une sculpture grossière au milieu d’une mer de débris. Là où il y a quelques instants encore était sa place, là où venaient s’amonceler les dernières traces de son passage, ne restait qu’un squelette métallique éventré.
Non loin, érigé en garde-fou en rebord de route, se dressait un vaste panneau brossé de pourpre, au bois distendu par les pluies ; une poignée de lettres peintes, trônant entre fissures et craquelures.
Maeva.
Population 307.
Chapitre I : l’aube enfin
Crépuscule : Les Mers de Brume
« Il y a quelqu’un ? »
Perdu dans les avenues, égaré au gré des allés, c’est pas après pas sur le sol inanimé que Jack arpentait les rues. Laissées à l’agonie, dépeuplées de toute vie, ne restait d’elles que de longs dédales insonores dont les murs muets de couleurs semblaient n’être que les mille et un couloirs alignés d’une bâtisse abandonnée. Une sorte de “ville-train fantôme” dont toute la terreur ne serait pas provenue d’un brusque sursaut ou de rires dans le lointain, mais simplement de son silence profond. Un absolu silence comme on n’en a rarement – si tant est jamais – entendu dans son existence, pur et véritable, oublié de tous. L’absence du moindre son, le spectacle figé d’un monde dépéri que sa soudaine surdité embrase.
Errant entre débris de verre et ruines, Jack balaya du regard les vitrines défoncées, les façades calcinées, les véhicules laissées à l’abandon. Des voitures gueule grande ouverte, comme hurlantes aux faces des objets improbables – magazines, vêtements, téléviseurs – venus clairsemer aléatoirement la chaussée. Quelques touches de normalité projetées au sol dans un élan de précipitation, mais avec tant d’absurdité qu’elles en semblaient disposées là avec minutie. Sans trop savoir qui avait vécu là, ce dont Jack était certain c’est qu’ils avaient quitté les lieux dans la plus violente des paniques. Mu par l’irrationalité de l’instant, il ramassa un ours en peluche à moitié brûlé qui traînait par terre, et s’installa au siège conducteur d’une vieille R5 dont le capot était mi-enfoncé dans un lampadaire. Ses yeux contemplant par le pare-brise explosé l’épaisse brume qui engorgeait la ville ce matin-là.
Mentalement il ne put s’empêcher d’essayer de combler les vides, d’imaginer ces gens qui tel un inarrêtable torrent avaient fui dans les rues. Il visualisa feu et flammes, cris et suie — tant d’étincelles de pur chaos jadis jaillies en une tempête, et dont désormais ne s’observait que les vestiges, six pieds sous l’uniforme voile monochrome de poussière cendrée. Peu importe ce qu’un jour avait été Maeva, devant Jack de cette ville ne se dressaient que ruines. Que le squelette d’un drame sous la forme de l’ours en peluche d’un petit garçon, d’une petite fille peut-être, jeté là au sol dans un élan de déroute sans que personne ne daigne même le ramasser. Quelque chose de puissant était arrivé là et avait avalé tous les habitants, et sous le noir et blanc de l’après-fin, ne restaient que les polaroids d’une vie déjà froide.
Calme bien que troublé, ses pieds faisant craquer les éclats de verre près des pédales, Jack relâcha un soupir chargé. Posa la peluche à ses cotés sur le siège passager, mit ses mains sur le volant de l’épave bleu océan, et comme un déclic inattendu il sentit se dissiper un peu de l’obscurité couvrant ses souvenirs de la veille. Oui, sans trop qu’il ne sache pourquoi, il commença à se souvenir. Progressivement lui revinrent alors le vaste ciel ténébreux, la grisâtre glissière de sécurité défilant à sa droite, et les lignes blanches au sol se laissant les unes après les autres engloutir sous son capot.
C’était un mardi ; la lune haute et vive s’était drapée de denses nuages, éclairant non sans peine cet océan noir ébène venu couvrir le monde. Sur les côtés de la route montagneuse que Jack suivait dans sa voiture, s’amoncelaient encore en petits tas les restes de neige de la veille. Il était minuit passé, et soudainement le monde s’était tu pour ne plus laisser entendre que la faible mélodie qui émanait de la radio. Par les haut-parleurs de sa citadine grège, recouverte par le vrombissement du chauffage de la voiture, s’échappait cette chanson dont les paroles usuellement anodines semblaient en ce soir précis prendre un sens tout autre et se fondre dans l’épaisse bulle nocturne. Pleins phares rivés devant lui, Jack plissait les yeux pour tenter de distinguer la route par-delà le halo confortant que son véhicule projetait. Mais l’obscurité pleine face à lui était telle, que chaque tronçon semblait cette frontière d’une terre plate de laquelle on redoutait de chuter. À croire que le chemin serpentant qui l’accueillait ce soir-là se dessinait de lui-même virage après virage – après virage. Découvrant lentement ses formes avec la froideur mécanique d’un piège à loups se refermant – après virage. D’incisives mâchoires de métal claquant sur leur proie d’un brusque geste – après virage – s’enfonçant dans la chair avec la brutalité d’un crâne qu’on brise.
Après virage.
« Alors il marche un peu, avance comme il tremble, car l’air se soulève et l’entoure. »
Une courbe en trop surgissant des ténèbres. Un abrupt coup de volant. Les roues venant riper sur la neige et le verglas. À l’instant où la radio prononçait « À ses pieds dort son ombre », éclata dans l’obscurité le fracas d’une carrosserie, déchirant le précaire muret de pierres comme s’arracherait un cri du silence de la nuit. Une ambre poignée d’étincelles creva la pénombre, et l’espace de quelques instants la voiture prit son envol avec sublime grâce et perfection.
C’est surprenant comme même les quatre roues projetées dans le vide, survient ce réflexe absurde de continuer à freiner, tel un espoir inespéré que la chute elle-même soit stoppée. Et là, seul face-à-face au sol qui même tapi dans l’ombre se fait grandissant, le temps semble ralentir. Tout parait plus calme — chaos, cris et rugissements se soustraient au vacarme, pour ne plus laisser que le sifflement de l’air et le battement d’un cœur affolé. La vision vacille, les couleurs se délavent, le monde tournoie et s’échappe. Dans une chute ce n’est pas l’impact qui vous tue, c’est la peur même de l’impact... si forte qu’elle empoigne votre cœur, le compresse et l’éteint. Tant et si bien que quand la voiture retoucha enfin le sol, dévalant la roche érigée d’arbres, ricochant entre les troncs et crachant des éclats de verre à chaque collision, tout était déjà noir.
Quatre cents mètres de pente escarpée plus loin, le véhicule arriva à destination et vint s’écraser sur la route en contrebas. Ployé sur lui-même, étouffé par l’airbag, sa poitrine allant venant à toute vitesse, Jack ne sentit soudainement plus ses jambes. Le front tranché par les éclats de verre, son blouson maculé d’un sang noir carmin, la cage thoracique étrécie par la ceinture, Jack ne sentit plus ses jambes.
Après virage.
Jack balaya d’un revers de soupir le souvenir de l’accident de la veille, et ferma les yeux, assis aux côtés d’un ours en peluche grisâtre, dans une vieille R5 écaillée au milieu d’une rue déserte. Encagé par les mers de brume qui tapissaient cette infime ville abandonnée, il ne sentait plus ses jambes. Alors pris d’un vif et calcinant vertige dû au sang qui continuait de s’écoulait le long de ses tempes, Jack s’extirpa de la carcasse. Il se traîna quelques mètres sur le bitume, exténué, et s’écroula au sol — sa vision devenue trouble, sa gorge se resserant comme voulant l’étrangler. Alors un peu plus insconscient à mesure des secondes, le froid de la route sur sa joue sembla comme ouvrir une seconde porte dans la pénombre qu’était sa mémoire. Jack se prit à croire entendre le son filant de voitures au loin, le miel de la voix de sa mère étreint par le froid du matin, les murmures des hautes herbes humides alors qu’il n’était qu’enfant.
Il ferma les yeux et le son des voitures se tut.
Crépuscule II : Chimères
L’espace d’un instant aucune voiture ne passa et le monde parut en pause.
Il était cinq heures et demie du matin, sur une maigre aire en bord de route aménagée à la va-vite par quelques tables, des bancs, deux poubelles et des toilettes fermées. Garée près de la chaussée, le moteur glacé par les prémices de l’aube, couchait une familiale noire ; les pneus humides d’herbe rosée, guettée par un vaste et impénétrable ciel houleux dont ne tarderaient guère à germer des rafales. Posées non loin, seuls dans cette vétuste aire, Suzanne et sa famille déjeunaient en vitesse à une table avant que la tempête n’éclate — avant de reprendre la route et de finir le trajet de onze heures vers leur maison de vacances. Quelques petits pains et un thermos de café froid, les silhouettes de chacun tremblantes comme de vacillantes statues. L’été était mort, le temps était noir, et bien avant le soleil, s’était élevé le vent.
Malmenée par les bourrasques, Suzanne tentait vaille que vaille d’avaler le café qu’elle avait versé dans sa tasse en plastique. Tous les trois – elle, son mari et Jack encore enfant – se tenaient là assis à la massive table en bois, à tenter de résister aux charges du mauvais temps. Chacun agrippant quelque chose pour le retenir de s’envoler au loin, quelque part dans le bois dont cet arrêt était à la lisière. Il n’y avait que deux ou trois bancs installés, juste le minimum, et pourtant chacun déjà gravé de son lot de messages, prénoms voire insultes. Entaillés par toutes les personnes étant passées par là et ayant daigné y laisser leur marque, telles ces armées amères de déclarations d’amour incrustées éternellement aux troncs des arbres ; ces milliers de messages égarés aux fonds des forêts et que personne ne lira jamais. Ces traces de pas esquissées entre les dunes, ces vaines réponses aux plus vastes des craintes — que si la mort me happe, je sois le château de sable dressé défendant mon nom des vagues. Alors ballotés par le vent, chacun agrippait quelque chose sur la table pour l’empêcher de s’envoler au loin, dans l’ombre massive qui entre les troncs dormait.
« Pour l’instant on a réussi à éviter le trafic, s’égosilla Suzanne entre deux allés et venus d’un vent violent qui hachait chaque phrase.
– Je pense pas vraiment qu’on y échappera tu sais. Tu te souviens un peu l’année dernière, on avait personne au début et après tout le monde qu’on s’est tapé une fois plus au nord ? répondit son mari assis à sa gauche, le thermos de café dans sa main balbutiante.
– Quoi ? s’exclama-t-elle, yeux froncés par les poussières lui arrivant droit sur le visage et ses oreilles entravées par le vacarme passif des bourrasques.
– Je disais, attends qu’on soit plus loin ! »
Il y eut un moment de pseudo silence entre deux rafales, puis à nouveau un bref « Attends, quoi ? » sur lequel tout le monde décida de remettre la conversation à plus tard. Au fil des minutes l’incessante tempête se mua en bruit de fond, et graduellement se détachèrent tous les autres sons qui jusque-là étaient restés dans l’ombre. Le plus obnubilant d’entre eux restant le monotone crépitement du sachet de croissants que le vent froissait et semblait vouloir attirer toujours un peu plus au loin.
Suzanne se passa la main dans ses longs cheveux décoiffés, resserra son manteau, et d’un bref coup d’œil vers son fils pensif lui lança « T’es sûr que ça va, t’es bien silencieux je trouve ». Le petit garçon leva la tête, ses mèches blondes s’envolant, et monta ses yeux vers le tapis encre bloquant une aurore qui tardait à arriver. Un dense film de nuages dont les reliefs semblaient former tel un second sol, un second monde dans lequel on aurait pu chuter juste en haussant le regard vers le ciel. Un univers fascinant d’improbable tout en nuances de noir et blanc, et duquel se mirent brusquement à s’élever d’infinis filaments d’averses — parce qu’il fallait bien que ça arrive.
Il ne suffit que de quelques instants pour que la panique soit maîtresse ; se dépêchant de retourner à la voiture le plus expressément possible, chacun empaqueta ses affaires dans le chaos du moment. Le père enfourna le thermos dans la première poche qui passait, abandonna le sachet de croissants froissé qui alla s’envoler au loin. Tout le monde était désormais hypnotisé par la lumière rouge vif des phares arrière de la voiture qui, submergée par le vacarme ininterrompu des éclats de pluie la martelant avec rage, paraissait sur le point de fondre en pièces. Presque poussée par le vent, Suzanne s’engouffra en trombe à l’intérieur côté conducteur, et son mari ne lambina pas à s’installer à son tour. Les portières se claquèrent, le moteur se mit à tourner, l’éclat des phares vint jaillir sur la route luisante d’eau... et sous le regard désespéré d’un petit garçon que ses parents venaient d’abandonner par mégarde, la voiture redémarra et disparut hors-champ derrière une courbe.
Ce n’est qu’à ce moment là que l’enfant réalisa qu’il s’était embourbé en plein cauchemar : l’esquisse du véhicule s’estompant dans la pénombre et l’abandonnant. En pâture au vaste monde, il s’arracha les poumons de cris et d’appels à l’aide, mais personne ne vint... personne ne venait jamais. Alors bien sûr qu’il tenta de se fuir, voulut leur courir après et les rejoindre, hurler « Papa ! Maman ! Attendez-moi je suis là, partez pas ! ». Mais dans sa course il trébucha et sembla alors cloué sur place. Chaque tentative de mouvement maintenu par une fière main de fonte.
Jack a neuf ans et il ne sent plus ses jambes.
Sans crier gare le mauvais songe abandonna toute accroche à la réalité — au-dessus de la tête de l’enfant le temps sembla s’inverser, et la nuit de sa marche de plomb revint sur ses pas. Ainsi de plus en plus happé par le manque de lumière, du peu de force qu’il lui restait, Jack gardait serré entre ses deux bras l’ours en peluche qu’on lui avait offert il y a quelques années pour ses quatre ans. Pour ne pas que le vent ne l’emporte dans les tréfonds de cette forêt, quelque part entre ces macabres sapins morts aux branches courbées à l’abstraction. Des cadavres de troncs dignes du cauchemar dans lequel il s’enfonçait désormais, et desquels commencèrent à s’échapper d’effilées silhouettes noires venues le quérir. Des figurines informes avançant mécaniquement par successions de craquements, chacun de leurs mouvements semblant le résultat d’un membre qu’on disloque ; quelques taches d’encre noire formant progressivement un cercle autour de l’enfant tétanisé. Des chimères abstraites projetées dans la nuit comme des ombres, se fixant les unes les autres de leurs troubles visages monochromes.
Statufié de terreur, le petit garçon tentait de toutes ses forces de garder les yeux fermés, et répétait en boucle ce qu’on lui disait toujours dans ces cas-là. Ce qu’on se dit toujours dans ces cas-là : Réveille-toi maintenant Jack, les monstres ça n’existe pas. Les monstres ça n’existe pas. Alors il fermait les yeux et agrippait son ours comme il retiendrait sa propre âme d’être volée par le vent. Mais même le regard scellé il sentait les bêtes noires se faire de plus en plus proches, crachant leurs haleines de vigne sur sa nuque tremblante, craquant leurs membres mécaniques et luisantes aux reflets d’une lune immuable. Et avant qu’il ne comprenne l’atrocité du moment, quelque chose d’acéré s’enfonça violemment au creux de son dos, puis son bras, sa nuque. Sans même qu’il ne le réalise, sa chair s’était dévêtue, restant là nue à être torturée par le fouet du vent. Le corps dévoré pendant que sang et pluie gorgeaient sa peluche, Jack lâcha prise et se laissa faire, baigné dans une mare de terre fangeuse mêlée de rouge et noir.
Le festin pervers poursuivit sa course de longues minutes durant, mais l’enfant sembla déjà ailleurs, achevé par la peur de l’impact. La nuit eut l’air de tournoyer sur elle-même, et brusquement ce fut le coucher de rideaux. Quelque part au milieu du cyclone de hurlements et de douleur, il sentit quelqu’un le traîner par les pieds, loin. Si loin que l’enfer sembla se noyer dans le flou d’un bateau qui disparait de l’horizon. Égarée dans l’obscurité, à la fois partout et nulle part, une voix douce et paisible vint lui murmurer quelque chose de rassurant.
Quelques mots, qui ressemblait à peu de chose près à–
Crépuscule III : Le Chat
« Chut, rendors-toi maintenant, les monstres ça n’existe pas. »
D’une main soudaine qui envoya voler les draps, Jack se réveilla en sursaut dans une petite chambre muette. Devant ses yeux comme imprimées à jamais dans son regard, il lui semblait encore percevoir les bêtes informes de ce sombre songe qui l’avait pris par surprise et dont il aurait tant aimé s’évader plus tôt. Sans doute était-ce la confusion de l’éveil et ce ressentiment encore frais qu’était celui d’avoir neuf ans à nouveau, mais durant quelques fractions de secondes ces quatre murs qu’il ne reconnaissait pas semblèrent avoir l’apparence de ceux de sa chambre d’enfance. Quelques fractions, avant que sa conscience ne revienne porter l’écho d’un refrain : « T’as eu un putain d’accident Jack, un putain d’accident ». Et c’était bien là la seule certitude à laquelle il parvenait à se raccrocher tant sa confusion le malmenait brutalement.
Il n’en prenait conscience que maintenant, mais depuis s’être réveillé à l’aube près de sa voiture, son esprit avait pris l’allure d’un disque rayé devenu incompréhensible tant il saute, grésille et sature. Sa mémoire n’était plus guère qu’une toile barbouillée qu’il peinait à déchiffrer. Tous ses souvenirs, ses amis, ses parents, les lieux et choses qu’il avait connues — absolument tout se ployait sous le joug de la désorientation la plus magistrale. Et ce qu’il en résultait, ce que Jack venait de vivre pour la première fois, c’était ce sentiment de retraverser un souvenir qu’on sait déformé, inexact. Quelque part en lui il était persuadé d’un jour avoir bel et bien passé cette matinée sous la tempête en bord de route, le reste n’était qu’un mélange étrange et tournoyant sur lequel il ne parvenait à mettre de mots. Un vaste canevas sur lequel ses souvenirs tous à la fois revenaient se cracher dans le mauvais ordre, enchevêtrés dans un profond chaos qui ainsi indistinct n’avait plus l’allure que de photographies aux mouvements imprécis et visages voilés de flou. En un sens, sa mémoire se distordait pour qu’en naissent d’horribles cauchemars.
Torse et visage couverts d’une épaisse couche de sueur, Jack se passa la main sur tout le corps : son dos, son bras, sa nuque... histoire d’être au combien sûr d’être parfaitement éveillé. Sur son front quelqu’un avait enroulé un bandage, et même si de l’extrémité de ses doigts il ne toucha rien, il pouvait presque sentir les bouts de verre qui plus tôt s’y étaient incrustés. L’homme détourna le regard vers sa droite et y trouva un réveil éclatant de sa lumière vive — il était quatre heures du matin, et Jack le cœur battant n’osait plus fermer les yeux. À l’étage d’une maison dont il n’avait aucun souvenir, il se recroquevilla sur lui-même et se jura d’attendre cette aurore qui tardait à arriver. Là, égaré au sein de l’inconnu, son seul compagnon entre les bras de la quiétude était le son régulier de son propre sang lui parcourant le corps en un pouls effréné. Le bruit de la sueur découlant de ses maigres bras, le bruit de la brise arpentant la paroi des murs. Le bruit du parquet craquant çà et là ; le bruit des choses.
Le bruit de quelqu’un montant pas à pas un escalier, quelque part tout près dans la maison. À genoux sur la housse de lit ébouriffée, Jack fixait longuement du regard la porte de la chambre mi-tapie dans l’ombre. Avec cette amère sensation qu’à tout instant elle serait prête à s’ouvrir sous le poids de dieu sait quelle créature informe, difforme, craquante de ses membres mécaniques. S’espacèrent quelques bruits de pas, et sorti de nulle part ce fut soudainement la porte du placard au fond de la pièce qui se déplaça légèrement. Par les minces volets entre-percés ne filtraient qu’une pincée de blêmes rayons de lune, et battu par la griffure d’un songe encore vivace, la vision de Jack s’égarait à entremêler ombres et pénombre — créant de toutes pièces quelques silhouettes menaçantes. Le cœur agité, les mains crispées, il fixait des yeux cette porte de placard discrète dans son coin de chambre qui un mouvement après l’autre, s’ouvrit délicatement d’elle-même sur un plein aplat noir. Le temps d’un clignement d’œil on aurait cru y distinguer un homme se tenant là dans un recoin, ça ou rien, ça ou autre chose, ça ou bien pire. L’homme sentit cet effroi insurmontable qui parfois frappe lorsque l’on se réveille au milieu de la nuit et que soudainement dans le noir quelque chose d’indicible se laisse percevoir. Cette terreur inavouable et presque absurde mais qui chaque fois nous fait précipiter le doigt sur l’interrupteur de la lumière... juste pour être bien sûr que non, ce rire qu’on a cru entendre ne provenait pas du coin de la pièce. Plus que le simple space cowboy que King décrivait dans Gerald’s Game, il s’agissait ici d’une silhouette qui de toute sa présence monolithique, anémiait la nuit d’espoir et l’emplissait d’incertaines craintes.
Sans jamais mouvoir son regard rivé au placard, Jack commença à se lever du lit et poser pied-à-terre. Déchiré alors d’une brûlante douleur aux jambes, il saisit en vitesse un parapluie qui traînait près de la table de chevet et s’en servit de béquille. Fit dix pas en direction de la porte de la chambre, l’ouvrit, et s’en échappa sans jamais regarder derrière lui. Debout immobile, il attendit que sa vision s’habitue à la pleine obscurité, n’osant trop s’avancer dans l’inconnu. Quand on est dans une maison qu’on ne connait pas la nuit c’est tout un monde de sons auxquels il faut s’accoutumer, tout un tortueux labyrinthe de pièces et murs qui sans réelle raison en deviennent pétrifiants. C’est un peu comme arpenter sa propre maison le soir, sans même allumer les lumières par habitude, et à mi-chemin d’un long corridor sentir une présence derrière soi – cet effroi foudroyant qui nous fait forcer le pas pour atteindre l’interrupteur, ici décuplé jusqu’à devenir un ressentiment permanent. Par le cadre de chaque fenêtre semblent guetter d’abstraites sculptures, par l’embrasure de chaque porte paraissent respirer lentement de patients inconnus à l’affut de leur festin. Des chimères abstraites projetées dans la nuit comme des ombres, se fixant les unes les autres de leurs troubles visages monochromes.
À force de pas saccadés et de coups d’œil angoissés, Jack le cœur toujours bruyant arriva au bout de ce long dédale semé de portes, et fit enfin face à cet escalier qui il y a quelques instants encore lui semblait résonner. Le son de sa béquille de fortune battant les marches s’éleva alors dans le silence en un métronome qui la nuit frapperait, et quelques minutes plus bas l’homme éperdu déboucha sur le petit hall d’entrée et ses trois portes entrouvertes. À travers la vitre de la porte principale, la maigre lumière des lampadaires au-dehors illuminait la scène d’un jaune pâle embrasé, comme si éveillée par cet homme seul qu’abritait la nuit, la ville avait décidé de lever ses projecteurs sur lui. L’attention de Jack fut brusquement détournée par un bruit de verre venant de la pièce de droite — non pas de bris, juste le tac d’un carreau auquel on frappe. Hésitant, il se hasarda à pénétrer doucement dans la pièce d’où le son provenait pour au final n’arriver que dans une petite cuisine carrelée vide, respirant la brume à travers cette fenêtre mal fermée que l’ombre d’un chat toquait patiemment de sa patte.
Du fond d’un regard qu’on devinait d’un scintillant vert émeraude, le petit animal observait Jack à travers le filtre du carreau poussiéreux. Ce dernier fit quelques pas sur le sol, et pantelant se laissa tomber adossé au froid d’une gazinière. Là scruté par cet immobile chat que la nuit envoyait, empoisonné par ce bruit de carreau qu’on frappait, Jack ne sentit plus ses jambes. Il mit un léger laps à réaliser que le chat ne bougeait pas d’un cil, ne respirait pas, ne le suivait plus du regard. Alors était-ce lui qui cognait à la vitre ? Était-ce contre une vitre que quelque chose cognait ?
Au fond, est-ce que quelque chose cognait vraiment ? Jack ferma les yeux et dans l’espoir d’un éveil meilleur, se laissa happer par le poids de ses paupières. Au-dehors la nuit quittée de son seul spectateur soupira brièvement d’une brise anodine, puis presque aussi vite qu’elle avait apporté ses pantins, l’obscurité profonde s’apaisa. Non loin l’escalier résonna à nouveau de pas, et par l’embrasure de la porte s’engouffra cette jeune fille qui entrecoupée d’ombres et d’ocre, semblait sublimée d’inconnu. Elle s’approcha de la silhouette endormie de Jack, et d’un mouvement étrangement affectif, s’adossa à côté de lui en silence. D’un revers de rayon le lampadaire projeta la vaste ombre du chat sur eux ; et leurs silhouettes comme évanouies dans le trouble du silence, ils s’endormirent sous un ciel d’où dans la quiétude ne tarderait à s’élever, l’aube enfin.
« Maintenant rendors-toi, ce chat n’existe pas. »
Les Corbeaux Électriques
Après virage.
Pareil aux vagues que la mer porte, le décor défilait puis s’estompait par la fenêtre de la voiture en mouvement. La tête adossée à la vitre de la familiale noire encore humide de la tempête du matin, Jack enfant regardait son long trajet de onze heures toucher à sa fin. Au siège conducteur Suzanne se retourna brièvement pour lui demander de commencer à ramasser ses affaires, et pendant que la voiture de son passage soufflait l’air aride de juillet, ils franchirent le panneau d’entrée de Devalle comme si de rien n’était. Assis à la banquette arrière, contemplant du coin de l’œil ce village dans lequel il venait pour la première fois, Jack du haut de ses neuf ans se prit à lancer un « Pourquoi on vient là ? » innocemment curieux vers son père. Ses parents se jetèrent un bref regard, et Suzanne après un coup d’œil éclair vers son fils dans le rétroviseur commença à répondre : « Tu vas voir ta grand-mère pour la première fois. Tu vois avant avec papa on habitait là et puis on est parti dans notre maison, là où on est maintenant », ouvrit-elle tout en essayant de se repérer dans ces rues dont elle ne se souvenait plus tout à fait. « Du coup pour les vacances on retourne là, et puis ça te change un peu chez nous comme ça, non ? » — Jack prit dans sa main droite sa peluche et acquiesça d’un murmure. Par la fenêtre sous ses yeux ne défilaient que des allées désertes, vidées par un après-midi suffocant. De petites maisons de murs blancs gardées par un vaste horizon de vallée, quelques rires et sourires lancés sur le son lointain de la rivière, une trottinette seule sur le bas côté, et le grincement d’une balançoire qu’on élève vers le ciel.
« T’as pas l’air bien réveillé Jack, ça va ? On est bientôt arrivés, promis.
– J’ai fait un cauchemar c’est pas ma faute, murmura l’enfant d’une voix désespérée.
– Oh mon petit cœur... c’est pas grave c’est qu’un cauchemar tu sais ? tenta-t-elle, rassurante.
– J’ai rêvé que vous m’aviez abandonné ce matin, et puis j’étais tout seul.
– Allez sois pas bête on va pas t’abandonner, on est là regarde. Tiens je crois reconnaître la maison de maman, elle a toujours son—
– J’ai rêvé que je me faisais manger, et j’arrêtais pas de vous appeler et vous vouliez pas revenir me chercher. »
Suzanne garda son regard fixé vers la banquette arrière, ne sachant quoi répondre. Jack gardait mine basse, silencieux comme une tombe, sans doute encore troublé par les silhouettes d’ombres qui avaient fondues sur lui tels des charognards sur une carcasse. Plus personne n’osa parler pendant un bref instant après cela, et quelques minutes plus tard la voiture noire vint se garer dans l’allée. À travers les fenêtres aux cadres de bois se palpait presque cette soudaine mise en mouvement des gens y vivant, l’air de dire, « ça y est, ils arrivent ». À peine Suzanne avait-elle soulevé le coffre et commencé à sortir les valises que la porte d’entrée s’ouvrit, faisant arriver sur scène cette femme âgée qui par petits pas s’échappa de la pénombre rafraîchissante de sa maison immobile. Alors que tout le monde s’agitait, Jack quant à lui restait assis sur la banquette arrière, n’osant sortir de la voiture comme intimidé par cet endroit qu’on lui dictait familier mais qui pourtant ne lui évoquait qu’un lointain ailleurs.
« Vous avez fait bonne route ? » — Suzanne s’approcha de sa mère sourire aux lèvres, posa ses deux valises à terre le temps de l’enlacer, et rétorqua heureuse un simple « Oui, enfin tu sais, j’ai réussi à retrouver le chemin c’est le plus important » qu’elle conclut par un petit rire. Elle ne tarda à être rejointe par son mari, et alors que de chaudes retrouvailles se mirent à habiter l’après-midi, Jack enfin se décida à sortir de la voiture. Posa pour la première fois le pied à Devalle, au moment précis où du fond de l’horizon vint souffler une légère brise, secouant le feuillage du saule levé au milieu du jardin. « Viens à l’intérieur Jack, dis bonjour ! » lui clama son père se tenant sur le porche.
La portière se claqua, et dessinant un léger sourire qui enterra son cauchemar, le petit enfant s’engouffra dans la calme maison, sans trop réfléchir. La voiture était désormais seule en travers de l’allée, portail grand ouvert, sa carrosserie palpée d’une pincée de feuilles se détachant des arbres alentours. Régnait en ce tableau impressionniste tout en nuances d’ocre et d’anis, une étrange aura de paix et de sécurité que souvent l’on retrouve dans les petites villes. Une confiance mutuelle formant autour des maisons comme une confortante bulle opaque presque hermétique au reste du monde.
Dans un petit parc non loin une poignée d’enfants jouait, battait la mesure de l’après-midi du grinçant métronome de la vieille balançoire. Se faufilant entre leurs voix, pouvait s’entendre le son effervescent de la large fontaine non loin dont les jets d’eau sous l’été dessinaient de discrets arcs-en-ciel, tels des mirages dans leurs regards contemplatifs. Entre l’odeur forte du bois des oliviers servant d’îlots d’ombre, on pouvait percevoir ce si particulier parfum de gazon que l’on avait fraîchement tondu, laissant un peu partout s’amonceler de petites collines vert absinthe. En quelque sorte, c’était par ces touches de mémoire commune que Devalle respirait... étendait une savante aura qui vous effleure les sens de telle manière qu’au premier pas posé, quiconque se serait senti en lieu familier — comme enfin chez soi sans même vraiment avoir jamais connu la signification de ces deux mots auparavant. C’était une ville placidement anodine, et c’était à travers cette pacifiante normalité que les gens y vivaient.
« Ça me fait vraiment plaisir de vous revoir »
À l’intérieur tout semblait figé par l’après-midi, et seul le son monotone de la trotteuse de l’horloge empêchait ce grand salon de se transformer en statique image. Jack et ses parents vinrent s’assoir sur le petit canapé brun aux montures de bois, et chacun balayant du regard la pièce aux mille et un détails, ils attendirent que la mère de Suzanne revienne de la cuisine, une ronde assiette montée de tasses entre les mains. Sa longue robe lavande et ses motifs à fleurs semblait avoir été faite spécialement pour remplir le cliché de ce que l’on attendrait en entendant le mot « grand-mère ». Et là ayant pris place sur son fauteuil démodé, cachée derrière sa paire de lunettes, il fallait reconnaître que cette femme semblait prendre ce rôle à cœur sans qu’elle-même en soit consciente.
Dans cette petite maison où elle s’était installée, la télé était froide, les lits étaient faits, le journal était plié soigneusement sur cette grande table déjà préparée par des rallonges. Sans que personne ne le dise clairement, on sentait simplement de manière évidente que cinq minutes plus tôt la mère de Suzanne se tenait là sur ce même fauteuil à regarder l’allée de sa maison par la fenêtre, juste à attendre. Ce n’était ni triste ni pathétique mais purement réchauffant de simplicité envers sa fille qui se sentait à nouveau dans un coin l’accueillant bras ouverts. Un endroit qu’elle connaissait et reconnaissait et dont la moindre parcelle la frappait presque immédiatement d’éclairs et d’images de son enfance. « J’ai fait un peu de café en attendant, je me suis dit que vous seriez pas contre une fois arrivé.
– Ouais c’est pas de refus merci, hocha Suzanne en prenant une tasse doucement.
– J’ai vu à la télé que c’était une journée classée rouge hier soir, j’ai pensé à vous je me suis “Malheur, ils vont mettre une éternité à arriver”, déclara la femme âgée en allongeant si typiquement quelques syllabes au hasard.
– Non ça va ça allait, et encore – commença le père de Jack en prenant une gorgée de café – on a eu pas mal de bouchons près de la frontière avec les camions qui bloquaient pas mal le traffic. Mais sinon ça allait, on s’est arrêtés deux trois fois, une première fois pour déjeuner, une deuxième fois pour... re-déjeuner parce qu’avec la pluie on a pas réussi la première fois. Enfin bref on est arrivé environ comme prévu, y avait moyennement du monde. Tu sais tu connais ta fille, sur la route c’est pas une flèche, et on est arrivés quand même à peu près à l’heure alors ça prouve bien que... »
Suzanne s’exaspéra les yeux vers le plafond avant de rétorquer de manière presque comique « Oui non mais alors je sais que moi je suis pas une flèche mais toi il faut toujours que s’il y ait marqué 130, tu ailles à 130 pas plus pas moins, alors je sais pas si c’est mieux », ce après quoi tout le monde se prit à sourire en coin. Ils burent tous trois une autre gorgée et le temps d’un court silence les regards se portèrent sur Jack qui fixant ses chaussures, remuait les jambes en gardant la tête baissée vers le sol. Leslie, la mère de Suzanne, resta quelques secondes obnubilée par le paisible enfant aux cheveux blonds, puis entama : « Et alors le Jack qu’est-ce qu’il nous raconte de beau, voir ? Je trouve qu’il a drôlement grandi depuis la dernière fois que tu m’as envoyé des photos.
– Si c’est les photos à la réserve oui c’est normal, on te les a envoyées quand on est retombé dessus par hasard dans un tiroir mais elles avaient déjà un ou deux ans. C’est d’ailleurs ce jour-là qu’il a glissé dans les rochers et s’est fait une entorse, tu t’en souviens Jack ?
– Quoi ? se retourna le petit garçon en sortant de sa bulle.
– Tu sais que c’est la première fois que je te vois en vrai, ajouta Leslie en discrète pique, le regard tourné vers l’enfant mais sa voix clairement dirigée à sa fille.
– Oui maman… je sais. Mais bon enfin tu sais les premières années on a été très pris, ça a pas mal chamboulé de choses, puis ça a pas été facile de trouver et de poser des vacances assez longues moi et Mathias pour qu’on puisse tous les deux avec Jack venir te voir. Je veux dire, c’est pas la porte à côté, et on a eu quelques difficultés certaines années et... », s’excusa-t-elle avant de marquer une pause et de reprendre, « Mais je pense que dorénavant on va tenter de faire ça plus souvent, j’aimerais bien venir une fois par an même si c’est qu’une semaine ou un peu moins ». Sur ces mots Suzanne s’arrêta et entre deux phrases commença à décrire la pièce du regard, pleine nostalgie lui parcourant les lèvres, avant de conclure simplement : « Ça me manque ici.
– Et donc là vous restez combien de temps, deux semaines si j’ai bien compris ?
– Oui environ, enfin on verra ça dépendra, mais sinon oui » conclut Mathias en replaçant sa tasse sur la table basse en verre, à côté d’un vieux cadre où en photo posait le défunt grand-père de Jack, vêtu de son éternel pull-over bleu délavé. Et même si sur l’image lui et Leslie souriaient, il avait laissé un vide palpable bien que muet dans la maison : par ces chaises en plus, ces habits que personne ne mettrait plus, ces objets disséminés sur les meubles et qui semblaient désormais hors contexte.
Le salon dans sa vaste majorité était paré de ces innombrables petites affaires qui sans être consciemment placées là, finissent par parsemer toute une maison. Des cadres de photos, des bols d’objets trouvés, six clochettes alignées et une chouette en macramé, suspendue aux poignées d’une bibliothèque aux portes de vitres derrière lesquelles s’entassaient encyclopédies et livres divers. Certains si neufs qu’à leur simple vue on savait d’avance que personne ne les avait lus. S’ajoutait à ce désordre cet inévitable stade où une personne après un certain temps dans une maison se résigne à en jeter quoi que ce soit. Cette étape à partir de laquelle tout objet, toute pièce de décor, devient partie intégrante de qui l’on est et où en déserter la moindre parcelle reviendrait à s’estomper un peu soi-même. Des détails et photographies se succédant posément, enchevauchant un abstrait tapis de mémoire figée, pris d’instants glacés par des vitres qui la poussière accueille — des grains de sable retombés au fond de la mer et que plus un pas n’oserait faire éclater en remous. « Tu sais que t’es pas très bavard pour ton âge » commenta Leslie avec une particulière intonation d’étonnement. Jack la regarda alors perplexe de sa paire d’yeux froncés de fatigue, et las enchaîna « J’suis un peu fatigué, c’est tout.
– Je t’avais dit de pas te reposer alors qu’on était bientôt arrivés aussi, s’immisça alors Suzanne d’un coup d’œil concerné vers lui.
– Oui, mais dans la voiture j’étais fatigué, alors c’est pas pareil.
– C’était bien une première ça. » soupira Mathias en haussant un sourcil mais sans que sa voix ne laisse trahir la moindre intonation.
Se levant du canapé, son ours en peluche à la main, Jack lâcha un rapide « De toute façon j’ai pas bien dormi », et quitta le salon pour partir voir les autres pièces du domicile.
Toutes étaient reliées entre elles par un large couloir en L qui serpentait la maison et qui une fois toute porte fermée, semblait pouvoir donner partout et nulle part. Un immense corridor tout en angles morts, aux murs pêche et sol de moquette bleue, où entaillées dans les parois venaient se placer ces rangées monotones de portes aux teintes pâles toutes plus identiques les unes que les unes autres. Un amas de points d’interrogation levé en dédale dans lequel Jack se sentait non pas suffoquer mais juste égaré. Entrouvrant une à une les entrées de bois pour voir ce qu’elles recelaient, il arriva bien vite au bout du tunnel déversant toutes les pièces de la maison. Et en son sein, cachée dans un recoin, la porte d’une menue chambre dans laquelle Jack fit un pas, puis deux, puis d’autres. Un petit lit une place en bord de pièce, une rangée de placards, un minuscule bureau. Sans doute était-ce la perspective d’être profondément caché au cœur de la maison, à l’abri de tout dans ce monde miniature, mais le petit garçon tomba immédiatement amoureux de cet endroit.
Posant son ours dans un panier en osier placé près de la porte, il s’avança et vint s’asseoir sur la couette de laine rouge qu’offrait le discret lit. Autour de lui le sol de parquet vêtu chauffait de couleurs l’atmosphère — contrastant avec les nuances sombres de Devalle qui par la fenêtre s’était plongée dans l’ombre d’éphémères nuages. À gauche du lit sur une petite table de chevet noisette, se tenait perché un réveil digital noir comme une touche de modernité dans une pièce aux relents boisés d’artisanal et d’authentique. Les murs avaient gardé leur papier peint d’origine et sur les lisses et doux aplats qu’ils formaient ne se trouvait ni photographie, ni rien. Le seul ornement était un tableau d’art abstrait suspendu au-dessus du bureau ; des taches de noir sur un large fond gris, étrangement surnommé « Les Apôtres » en un titre qui semblait aussi flou, si ce n’est plus, que l’image elle-même.
On entendit quelques pas dans le couloir après lesquels Mathias entra par la porte, levant la tête et faisant un rapide tour d’horizon de la pièce, avant de prendre place à côté de lui. « Bon et bien je vois que tu t’es trouvé une chambre » entama-t-il en passant un bras autour des épaules de son fils, « C’était celle à ta mère avant tu sais, tu vois là la table d’école c’était son bureau. Quand je venais la voir, elle était tout le temps là assise à griffonner dans son petit journal.
– Mais t’étais là avec maman avant ?
– Non disons que j’habitais pas loin, et tu vois c’est quand on était petits et qu’on vivait ici qu’on s’est rencontrés moi et maman.
– Quand vous étiez mon âge ? interjecta Jack en haussant les sourcils.
– Oui alors disons un peu plus vieux que ça quand même » termina Mathias en stoppant un mince rire et se levant vers la porte, avant d’ajouter brièvement « Je sais que t’es encore un peu fatigué de tout le voyage en voiture, mais tu verras tu vas passer de bonnes vacances ici, et c’est important. Je suis content que tu sois là.
– Je sais papa, je sais. », acheva tout bas l’enfant
Au moment où son père s’apprêtait à partir, Jack l’interrompit brièvement d’un « Papa ? » qui le fit se retourner et répondre machinalement « Quoi ? » L’enfant toujours assis en rebord de lit resta sans prononcer quoi que ce soit quelques secondes, puis comme craintif de dire quelque chose qu’il ne fallait pas, murmura presque « Pourquoi maman elle est triste des fois ? ». Ce à quoi le visage soudain désemparé, son père ne trouva pas réellement de phrase à répondre. Il s’avança alors et se mit à genoux devant son fils le regard levé vers lui. Puis mettant toutes ses forces à user de sa voix la plus confortante, tenta d’expliquer de manière succincte : « Écoute moi et maman en ce moment on a un peu du souci, des choses entre adultes mais je veux pas que tu y fasses attention d’accord ? À ton âge il faut pas que tu te préoccupes de ça, tu me le promets ? » Jack le regarda sans rien dire, et d’un ton inconsciemment lourd, répondit « Vous allez pas divorcer toi et maman dis ? ».
Sur le moment son père eut l’impression d’être pris de court tant quelques minutes encore rien ne laissait présager cette question à laquelle il ne semblait être en mesure de répondre. Même si ça le blessa de s’en rendre compte, les lèvres de Mathias se scellèrent de surprise et le « Non » qu’il s’apprêtait à prononcer laissa comme un lourd et gênant blanc le précéder avant d’enfin sortir. « Non, Jack c’est ridicule... où t’as entendu ça ? Écoute-moi bien, tu sais quoi après on ira un peu dehors te changer les idées, je sais pas qui t’as dit ça mais c’était vraiment bête. Tu arrêtes d’y penser on est d’accord, tu le promets ? » termina-t-il d’une question en suspend à laquelle, la mine un brin basse, le petit garçon rétorqua « Promis ».
Mathias lui passa une main dans les cheveux, et repartit voir Suzanne qu’il avait discrètement laissée discuter dans le salon à rattraper les années perdues. Il fallait comprendre qu’à l’arrivée de Jack ses parents avaient lentement coupé les ponts avec Devalle sans même vraiment y faire attention, et le temps passant c’était un gouffre de moments manqué qui s’était ouvert et dans lequel de bons souvenirs venaient chuter dans l’infini. Des mémoires de vacances qui au lieu de se construire entre les murs blancs de la discrète bourgade, restaient encagées au pied des tours beiges, roses et grises de la métropole. De son doigt Jack effleurait pour la première fois un endroit qu’au fil des années il finirait par associer à sa seule véritable idée de « chez-lui ». Un recoin de vallée loin de tout, pur et introuvable, en pause dans le temps. Désormais allongé sur la couette à tenter de chasser de son esprit des inquiétudes dont lui même ne saisissait réellement la portée, ce n’était plus cette ville que le petit garçon observait du coin de l’œil par la fenêtre, mais simplement cette perspective orangée de vacances qui à ses yeux se profilaient uniques.
Le salon de paroles s’anima le temps d’une heure encore, avant que Suzanne fatiguée d’avoir conduit la dernière partie du trajet aille se reposer. Agité alors par la dense curiosité d’un lieu qu’on découvre, Jack entraîna son père et tous deux partirent dans les rues de Devalle aux formes calmées par le farniente d’un après-midi d’été. Ils tournèrent un moment dans les allées, entre les façades endormies aux yeux de bois clos. Puis au détour d’un son d’eau projeté dans l’air, se stoppèrent et s’assirent sur un banc autour de la fontaine — seul parcelle de son dans une mer d’inerte quiétude. « Je crois que j’ai encore du mal à croire que tout ça soit resté juste comme on l’avait laissé, soupira Mathias en suivant des yeux les arcs d’eau qu’esquissait la fontaine.
– Pourquoi on est pas resté là en fait ? interrogea son fils d’un ton presque naïf.
– Parce que Jack, c’est un endroit très bien quand on a ton âge mais avec maman pour travailler il a fallu aller ailleurs, c’est tout, c’est la vie. Et si on a insisté pour te faire venir c’est parce qu’on veut pas que toute ton enfance se résume à notre appartement, on veut aussi que t’aies de bons moments à Devalle comme nous on en a eu. Est-ce que… tu comprends ce que j’essaie de te dire depuis tout à l’heure Jack ? »
Devant son père qui face à lui semblait tant s’emporter en parlant d’ici, ce dernier n’osa qu’acquiescer. Et même s’il ne saisissait pas tout, il ressentait implicitement dans son cœur et ses yeux ce qu’il y avait de si spécial, ce qui était différent et qui paraissait tant compter au regard de ses parents. Le voyant ainsi sourire, Mathias lui donna une amicale tape sur l’épaule et lui murmura « Il y a une balançoire là-bas, va voir ». Alors il courut, ses pieds dévalant avec enthousiasme le large escalier en pierre qui menait un ou deux mètres plus loin à une discrète aire de jeux baignée sous l’or du soleil. Là, s’éleva effectivement devant le petit garçon une vieille balançoire juste de cordes et de bois, entourée d’une armature vert délavé en acier qui paraissait tant détonner. « Tu veux que je te pousse ? » s’exclama son père l’ayant rejoint sur ses pas. Jack le regarda quelques instants sans rien dire, s’asseyant à reculons sur la planche de bois, puis l’esprit vidé de ces absurdes préoccupations l’ayant plus tôt hanté, il lança un tonitruant « Bah ouais ! » qu’il ponctua en levant les jambes vers l’horizon.
Après cela les heures s’écoulèrent dans le jour avec la douceur d’une trainée de miel emportant ciel et soleil par-delà l’arrière-plan — les heures rythmées par les allées et venues régulières du son métallique de la balançoire rouillée. S’ensuivirent goûter, dîner, et vint le moment pour Jack de fermer l’œil emmitouflé sous sa carapace de laine rouge. Avant de l’embrasser sur la joue, Suzanne resta quelques minutes assise à son ancien bureau, à caresser lentement le brun irrégulier sur lequel tant d’heures étaient venues chuter ; passer sa main aux endroits où chaque journée s’étaient apposées ses pensées. Puis elle souhaita simplement bonne nuit à son garçon et sortit de la pièce à pas discrets. En partant, elle glissa la main sur l’interrupteur et éteignit la lumière, plongeant la chambre dans un bleu océan parsemé d’ombres que la perspective étirait le long des murs. Fatigué d’un interminable voyage en voiture dans lequel il n’était désespérément pas arrivé à trouvé sommeil, Jack commença à fermer l’œil et attendit inlassablement que le repos s’immisce au creux de ses paupières, prêt à accueillir ce paisible vide qui viendrait parachever sa longue journée. Prêt à s’enfoncer dans les cavernes et ciels de mille rêves, là où la seule limite serait celle de l’éveil.
Jack attendit le sommeil, il attendit encore et encore, assis sur le bas-côté à voir défiler devant lui minutes et heures, jusqu’à ce que son corps frustré de se retourner inlassablement dans son lit daigne se lever. Sur un soupir exaspéré, il s’assit en rebord de sommier et laissa tourner la nuit, incapable de saisir ce qui le maintenant éveillé contre son gré. En lieu et place de la paix parfaite, semblaient s’agiter toutes ses pensées en un vacarme qui jamais ne cessait, un inarrêtable son mental que l’on aurait pu comparer aux hurlements distordus d’un nuage de corbeaux électriques. Acouphène imaginaire somme de tout ce qu’il y avait de frustrant et d’insaisissable dans l’air. Quelque chose maintenait inconsciemment Jack éveillé, et assis la gorge sèche en bord de lit il se contenta de laisser les minutes lui passer devant, elles et leur rire si aigu que même les corbeaux de son esprit ne couvraient. Ne sachant à quoi occuper son temps perdu, il se leva alors et sur la pointe des pieds marcha un peu dans la chambre, tritura deux trois jouets qui traînaient encore au sol, ouvrit et ferma les tiroirs du bureau du Suzanne. Au-dessus de ce dernier, le tableau abstrait une fois mêlé aux couleurs du soir semblait comme changé — là où des heures auparavant l’enfant ne voyait que trois ou quatre tâches sur un fond gris, lui parurent se détacher des silhouettes imprécises mais bel et bien présentes. Imprécises mais, bel et bien dirigées vers lui.
Jack secoua la tête pour chasser cette pensée, et marcha ensuite jusqu’à la fenêtre donnant sur la rue de derrière. Il y observa les contours bercés des autres maisons, les arbres qu’un léger vent calme tâtonnait... décrivit la scène jusqu’à ce qu’enfin ses yeux s’arrêtent net. Jusqu’à ce que son regard se glace, sur cette silhouette immobile qui se tenait non loin debout dans le jardin arrière de la maison. Quelqu’un était là, pire — quelqu’un l’observait au-dehors par la fenêtre.
Par de lents mouvements langoureux, une couleuvre de terreur s’éleva le long de sa tremblante colonne vertébrale, le pétrifiant littéralement à la vision de cet inconnu indiscernable qui pourtant si enfoncé dans la pénombre, le fixait sans ciller. Sentant son sang s’accélérer et le parcourir, Jack s’éloigna de la fenêtre à reculons et revint s’asseoir en tailleur sur la laine de son lit, guettant l’œil apeuré tout mouvement qu’il lui semblait percevoir dans l’ombre. Le temps d’un clignement d’œil on aurait cru distinguer une bête se tenant là à frapper au carreau, ça ou rien, ça ou autre chose, ça ou bien pire.
Oh et puis quand bien même–
Quelques pièces plus loin un doigt glissa sur un interrupteur. Le néon claqua puis se mit à gronder lourdement, de son chant si semblable à celui d’une nuée d’abeilles en suspens que seule l’obscurité saurait taire. Mathias s’avança lentement dans la salle de bain, y alluma le robinet d’eau tiède pour la laisser lui envelopper les mains, et quand d’humidité elles semblèrent luire il se les passa longuement sur le visage en un masque transparent qu’il se serait comme façonné. Au-dessus du lavabo juste en face de lui se tenait un miroir épais rectangulaire, qui sans le vouloir renvoyait avec violence la lumière du plafond.
Mathias ouvrit la pharmacie à sa droite et après avoir brièvement cherché dans les étages, en extirpa une boite d’aspirine dont il dilua un cachet dans un verre. Lentement il releva son visage, et refermant la petite armoire sur un léger grincement, se contempla dans le miroir en un mélange de frustration et de malaise. Sans doute était-ce les nombreuses heures de route qui lui pesaient sur l’esprit, ou la chaleur sans fin qui calcinait l’air, mais l’homme sembla perdre pied l’espace d’un instant — resta à fixer son reflet d’un regard si profond que l’abysse même de son âme s’y percevrait. Sans bouger un cil, sans laisser passer autre mouvement que celui de sa lente respiration qui, par vagues, venait couvrir le son effervescent du cachet se dissolvant dans l’eau. Et plus les secondes de cet instant troublant s’accumulaient plus la scène prenait une dimension irréelle, s’ancrait en une photographie qui même immobile paraissait bouger et vivre de manière indicible. Mathias sembla comme bloqué, incapable d’écarter les yeux de cette copie conforme de lui-même dont face à lui ressortait chaque détail, chaque ride, chaque creux de cerne, chaque lacération du temps passé sur son corps. Revenir dans son village natal l’avait comme poussé à établir un point de comparaison, à se dire « Voilà qui j’étais quand je suis parti, et voilà qui je suis désormais ». Et à y bien réfléchir, lui-même ne fut pas sûr d’être devenu réellement la personne qu’il avait rêvé d’être. Ce n’était pas une remise en question, de la dépression ou de la colère, simplement cette gênante boule au ventre qui venait rappeler que non, derrière les rideaux loin de la scène et du grand public, tout n’allait pas si bien que cela.
Entre deux chants de frelons le néon claqua une seconde fois, et il suffit d’un clignement du regard pour que ce que Mathias semblait voir dans le miroir s’estompe, pour que ne reste que son anodin reflet. Machinalement il saisit une serviette à sa droite pour s’essuyer le visage, avant de se rendre compte qu’à rester immobile ce dernier était déjà sec. Sa main saisit le verre blanc fumeux d’aspirine qu’il avala d’une traite, avant d’attraper une brosse à dents dans sa trousse de voyage et de se les laver frénétiquement pour faire passer le goût amer. Sur un dernier coup d’œil vers la vitre au-dessus du lavabo, il éteignit la lumière et partit.
Au dehors de la salle de bain même si le fameux couloir en L était complètement plongé dans le noir, l’homme savait presque instinctivement s’y déplacer sans regarder, et il ne lui fallut guère peu de tâtonnements avant d’arriver à la porte de la chambre d’hôte. Là, allongée sous sa fine housse de couette à lire un livre du bout de ses lunettes de chevet, Suzanne couchait silencieuse le visage caressé du jaune faible de la lampe de l’autre côté du lit. Par la fenêtre mi-ouverte, on entendait dans le jardin les mille sons de la nuit et leur symphonie indescriptible, créant une couche passive de mélodie à laquelle plus personne ne faisait réellement attention sur le moment. « Tu as réussi à coucher Jack ? » demanda Mathias en entrant dans la pièce et refermant derrière lui, ce à quoi sa femme sans détacher les yeux de son livre murmura un « Hm » des plus laconiques, si bref qu’un simple oui en comparaison aurait eu l’allure d’une tirade. « Je craignais un peu que dormir dans une nouvelle chambre ça le mette mal à l’aise mais il avait l’air de bien s’y plaire donc je me fais pas de souci », décida-t-elle alors d’ajouter pendant que son mari venait prendre place à sa gauche sur le lit, portant encore son jeans sur lui.
Ainsi adossé au montant, ce dernier fixait le mur d’en face sans rien dire, pensif ou simplement rongé par ce mal de crâne qui avait grandi à mesure que le soleil s’était couché, et qui désormais ne semblait réussir à s’effacer. « Tu crois qu’on aurait dû rester là ? » entama-t-il pensif après un silence, « Que t’aurais dû refuser le poste et juste… rester là juste nous deux au calme loin de tout ? ». Suzanne sembla d’abord ne même pas avoir entendu la question, puis au moment de tourner la page de son livre elle y mit le doigt, se retourna et répondit « Je sais que quand on a pris la décision de partir j’ai pas arrêté d’y penser. Mais depuis écoute… depuis on a eu Jack, on a changé d’appartement, on a rencontré plein de gens et puis… enfin, je sais pas. Tu peux pas te dire “Et si j’avais fait ci et ça”, va savoir où en serait maintenant si on était jamais parti ». Elle baissa les yeux comme pour réfléchir elle-même à ce qu’elle venait de dire, puis après un hochement de tête que Mathias lut comme un point, retourna à son livre. Lui resta à regarder le mur d’en face, hésitant au sein de ces réflexions en suspens qui sur ses lèvres voguaient, jusqu’à ce qu’enfin l’esprit trop chargé pour ne serait-ce que fermer l’oeil il se décide à se lever du lit. Il enfila un t-shirt par-dessus son torse nu, attrapa le paquet de cigarettes entamé qui traînait sur une chaise près de l’entrée, puis ouvrant la porte s’apprêta à sortir. Suzanne toujours sans dévier son regard des pages mal éclairées lui lança un rapide « Tu vas prendre l’air ? » auquel, pris sur le fait, il n’eut autre chose à son tour à répondre qu’un « Hm » des plus laconiques — si bref qu’un simple oui en comparaison, aurait eu l’allure d’une tirade.
Laissant la porte d’entrée ouverte derrière lui, il fit quelques pas dans le jardin de devant semé d’épars chants de cigales. Une légère brise rompait çà et là avec les températures de plomb auxquelles même la nuit n’échappait pas, juste un coup de vent qui aussi vite qu’il venait s’empressait de repartir au loin. Mathias fit quelques pas au-dehors, puis du coin de l’œil il lui sembla voir son fils adossé à la fenêtre de la chambre. Il ne bougeait pas, simplement fixait son père immobile dans le jardin ; les deux restèrent à se fixer quelques minutes, éperdus, jusqu’à ce qu’enfin Jack disparaisse de son champ de vision.
Dans la petite rue de quartier qui longeait la haie de la maison, entre les feuilles des platanes alignés, transperçait la blême lumière des quelques lampadaires du trottoir d’en face. Ce genre de lumière pas réellement vieillie mais plus tout à fait blanche non plus, dont le halo s’apparente à une fine couche de craie répandue dans l’air, en suspension. Debout sur le petit chemin de pierre qui allait jusqu’au portail, Mathias essayait mentalement de se plonger dans ce qui le dérangeait sans vraiment réussir à mettre le doigt dessus — au fond c’était même ça le plus frustrant, quelque chose le tenait éveillé et il n’avait aucune idée de ce que diable cela pouvait être. Dans ce village où il avait grandi, tout autour de lui paraissait fait pour le mettre à l’aise. Aucun détail ne détonait dans les milliers de coups de crayon qu’il aurait fallu pour apposer cet instant, et pourtant autour de son cou semblait encore et toujours pendre cette rêche et raide corde d’amertume qui se resserrait à mesure qu’il tentait de s’en défaire. Sans plus attendre, il sortit une cigarette du paquet dans sa main – la dernière pour être franc – et l’alluma par gestes lents comme s’il délectait le moindre mouvement qui conduirait à la première bouffée. Allumée en un mince point orange flamme dans la marée noire du soir, l’homme la porta à sa bouche et l’en retira sur une effluve de fumée qui tout juste expirée se fit happer par un passager courant d’air. Il se retourna et regarda les filaments de lumière qui se percevaient entre les volets fermés des pièces, pensif à l’idée de revenir se coucher alors que tant de choses le préoccupaient. Sans plus réfléchir, Mathias revint saisir les clés de la maison sur le buffet de l’entrée, et fuya dans les rues avec la grâce des véloces ombres fugaces dans lesquelles il se fondit.
Au début il ne sut pas exactement vers où se diriger, se laissant seulement guider – presque pousser – par ce filet d’air frais qui semblait le suivre. À ses côtés se succédaient maisons et bâtiments sans lumières, dont les façades si proches en style lui donnaient l’impression de tourner en rond, peu importe quelle direction il prenait. À force de marche nocturne et sans réellement même s’en rendre compte, après une heure il finit par atteindre le panneau d’entrée de la petite ville qu’il y a quelque temps encore il ne faisait que passer. Et c’est là que la lumière l’aveugla, l’attira tel un phare fixe et solitaire prêt à guider le navire de pensées qu’il manoeuvrait dans la nuit. Dressées de manière magistrale, les quelques larges vitres du café Le Rosenbaum, dont l’intérieur battait encore de ces insectes nocturnes n’ayant à leur tour réussi à trouver sommeil. Il était impossible de ne pas être frappé par l’irréel de l’instant : voir ce petit bâtiment respirer encore de vie quand partout ailleurs le monde anesthésié gisait sans bouger. L’homme mit ses mains dans ses poches, et d’une démarche quasi hypnotisée s’engouffra à l’intérieur dans le bain de clarté.
Une fois passée la porte, il tomba nez à nez avec ces silhouettes fixes qui siégeant à leurs tables – tasses tièdes en main – avaient l’allure de dormeurs éveillés. Des personnages croqués maladroitement dans le décor, pareils à des figurants sans acte dont le seul rôle aurait été de se tenir « là » sans moindre mouvement, juste en contribution à l’atmosphère du soir. L’homme jeta un oeil à sa gauche puis sa droite, avant de prendre place au fond du café sur un siège rouge que le plafonnier noyait du blanc de son éclairage. À peine s’était-il posé que de derrière le comptoir s’avança cette jeune fille et son tablier bleu pâle, un petit calepin froissé en trophée dans la poche de sa mince chemise blanche. Sans même s’adresser à Mathias elle vint s’asseoir en face de lui sourire aux lèvres, et le fixant d’un regard amusé lança après une brève pause : « Vous me reconnaissez ? ». Sur le coup faute fut de l’avouer, il n’eut à rendre qu’un haussement de sourcil un peu coupable, ce à quoi elle enchaîna « Oh allez quand même, c’est moi, Stéphanie Valet. Vous savez, de Cécile Valet ? » Cette serveuse était si vivante pour une heure si tardive qu’à cela l’homme ne sut quoi répondre, il mit même un certain temps à replacer Cécile Valet dans le fil de sa mémoire, laps durant lequel la jeune fille resta sans réaction, figée. Ce n’est que quelques interminables secondes plus tard que, le regard toujours mince – encore un peu ébloui – il daigna répondre en plaisantant « Si on m’avait dit qu’un jour je reverrais la petite casse-pieds d’à côté... non je crois que je m’en serais pas remis.
– Avouez que je vous ai manqué » commença-t-elle en replaçant le serre-tête dans ses cheveux noisette, « J’ai vraiment l’impression que ça fait une éternité que je vous ai pas vu vous savez, vous avez pas beaucoup changé pourtant.
– En toute honnêteté si tu m’avais pas dit ton nom je t’aurais jamais replacée. Je crois que dans ma tête en fait j’avais encore la Stéphanie d’à côté qui avait cassé le carreau de mon bureau.
– Ah ha, non mais allez en même temps à l’époque... bon. J’avais quoi, douze ans ? J’étais dans ma période “J’emmerde le monde”, faut vraiment pas m’en vouloir.
– Oui alors le monde si je me souviens bien, ça se limitait à tes parents, et nous, sourit-il en retour, se recalant sur le siège lui qui jusque-là était resté posture courbée.
– Et votre chien j’adorais ce chien, c’était euh... c’était un labrador c’est ça si je me souviens bien ? Il venait toujours me chercher pour que j’aille jouer à la balle avec lui dans la rue devant, ou que je l’emmène au parc ou toujours un truc comme ça. Je crois qu’il passait plus de temps à ma fenêtre que dans sa niche chez vous. Vous l’avez toujours d’ailleurs ?
– Non en fait, il est... il s’est fait percuter par une voiture – commença l’homme d’une expression gênée – pas longtemps après qu’on soit parti d’ailleurs. Et bon j’avais ce chien depuis déjà environ douze ou treize ans et il avait toujours vécu là où il avait la place d’aller où il voulait quand il voulait. Du coup quand on est parti en ville, la transition a pas été facile et... enfin voilà, on a pas repris de chien depuis.
– Même pas un chat ? » interrogea-t-elle de sa paire d’yeux brun ombré qui sous le faible éclairage ressortaient comme de captivants cercles noirs.
Il s’apprêta à répondre mais avant qu’il ne puisse le faire, Stéphanie se retourna et se leva du siège, coupant d’un « Attendez on m’appelle », regard dirigé vers l’autre côté de la salle. Avant de réellement s’éloigner, elle jeta un regard à Mathias et lui demanda s’il voulait boire un café aussi. Et même s’il se rendit compte n’être pas entré ici avec l’intention de prendre quoi que ce soit, il se sentit en cet instant précis si serein qu’il acquiesça paisiblement. Il la regarda alors repartir, ses pas guidés par le faible son ambiant de la radio dont les paroles inaudibles couvraient les étouffés chants de cigales qu’on aurait pu entendre dehors.
Au-dessus du comptoir derrière lequel la jeune fille alla, pendait une vieille télé noire dont le son avait été semble-t-il coupé et sur laquelle passait une émission littéraire. La barbe antique et les habits mal taillés de ce que Mathias devinait être l’auteur, laissant imaginer le titre du livre comme étant quelque chose du genre « Comment j’ai vécu huit mois dans le désert en mangeant du sable » ou « Six manières de recycler ses propres habits ». Quelque chose comme ça, acheva-t-il de penser en tournant sa tête vers la vitre pour voir au-dehors, se retrouvant malgré lui face-à-face à son reflet transparent assis à table, mi-flottante dans la rue. Et là, égaré dans la grisante esthétique du café au cœur de la nuit, Mathias se demanda avec toute l’honnêteté du monde ce qu’il faisait là. Posé probablement au même siège que là où il avait dû s’asseoir des centaines de fois par le passé, prêt à boire le même café, servi par la fille de celle qu’il avait dû une fois embrasser. Vivre dans une petite ville comme ça c’était un peu être suffoqué par la horde des visages connus — il y en avait qui partaient et qui venaient, mais dans le fond rien ne changeait jamais et que vous quittiez les lieux dix ou vingt ans, c’était les mêmes têtes qui vous accueillaient à votre retour et qui se souvenaient de vous. De vous et de tous ce que vous avez fait, de vous et de tout ce que vous avez été. Venir à Devalle c’était en un sens perdre qui l’on était, et redevenir ce que l’on n’était plus.
« Voilà un café bien chaud, et deux sucres à côté si vous voulez en mettre » prononça Stéphanie en reprenant place en face de Mathias. « Dites, j’étais en train de réfléchir et je sais pas si ça vous intéresse ou autre, mais j’ai une copine – Mélanie, je sais pas si vous vous souvenez de Mélanie, enfin bref – elle cherche à donner des chatons que sa chatte vient d’avoir et donc comme vous avez plus de chien et tout, si ça vous–
– Euh écoute Stéphanie, désolé je te coupe c’est pas que j’aurais pas voulu mais euh... je sais pas si quelqu’un te l’a dit ? Moi et Suzanne, on a eu un fils entre-temps, depuis qu’on est parti, répondit-il gêné sans vraiment l’être tout en rapprochant de lui la tasse encore un brin brûlante.
– Ah – lâcha-t-elle d’abord comme ramenée à la réalité – j’étais pas au courant, mais euh tant mieux. Vous l’avez appelé comment ? Il a quel âge ?
– C’est Suzanne qui a choisi le nom, Jack du nom de son chien Jackson qu’elle a eu quand elle était petite.
– C’est sympa comme nom Jackson.
– Ils ont abattu parce qu’il arrivait plus à manger. Il était paralysé ou quelque chose comme ça, enfin c’est une histoire horrible.
– Attendez pourquoi horrible ? Enfin triste je veux dire mais ?
– Non mais abattu... abattu. Au fusil de chasse, insista-t-il d’un air grave.
– Hein ? Mais c’est dégueulasse, ils les faisaient pas piquer à l’époque ? Et puis même bon, elle adorait ce chien mais de là à nommer son gosse du nom d’un chien mort d’un coup de fusil, je trouve ça glauque un peu quand même non ?
– Non enfin ils piquaient pas encore les chiens à l’époque si mes souvenirs sont bons, enfin si mais il n’y avait pas de clinique qui le faisait à des kilomètres à la ronde. Écoute en toute honnêteté Stéphanie, me demande pas, elle m’a raconté une fois comment ça s’est passé et j’en ai fait des cauchemars de cette histoire, je plaisante pas. Je crois qu’elle aussi ça l’a marqué parce qu’elle a osé me le raconter que vraiment des années après que Jack soit né. Du coup j’ai eu beaucoup de mal à comprendre aussi, conclut Mathias yeux froncés en buvant une gorgée du café qui après coup à juger de sa tête sembla toujours aussi brûlant et imbuvable que dans ses souvenirs. Discrètement il jeta les deux sucres à l’intérieur et touilla longuement, relevant les yeux vers la jeune fille.
– Remarque qui sait peut-être que quand Jack sera grand et qu’il aura des gosses lui aussi nommera son fils ou sa fille du nom de votre chien, répondit-elle amusée.
– T’appellerais ta fille Skapy toi ? »
Elle le regarda, lèvres courbées d’amusement et fin visage enfoncé dans la paume de sa main droite. Son regard envouté d’une expression à la fois fascinée et malicieuse, dont Mathias sans s’en rendre compte n’arrivait à se défaire. Après un de ces silences étrangement charmeurs que la jeune fille disséminait entre les phrases, elle reprit la parole, et alors que dehors la ville endormie murmurait les coups de onze heures, la dernière maison encore éclairée se tut et mourut dans la pénombre.
Peu à peu au fil de leur discussion le lieu se vida des quelques statues mi-éveillées qui demeuraient encore assises dans le café. Le mince croissant de lune qui jusque-là dessinait le contour blanc des maisons vint se cacher derrière un passager nuage, et de l’intérieur à travers les fenêtres la nuit prit une tournure presque mystique. On ne distinguait pas réellement au-dehors tellement le reflet sur les vitres était opaque, et assis bercé par l’imprécise radio Mathias eut pendant un instant – juste un instant – le sentiment d’être à des milliers de kilomètres de sa propre vie et de lui-même, à bord d’un vaisseau de pierre aux mouvements imperceptibles. « Et donc Jack c’est ça, vous m’avez pas dit, il a quel âge ? » reprit Stéphanie en enlevant le tablier accroché à sa taille pour le poser sur la table. « Il a neuf ans là, enfin il a eu neuf ans hier précisément. ». « Déjà... » murmura Stéphanie en levant les sourcils, « Vous avez une photo que je voie à quoi il ressemble ? ». L’homme commença alors à chercher dans la poche de son jean, puis dans l’autre poche, puis la poche arrière, avant de relever le regard vers la jeune fille d’un air confus tout en commentant tout bas « Je crois qu’en fait j’ai pas mon porte-monnaie. Je suis désolé je viens de m’en rendre compte, je croyais l’avoir pris avec moi mais j’ai dû le laisser sur–
– Non mais vous en faites pas pour ça, c’est la maison qui offre on va dire. De toute façon, ça m’a fait vraiment plaisir de vous revoir, et je vous dois bien ça.
– Vraiment, certaine ? insista-t-il presque confus.
– À peu près certaine oui, on va dire que ça payera pour le carreau que je vous ai jamais remplacé. Sinon c’est soit ça soit vous m’aidez à nettoyer la salle quand j’ai fini mon service, répondit-elle sans qu’il sache si elle plaisantait ou non.
– Tu finis de travailler à quelle heure ? demanda-t-il alors en jetant un oeil à sa montre.
– Je finis vers onze heures et je range la salle un peu avant, mais vous en faites pas pour moi c’est moins terrible qu’il y parait.
– ...Oui non je dis ça parce qu’il est minuit moins vingt là, coupa-t-il sur un silence .
Stéphanie resta sans rien dire, ses dents mordillant discrètement sa lèvre inférieure, et la voyant comme ça Mathias ne put s’empêcher d’ajouter « Mais bon je vais t’aider à ranger ». Ils se levèrent et pendant qu’elle partait chercher un balai derrière la petite porte près du comptoir, l’homme s’assit sur une des tables dans la salle qui désormais si vide semblait avoir pris l’ampleur d’une cathédrale, son carrelage blanc clinique luisant aux éclats des plafonniers.
On entendit un clac, et la radio s’évanouit dans le silence.
« Et Jack sinon comment il est ? » lâcha la jeune fille en ressortant du cagibi, un vieux balai au manche de bois dans une main, et un seau d’eau dans l’autre. « C’est-à-dire que, Jack » commença Mathias sans lui-même savoir où aller, « il est assez réservé, il parle pas beaucoup mais je pense que c’est passager parce que c’est pas non plus un gamin très renfermé sur lui-même. Après disons qu’en ce moment... ». De lui-même il s’interrompit, et au lieu d’achever sa phrase s’avança et commença à mettre les chaises par-dessus les tables en bois. « En ce moment quoi ? » lui demanda-t-elle de dos entre deux sons de brosse du balai sur le sol. « Disons que depuis quelque temps il dort pas beaucoup, en fait quasiment pas pour être franc. On est réveillé en pleine nuit parce qu’il pleure de fatigue à force de se retourner dans son lit. Et quand il ferme l’oeil, on le retrouve des fois debout quasi somnambules à côté de nous, enfin bref ce genre de trucs. Et on sait pas d’où ça vient, on a été voir un docteur, tout ce qu’il a pu nous dire c’est que ça pouvait venir du stress ou d’anxiété dans son entourage ou de sa part, sauf que quand on lui demande il nous dit que tout va bien. Et tu comprends c’est même pas... c’est même pas un gosse préoccupé ou autre, il va très bien, il est content, il sourit, mais je sais pas il arrive pas à fermer l’oeil ces derniers temps.
– Et vous de votre côté ? lanca Stéphanie comme si elle cherchait à conclure sa phrase.
– Et moi c’est-à-dire ? répondit alors l’homme en s’arrêtant et se tournant vers elle, une chaise toujours dans les mains.
– Je sais pas, vous êtes pas tracassé par quelque chose, vous avez pas d’ennuis en ce moment ? Je suis pas experte mais, Mathias comment vous dire ça... il est quasiment minuit et je suppose que si vous êtes à Devalle c’est que vous êtes avec Suzanne et votre fils. Sauf que vous, vous êtes là avec moi à la sortie de la ville alors que tout le monde est déjà rentré. Je vais être franche, à l’heure actuelle je crois qu’on est probablement les deux seules personnes éveillées des alentours. Alors soit vous non plus vous n’arrivez pas à fermer l’oeil – ou vous avez pas envie de revoir votre femme et ça bon, c’est pas mes affaires – soit il y a bel et bien quelque chose qui vous préoccupe. Je veux dire, je me trompe oui ou non, honnêtement ?
– C’est-à-dire... non. Enfin si, mais Jack c’est différent, balbutia-t-il déstabilisé.
– Non mais c’est oui ou non ? Parce que si c’est oui alors faut pas chercher plus loin, ça vient de là. Les gosses, je veux pas dire c’est comme les chiens rapport à votre histoire de labrador tétra’ et tout mais, ils sentent quand leurs parents ont des problèmes. Même si la plupart du temps c’est juste parce que vous cachez moins bien vos émotions que vous le pensez.
– C’est pas que j’ai pas de soucis mais... en fait oui je sais d’où ça vient mais que ça l’affecte autant c’est ça que je comprends pas. L’histoire c’est... qu’en ce moment moi et Suzanne on a quelques problèmes – d’argent. Et ça la travaille beaucoup, je l’ai déjà vue pleurer à cause de ça et si Jack l’a vue dans le même état peut-être que, tu comprends, inconsciemment ça le travaille lui aussi même s’il a aucune idée de la réalité des choses, avoua Mathias presque à contrecœur.
– Qu’est-ce que vous entendez par des problèmes d’argent... si c’est pas trop indiscret pardon, s’aventura Stéphanie sourcils froncés dans ce qui désormais était devenu officiellement une conversation plus que pesante.
– Disons qu’il y a quelques mois on a pris un crédit avec Suzanne pour acheter une maison pas loin à la sortie de la ville, et on l’a fait parce qu’elle devait avoir un nouveau poste qui paye mieux à son travail. On a acheté la maison, on y habite pas encore parce qu’il y a des tas de petits travaux à faire et que pour l’instant on trouve pas le temps de les finir, bref du coup on a laissé couler comme ça pendant un temps...
– Mais ? coupa la jeune fille par automatisme, le regard retourné à son balayage.
– Et bien sauf qu’au final non seulement Suzanne n’a pas eu le poste qui lui avait été promis, mais on commence peu à peu à prendre du retard sur le remboursement des différents crédits qu’on a en cours en plus de celui-là. Le tout pour une maison dans laquelle on peut pas mettre les pieds parce qu’on a commencé des travaux dans tous les sens et que c’est actuellement pas vivable. On a eu deux trois mois assez serrés dernièrement et, dans un sens je comprends, Suzanne culpabilise parce qu’elle croit que c’est son histoire de promotion, que c’est sa faute.
– D’un autre côté, c’est un peu le cas en même temps... répondit Stéphanie tout bas en haussant les sourcils, avant de réaliser la maladresse de sa phrase et de le regretter.
– Comment ça c’est le cas ? Non bien sûr que non c’est pas le cas pourquoi tu dirais ça ?
– Non bon désolée c’était mal formulé mais vous auriez pas dû vous engager dans ça si vous étiez même pas sûr qu’elle ait son poste et que vous aviez encore des crédits sur les bras, c’était pas la meilleure décision à faire, je vous comprends pas là.
– Alors non écoute moi bien, commence pas à aller sur ce terrain-là. Tu m’as demandé des précisions et je t’en ai donné, d’accord, mais il y a des tas de choses qui t’échappent. Tu sais pas ce que c’est d’avoir un fils et de vouloir lui offrir une enfance dans un lieu où il peut sortir dehors et courir dans le jardin. À ton âge t’es encore jeune et tu peux simplement pas comprendre alors si c’est pour faire des remarques comme ça je pense que vaut mieux que tu dises rien, d’accord ? lança-t-il agacé d’un ton qui jeta un brusque froid dans la salle.
– Quoi comment ça je peux pas comprendre, vous croyez que je suis débile ou quoi ?
– C’est pas ça que j’ai voulu dire mais, t’es quand même encore très jeune et à ton âge on a pas non plus tant d’expérience dans la vie que ça, alors juste s’il te plait, ne juge pas sans savoir, et encore moins pour dire ça. »
Stéphanie continua à passer le balai, sans dire quoi que ce soit. Maintenant que la radio était éteinte et que tout le monde était parti, l’homme réalisa que la télévision n’était non pas en mode muet mais avait un simplement un volume très bas. Et le silence oppressant fut tel, qu’entre deux regards on entendit un bout de l’émission s’élever en bruit de fond. « Je vois pas ce que vous voulait dire par “à mon âge”, franchement » se décida alors à déclarer la jeune fille, poursuivant : « Je vous signale que j’ai quand même vingt et un ans, alors je sais pas combien vous en avez mais vous devez pas être beaucoup plus vieux que moi non plus. Je veux dire, ok je suis désolée de ce que j’ai dit mais j’espère... j’espère vraiment que vous voyez pas encore en moi la gamine d’à côté parce que ça me vexerait énormément ». Avant même que Mathias ne puisse rétorquer le moindre mot, Stéphanie lâcha le balai au sol. Puis s’avançant lentement vers lui elle s’emporta « Non puis vous savez quoi, je sais que c’est pas non plus super mature d’être serveuse dans un café à mon âge, de pas avoir fait de grandes études et je sais pas quoi, mais je compte pas rester là toute ma vie ok ? Dès que je pourrai je bougerai de cette ville merdique et j’irai m’installer loin, et j’aurai ma vie et personne ni vous ni personne viendra me faire chier parce que je suis plus une gamine putain, vous comprenez ça ? J’en ai marre que tout le monde soit tout le temps là à me regarder de haut, non mais sans déconner pour qui vous vous prenez tous là qu’est-ce que je vous ai fait, merde à la fin ?! ». Sur un accès inattendu de rage, elle envoya un coup de pied dans le seau d’eau, recouvrant le sol tout juste nettoyé d’une vaste pellicule luisante — d’un immense miroir auquel nulle ombre ne se dérobait. La jeune fille contempla un instant ce qu’elle venait de faire, puis sembla-t-il sans même la force de s’en soucier, s’assit sur une table entre deux des chaises que Mathias avait retournées. Son regard tombant au sol sur son propre reflet dans la flaque d’eau, elle murmura à nouveau « Je suis plus une gamine » comme un refrain qu’elle paraissait avoir chanté toute sa vie à la face de tout le monde.
Mathias se passa longuement la main sur le visage, enleva une des chaises qui encerclait la jeune fille, et s’assit à ses côtés. De prime abord trop hésitant pour sortir les bons mots, il préféra ne simplement rien dire et laisser le silence s’excuser à sa place. Quand il vit que Stéphanie se retenait de pleurer – sans doute profondément blessée d’être rabaissée pour ce qu’il devinait être la énième fois – il se décida à lui parler comme une adulte et prit alors la parole, formant des phrases au cœur desquelles entre chaque mot semblait résonner un indirect et lent désolé. « Si tu veux toute la vérité, Suzanne pleure parce qu’elle croit que je vais la quitter, ça a rien à voir avec la maison. Ou c’est sans doute un mélange des deux mais... ce matin Jack m’a dit comme ça le plus sérieusement du monde, il m’a demandé si je comptais divorcer. Et je sais qu’il l’a pas dit clairement, mais je sais qu’il l’a entendu de sa mère.
– ...Et c’est vrai ? ajouta Stéphanie du bout d’une petite voix tremblante.
– Que quoi ?
– Comment ça que quoi ? Que vous allez la quitter... c’est vrai ?
– Non je lui ai jamais dit ça mais, on a eu tellement d’ennuis ces derniers temps que j’ai été souvent ailleurs, à traîner dehors le soir loin d’elle. J’en avais besoin pour me changer les idées et puis je sais pas, au fur et à mesure je m’y suis fait. Ça doit faire un mois que je me suis pas couché en même temps qu’elle. C’est horrible à dire mais faire ça, ça m’aide à ne pas rester sur place, sinon je tiens pas. Entre nos ennuis et mes maux de tête, non, je tiens pas.
– Et donc, c’est vrai ? » répéta-t-elle encore en relevant la tête, pointant du doigt ce que Mathias lui-même ne voyait pas.
Sans répondre, ce dernier se leva et partit dans le cagibi chercher une serpillère. Et pendant qu’il épongeait le sol de ce qui aurait pu être les pleurs de Stéphanie, elle resta assise sur sa table, sans même réellement attendre de réponse. Leurs rôles ainsi inversés, ils arrêtèrent de parler pendant un moment, laissèrent juste le son de la télévision sur laquelle l’émission touchait à sa fin. « On remercie Tobias Lemerre qui nous a présenté son livre De la survie du bonheur, et... en tout cas un mot avant de nous quitter : courrez l’acheter, c’est sans doute une– ». La télévision s’éteignit brusquement, du bout des doigts de Stéphanie qui la mine toujours déperie replaça la télécommande dans la poche avant de son chemisier blanc. Au-dehors non loin le clocher sonna les douze coups de minuit, et conscient qu’il avait quitté la maison sans rien dire il y a de cela deux heures, Mathias s’avança vers la jeune fille. N’osant presque lui expliquer qu’il ne pouvait rester là éternellement. Quand enfin il se décida à lui avouer, tout ce qu’il obtint en réaction fut un long soupir lourd de sens auquel elle ajouta « Allez-y de toute façon j’ai l’habitude qu’on me laisse toute seule ». Une unique et simple phrase, qui suffit à le faire revenir vers elle.
Debout devant Stéphanie, la tenant du bout de ses bras, il la regarda longuement sans réellement savoir que dire à part « Tu veux que je reste un peu ? ». Le voyant inquiet, elle sortit brièvement de derrière sa muraille d’anéantissement et avec sincérité lui murmura « Si ça tenait qu’à moi... restez un peu, juste un peu », laissant paraître toute l’ampleur de sa fragilité en à peine une poignée de mots. Sans vraiment le vouloir tous deux avaient poussé l’instant dans un gouffre de complexité et malaise dans lequel plus personne n’osait progresser. Et sans doute que ce qu’elle fit fut maladroit, sans doute qu’elle calcula mal la portée de son geste ou voulut simplement effacer les quinze dernières minutes comme on passerait l’éponge sur un tableau blanc... mais elle se rapprocha tout près de lui, releva son visage lentement et sans dire mot, l’embrassa du bout de ses lèvres tremblantes.
De son fin visage pas encore tout à fait adulte, elle insuffla un doux soupir intime que presque machinalement Mathias lui rendit. La scène se stoppa net, lui ses mains posées sur les deux minces bras de la jeune fille dont elle avait retroussé les manches, elle assise ne sachant plus trop que faire perdue dans un moment qu’elle savait d’avance malhabile. Quand leurs lèvres se retirèrent, qu’elle l’ait pensé ou non à cet instant précis, elle regarda Mathias dans les yeux toujours du fond de ses billes noires, et murmura « Je suis désolée » la voix vacillante. Sa tete ainsi pointée vers le sol, quelques mèches venaient masquer son visage creusé des ombres tranchantes du plafonnier au-dessus d’elle. L’homme s’effleura les lèvres du bout des doigts comme pour vérifier n’avoir pas déraillé l’espace de quelques secondes. Puis ses pensées chamboulées il se poussa à lâcher un concis « Stéphanie je sais vraiment pas quoi dire mais... je peux pas rester là toute la nuit avec toi, il faut vraiment que j’y aille », avant de se diriger vers la porte vitrée au travers de laquelle l’extérieur l’appelait. À mesure qu’il s’éloignait, la fragile jeune fille de son côté se leva de la table, tituba quelques pas en avant, et vint se rasseoir sur une des banquettes ; dos au mur, sa posture toujours courbée, elle se remit les cheveux en arrière au son d’une inspiration avant de replonger son regard vers le sol, une pincée de larmes légères y chutant en silence. Aussi discret et infime que fût ce son de détresse, instinctivement il bloqua la main de Mathias sur la poignée de la porte d’entrée du café. Le laissant observer dans le reflet des vitres à sa gauche, la forme abattue de la jeune fille dont l’allure était si tristement solennelle qu’elle avait pris des airs d’oeuvre d’art. « L’Accablement, par Mathias Adrian ».
Sans plus un mouvement, tiraillé entre ouvrir la porte et rebrousser chemin, l’homme attendit ce qui sembla être une portion d’éternité. Jusqu’à ce qu’enfin au plus profond de lui il réalise qu’il ne pouvait simplement pas laisser Stéphanie ainsi en pleurs, il ne pouvait pas partir de manière aussi lâche. Alors avec appréhension il retira lentement sa paume de la poignée, s’avança vers la jeune fille et la fit le suivre en lui prenant les mains. Alors qu’il passait un bras autour d’elle pour la consoler, il lui murmura « Je vais te raccompagner chez toi, je pense que ça vaut mieux ». À ces mots elle releva son visage crispé et écarta les quelques mèches qui y trainait, dévoilant ces deux yeux qui même rougis d’amertume brillaient par leur profondeur. « Je pensais pas ce que j’ai dit, je regrette » ajouta-t-il tout bas, conscient que ni l’un ni l’autre n’avaient arrêté de s’excuser sans que pour autant cela n’ait eu le moindre impact sur l’atmosphère mourante de la scène. Il tentait bien d’essuyer les larmes de la jeune fille du revers de sa main, de l’enlacer un court instant, mais rien n’y faisait et rien n’y ferait. Et sans doute que ce qu’il fit fut maladroit, sans doute qu’il calcula mal la portée de son geste ou voulut simplement effacer les quinze dernières minutes comme on passerait l’éponge sur un tableau noir... mais il leva son visage du bout de sa main et sans dire mot, l’embrassa d’un baiser assuré et rassurant.
« L’Égarement, par Mathias Adrian »
—Chut rendors-toi maintenant, les monstres ça n’existe pas.
Un court répit fit mine de s’esquisser, et minute après minute le pouls de l’enfant reprit son rythme normal sans que pour autant il ne se sente prêt à baisser sa garde. Quelque part en lui une voix le priait de retourner sous la couette et de trouver sommeil, et quelque part en lui une autre voix n’avait pour seule curiosité que de se relever et de se diriger vers la fenêtre s’assurer que l’imposante ombre s’était bel et bien évanouie dans l’obscurité. Prenant son courage à deux mains, Jack se releva alors pour la seconde fois, et commença à s’approcher de la fenêtre et de ce que diable elle lui présenterait. Il avança à peine, leva les yeux, et en moins de temps qu’il n’en aurait fallu pour crier, fut déchiré en son sein par l’effroi. Sitôt avait-il quitté ses couettes qu’il revint s’y enterrer, dos au carreau, priant Dieu pour que pitié, oh oui pitié, cet homme qui se tenait là juste derrière sa vitre à l’observer, s’en aille au loin. La tête absorbée par l’oreiller qu’il agriffait, dans le noir ne lui parvenait plus que la vive lumière du réveil crevant l’obscurité, marquant chaque seconde d’un temps que l’angoisse freinait. Et comme si l’opaque vision ne se suffisait à elle-même, s’élancèrent dans les muets hurlements un lent et mécanique bruit de verre — non pas de bris, juste le tac d’un carreau auquel on frappe. Tel un vampire de conte, l’homme de sa vaste silhouette indicible attendait poliment que permission d’entrer lui soit donnée, frappant la mesure de ses griffes, énonçant une insondable plainte aux notes dissonantes que le petit garçon glacé semblait seul à entendre.
Quand on est seul, on est en sécurité nulle part.
Jack les yeux humides de larmes laissa passer quelques cognements, et quand des tréfonds de ses pleurs intérieurs lui sembla-t-il lucide de ne pas rester tétanisé, il se releva et hurla des profondeurs de ses poumons. Éclata le soir en mille bruits, ouvrit de lumière ces yeux que perverse, la nuit avait clôt. Sa mère ne tarda à débouler par la porte de la chambre, encore en sueur du brusque éveil, avant d’allumer la lumière en ravalant sa salive. À la vue du corps tremblant et en larmes de son fils, sa première réaction fut de se jeter à son chevet et de le prendre dans ses bras, balbutiant « Jack, qu’est-ce qu’il t’arrive ? Qu’est-ce qu’il y a ? » du haut de sa voix mouvementée. L’enfant troublé mis un moment à ouvrir un regard que jusque-là il avait volontairement cadenassé, puis pointa du doigt la fenêtre, ne parvenant qu’à peine à articuler de vaines syllabes horrifiées : « Il y a un monsieur qui m’observe et toque à la fenêtre ». Quand Suzanne regarda là où pointait son fils, elle n’y trouva que l’éternel jardin arrière de la maison vide de vie. Elle passa sa tête au-dehors, regarda à droite et à gauche, partout dans cette pénombre figée qui si lascive d’une tiède brise peinait à sembler cruelle. « Jack, il n’y a rien dehors, tu as juste dû faire un autre cauchemar c’est tout, soupira sa mère.
– Non j’ai pas fait un cauchemar, je l’ai vu il était là et–
– Écoute rendors-toi, si quoi que ce soit arrive je suis juste à côté de toute façon. Tu dois juste être un peu mouvementé par le voyage. Et tu connais pas la maison, c’est normal, rendors-toi maintenant, s’il te plaît.
– Où il est papa ? demanda-t-il alors, sortant de nulle part cette question à laquelle Suzanne ne sut répondre.
– Jack rendors-toi, puisque je t’assure qu’il n’y a rien dehors, allez dors s’il te plait.
– Mais maman ! » protesta-t-il vainement une dernière fois.
Suzanne s’humecta les lèvres, exhalant lentement après une si vive poussée de panique, et très posément recoucha son fils bien au chaud sous la sécurité apparente de la vaste couette. Ses mains tremblantes le bordèrent, et se préparant à quitter la pièce, elle murmura d’une voix douce et paisible « Chut, rendors-toi maintenant, les monstres ça n’existe pas. »
« T’es sûre ? » — le doigt de la mère ricocha sur l’interrupteur de la lumière comme brusquement désarçonnée, puis non sans un brin d’hésitation, elle se retourna et acquiesça. « Maman ? » le retint une dernière fois Jack, se mordillant les lèvres, « Je veux que tu l’enlèves, s’il te plaît, enlève-le ». Suzanne suivit le regard de son fils, perçant la pièce jusqu’au tableau qui était suspendu au-dessus de son bureau. Et sur un dernier coup d’œil en direction de Jack, elle l’enleva du mur et l’emporta avec elle. La porte se claqua, et l’enfant à mi-chemin entre terreur et vive fatigue s’engouffra, peu confiant, sous les couettes. Bien sûr que rien ne se tenait immobile dans son jardin, bien sûr que rien ne l’attendait tapi dans la pénombre du placard. Mais toute la démesure des terreurs nocturnes qui le hantaient de manière récurrente était de ne jamais réussir à s’évader de cette fatale zone de doute : est-ce que quelque chose cognait à la fenêtre, est-ce contre une fenêtre que quelque chose cognait, voire est-ce que quelque chose cognait vraiment ? Oh et puis quand bien même, Suzanne était déjà trop loin pour faire quoi que ce soit. Hors de portée partie se recoucher à quelques pièces de là, laissant derrière elle adossée à un mur la macabre acrylique des Apôtres, et ces si tristes formes qu’elle dépeignait de manière imprécise.
D’ineffables silhouettes noires crachées sur un vaste aplat brume.
Des chimères abstraites projetées dans la nuit comme des ombres.
Se fixant les unes les autres de leurs troubles visages monochromes.
De la Survie du Bonheur
Quelques branches dans les buissons tout près se brisèrent en silence ; brisèrent le silence. Du fond de l’obscurité elle s’échappa, et ses pieds battant la terre meuble seul lui parvenait le claquement des épis de blé sur sa frêle peau de froid couverte. Les précoces heures du matin avaient sonné il y a quelques minutes seulement, et pourtant Alice n’en avait pas attendu autant pour se faufiler hors de chez elle. Un bref coup d’œil à la chambre de son père endormi, et à pas de loup sur ses pieds déchaussés elle s’était glissée à l’extérieur de sa maison de campagne. Ailleurs et loin, partie perdue dans la nuit telle une maigre flamme sans lueur que la brise égare, elle courait désormais aveugle dans les mailles d’une pleine pénombre. De temps à autre ses pieds glissaient sur de minces et humides rochers dépassant du sol, sans qu’elle n’en tienne compte telle trop absorbée dans sa brusque fuite. Quand sa course enfin s’arrêta, elle passa ses mains sur ses épaules dénudées là où étaient venus riper les épis, puis s’avança quelque pas et s’assit sur un petit banc de pierre adossé aux murs boisés d’une grange. Ses jambes glacées par cette fraîche roche si rêche, elle recoiffa rapidement ces cheveux que le vent de ses doigts avait lascivement caressés et défaits. D’un soupir essoufflé qu’elle échappa, sortit un discret nuage de fumée façonné dans l’air acéré d’un mois de décembre aux nuits plus que froides. Seule ombre mouvante dans les jeunes heures du jour, Alice tremblait et déplaçait son regard scrutateur de toute part, à la recherche de celui qu’elle était venue attendre là où personne n’observe ; dans les moments morts que minuit marque, quand la ville endormie en semble irréelle.
« T’en as mis du temps à venir », murmura-t-il en s’avançant vers elle, avant de prendre place à ses côtés sur le banc de pierre. Elle le regarda muette d’un sourire charmeur que l’obscurité masquait, puis sans même prendre la peine de répondre, posa sa tête sur son épaule et passa un bras autour de lui. « Réchauffe-moi plutôt au lieu de dire n’importe quoi, plaisanta-t-elle pendant qu’il adossait sa tête à la sienne.
– Je sais que t’es congelée, que je sens littéralement plus mes pieds, et que mes lèvres sont sans doute complètement bleues ou violettes… mais ça valait définitivement le coup de se retrouver ici, là maintenant.
– Attends, viens que je fasse quelque chose pour ces lèvres » lui susurra-t-elle en apposant sa bouche tremblante de froid sur son visage surpris.
Silencieux l’un dans l’autre, ils restèrent quelques instants ainsi avant qu’Alice ne reprenne la parole, de sa diffuse voix qu’elle gardait discrète pour ne pas laisser entendre les graves d’un timbre enroué par l’hiver. « Écoute Neill, même si j’ai jamais été plus heureuse que maintenant je… il faut que tu saches que ça m’a quand même fait un poids au cœur en pensant que j’allais, tu sais, passer cette ligne. Enfin voilà c’est tout je tenais à le dire.
– Non écoute t’en fais pas, ça m’a fait la même chose. On se connait tous les trois depuis tellement longtemps que je sais pas, c’est comme si tout d’un coup je tombais amoureux de quelqu’un de ma famille que je connaissais depuis une éternité.
– Voilà, on est un peu comme une famille… je suis contente que vous deux ayez pris la peine de parler et que tout soit bien allé. Je voulais pas détruire notre amitié, c’est ce que j’ai de plus cher dans ma vie, et du coup ça m’a fait complètement paniquer quand j’ai commencé à–
– Alice – la stoppa-t-il en lui prenant le visage délicatement du bout de la main – j’ai jamais été aussi amoureux d’une fille depuis que je te connais et que tu sois là maintenant, que tu sois venu en plein milieu de la nuit ici ça me suffit. Le reste, ça a pas d’importance, juste, n’y pense plus. »
Hébétée elle ne sut trop quoi répondre, se rendant sans doute compte que ses mots agités ne seyaient nullement au calme simple d’une nuit fraîche. Alors rompant avec l’immobilité de leurs deux silhouettes, elle se leva en lui prenant les mains, et murmura « Allez viens il faut y aller », avant de se mettre à courir. Froissant les blés de leurs pieds, les deux adolescents s’enfoncèrent toujours plus loin dans les profondeurs des champs ; esquissant de leur passage des courbes dans le désert abstrait et ses nuances d’aurore. Sous l’air qu’ils soulevaient, les épis venaient claquer contre leur peau, sans que dans leur course ils n’en répondent par autre chose que de simples rires. Au bout d’un moment la lisière du champ commença à se dessiner, et tous deux encore pantelants de leur fuite au fond du soir, ils s’allongèrent au sol. Neill adossé à une pierre sortant de terre, et Alice dans ses bras couchée tète sur son torse. Face à un ciel qui chaque seconde un peu plus se parait de vives couleurs, ils restèrent à regarder l’aube balayer les champs. Assis en spectateurs de ces rares instants de vie, bercés par tant de surréalisme qu’ils en semblent être des songes. Son gilet trempant dans l’herbe rosée, Alice serra un peu plus le jeune garçon contre elle et soupira placide « C’est ce genre de paysage qui vont me manquer plus tard quand je regarderai en arrière ». L’adolescent au début perché dans le mystique de l’air ambiant laissa planer la phrase sans réagir, jusqu’au moment où piqué par elle il ne put s’empêcher d’enchainer : « Comment ça, pourquoi, où tu veux aller ?
– Non enfin je sais pas, mais tu crois pas que je compte rester ici pour toujours ? se moqua-t-elle discrètement d’un regard que les ombres alentours venaient noircir.
– Mais de quoi, ici… avec moi ? rétorqua-t-il perplexe et à la fois sourcils froncés.
– Quoi ? Non, ici dans cette ville… je pensais, je croyais qu’on en avait déjà parlé tous les trois. Je veux pas rester ici Neill. C’est pas que je m’y plais pas c’est juste que voilà, je veux partir loin, voir du monde, et puis surtout m’éloigner de mon père et je sais pas... faire un peu ma vie. Je vois pas ce qu’il y a de mal à ça. »
Neill ouvrit la bouche comme sur le point de dire quelque chose, avant de se retenir à la dernière minute. Il savait très bien qu’Alice en avait toujours parlé, il savait très bien ce qu’elle attendrait de lui — et non il n’y avait jamais réfléchi avant ça. Parce qu’il n’avait pas envie d’y penser, parce que toute sa vie il avait connu cet endroit et les gens y vivant, sans jamais envisager d’en partir. Tout changement agit en déclencheur qui dans son explosion envoie valser le décor en remous et conséquences… et non, Neill ne voulait pas que quoi que ce soit change, pas cette ville ni fille qu’il avait attendue aussi loin que sa mémoire aille. Alors quoi ? Quels mots choisis ne souffleraient pas l’encore faible flamme de leur jeune couple fragile porté par l’aurore ? Peut-être tout simplement, « Je t’aime plus que tout au monde là maintenant… dis-moi que tu comptes pas partir dans les années à venir, pas encore tout de suite mais plus tard, beaucoup plus tard Alice.
– Enfin non bien sûr que non que je vais pas partir maintenant, s’étonna-t-elle amusée.
– Alors dans ce cas ça peut attendre. »
Les lèvres pincées d’un sourire entre-deux, elle hésita à répondre tant elle n’était pas sûre de la portée de ce qu’elle venait de dire. D’à quel point Neill semblait dérangé par ses mots, d’à quel degré il en paraissait affecté — « Si un jour je m’en allais loin d’ici tu viendrais avec moi… n’est-ce pas ? ». Il la regarda quelques instants sans rien dire, ne dessinant que des expressions inachevées, et quand enfin il releva la tête vers le voile doré les couvrant de vapeurs chaudes, ce ne fut que pour clore la conversation d’un « Je t’abandonnerai jamais Alice, j’ai trop attendu de t’avoir pour ça ».
« Maintenant ferme les yeux et n’y pense plus »
D’un revers de rayon le soleil projeta la vaste ombre d’un arbre sur eux ; et leurs silhouettes comme évanouies dans le trouble des blés, ils s’embrassèrent sous le brasier d’un ciel d’où dans la quiétude s’élevait, l’aube enfin.
Chapitre II : Nathan
Solange
Il hésita de prime abord à ouvrir les yeux, les sentant sans doute brûlés d’une vive lumière ardente. Lui qui ployé sur lui-même au sol après de tels cauchemars se croyait mort, empalé sur quelques pieux d’infinie démence qui les enfers paveraient. Alors lorsqu’enfin elle apposa une main sur son épaule et demanda « Vous êtes sûr que ça va ? » de sa voix satinée, Jack décrispa méfiant le regard et l’ouvrit délicatement. Repris conscience et s’éveilla, démêla ses pieds de l’amas confus de souvenirs qui lui étaient sans raison aucune revenus en tête, maquillés des tranchants phares de leurs indicibles arcanes. Adossé à la gazinière contre laquelle il était venu s’affaisser quelque part au fond du soir, se présentait devant lui cette fameuse cuisine aux formes troubles qui brusquement dépeinte par les lumières du jour, ne semblait plus être la même, quittée de ses perspectives menaçantes. À peu de choses près la grande pièce en meubles boisés blancs et carrelage chaud en aurait même paru lui tendre ses murs tels de grands bras ouverts. Le Chat de son trône était parti et par la vitre grisonnante de la fenêtre, Jack retrouvait les fades et froides rues de cette ville que quelque part la veille il lui semblait avoir côtoyées. Ainsi avachi il continua de balayer du regarder ses alentours, jusqu’à ce qu’enfin il retombe sur le sourire d’ange de cette femme dos courbé qui lui tendait la main et se mit à répéter « Je disais, vous êtes sûr que ça va ? ». Il saisit la poignée qu’elle lui proposait, et désorienté balbutia « Franchement je sais pas encore » pendant qu’elle le relevait du sol. À peine avait-il commencé à sentir ses jambes fléchir de nouveau qu’elle attrapa une chaise et le fit s’asseoir doucement, avant de venir s’installer à ses côtés et d’entamer par cette question qui jouait de ses lèvres : « Pourquoi vous n’êtes pas resté dans la chambre ? ». Elle attendit un bref instant pour observer la réaction que son visage afficherait, mais ne le voyant répondre elle poursuivit alors : « En plus avec des escaliers raides comme ceux-là vous êtes fou d’être parti vous balader au milieu de la nuit.
– Je... j’arrivais pas vraiment à dormir, je crois – entama-t-il en réponse. Excusez-moi de... enfin pardon si je parais un peu malpoli ou quoi mais, pourquoi vous m’avez... comment je suis arrivé là ? hacha Jack désemparé.
– Je vous ai trouvé pas loin de l’entrée de la ville, vous étiez inconscient au sol, vous aviez des éclats de verre sur le visage, des coupures, des blessures partout... Quand je vous ai vu j’ai essayé de vous ranimer mais comme vous répondiez pas je vous ai ramené ici pour vous soigner du plus vite que j’ai pu.
– Pourquoi pas l’hôpital ? demanda-t-il alors sourcils perplexes comme un éclair de doute.
– Écoutez, il faut comprendre que Maeva– »
Maeva ; à ce nom précis comme frappé par la fonte, tout un pan de sa propre mémoire de la veille chuta sur le visage de Jack. En une poignée de secondes, l’accident, sa marche dans les rues, le souvenir de son arrivée dans son village d’enfance qu’était Devalle ; tout revint s’incruster en lui comme quelques fragments acérés de verre venus fermer leur mâchoire sur son corps apeuré. « T’as eu un putain d’accident Jack, un putain d’accident.
– Je vous demande pardon ? s’arrêta la jeune femme brusquement interrompue.
– Euh n-non rien, j’ai juste euh... juste encore un peu de mal à réaliser. »
Elle le regarda yeux ébahis stoppée dans sa phrase et son mouvement, et la voyant là ne sachant que répondre, il lui sourit brièvement du bout de son visage crispé par les entailles de pare-brise. L’air d’une envie discrète de dédramatiser cette situation que pour l’instant il ne percevait dans son ensemble. La jeune femme resta un petit moment sans rien dire, dans l’expectative à attendre que Jack à sa droite soit complètement sorti de ses pensées, puis se levant de sa chaise en une tape sur son épaule, elle lança amusée « Vous voulez un café... Jack c’est ça ? » sur un ton qui semblait dire “c’est pas grave”. Depuis déjà quelques minutes assis immobile, ce dernier remit lentement pied-à-terre, répondant « Oui... oui aux deux je veux dire, ça va me remettre les idées en place ». Elle se baissa et saisit deux tasses dans un petit meuble, et pendant que de sa fine silhouette elle flânait dans la pièce, Jack la décrivit précieusement des yeux. Elle drapée d’un mince gilet rouge sur lequel on était venu accrocher une discrète étiquette “Je m’appelle Solange, je suis nouvelle !”. Alors que de ses mains elle versaient avec amour le café chaud au fond des deux sobres cubes noirs, elle scrutait muette de son regard bleu pâle à travers la fenêtre. Observant ces rues ternes aux parfums d’après-pluie, qui même par-delà l’épaisseur de la vitre laissaient deviner le froid hivernal qui les grippait férocement et émiettait de lourdes touches de neige tombante. « Je disais, Maeva c’est vraiment perché dans la montagne. Le temps que je vous transporte à l’hôpital avec la neige qu’il y avait vous auriez probablement eu le temps de vous vider de votre sang.
– Pourquoi, je saignais beaucoup ?
– Non enfin c’est une image, vous aviez principalement pas mal de lacérations et tout, mais avec la tête dans la neige ça a dû empêcher de trop saigner, je suis pas sûre. De toute façon, je vous emmènerai à l’hôpital dès que les routes seront dégagées vous en faites pas. Vous avez beaucoup mal quelque part ?
– Aux jambes, assez atrocement en fait. Pas là maintenant mais ça va ça vient, c’est assez bizarre » commença à expliquer Jack tout en lui-même baissant les yeux voir si quoi que ce soit était apparent autres que les éternelles morsures de vitre brisée le couvrant.
Solange se retourna et s’approcha de lui, déposant les deux tasses sur la petite table, puis après un soutenu regard concerné, s’effaça de la pièce en déclarant « Je vais vous chercher un truc pour la douleur, surtout ne bougez pas ». Comme si à cet instant précis il allait oser s’aventurer seul où que ce soit, lui qui à la simple vue des rues de Maeva sentait déjà ses mains trembler face à l’affamé silence qui plus tôt l’avait dévoré. Par la fenêtre les rares habitants discernables dans la brume diaphane de lourde neige semblaient tous hâter leur marche saccadée, tels fuyants d’une sourde bête dérobée que la grisaille serait venue voiler. À y bien penser, Maeva était tel un poumon apathique dont l’hiver serait le blanc cancer. Chancelante perchée en haut de sa route de montagne ; dépérissante au fil d’une hémorragie brutale d’habitants mis en fuite par le froid. Et ainsi genoux à terre le regard bas, la ville cédait et s’infectait de ces monochromes couches de sable blanc qui pareilles aux crocs d’un poison, en étiolaient les teintes de leur étreinte. Éteinte, Maeva lâchait alors un dernier souffle et laissait au détour d’une mi-décembre, s’installer un silence menaçant aux yeux encre nuit. Un diable paré d’informes formes, assailli dans son règne par les quelques discrets sons que les bâtisses abattues daignaient prononcer. Le bruit de la neige s’apposant aux carreaux, le bruit d’un robinet mal fermé s’égouttant progressivement, le bruit vrombissant de la machine à café.
Le bruit d’un escalier qu’on descend pas à pas ; ce même battement répétitif que Jack aurait à Dieu juré avoir entendu à son éveil — du bois percuté lentement avec une régularité théâtrale, comme si son sommeil achevé et pied foulant le sol, l’homme désarmé pouvait désormais entrer en scène. Les lumières se firent sur le parquet du premier acte, et la voix calme elle débuta : « C’est tout ce que j’ai trouvé, tenez prenez en deux », la main tendue vers lui gélules sur sa paume. Sans piper mot, Jack les envoya au fond de sa gorge et resta là bouche ouverte quelques secondes, avant d’essayer d’articuler « Et -e eau a-ec » sans consonnes. « Merde, attendez bougez pas » répéta-t-elle alors s’empressant, en chœur avec le doux flot du robinet qui emplissait un verre qu’elle lui tendit. L’homme en avala une rasade, soupira, et le reposa sur la table ses yeux se perdant dans le vide. Le regard floué il ne la vit pas se mordre les lèvres de son placide visage qui pourtant portait ces pupilles si inquiètes. « Et à part les jambes ? lui demanda-t-elle en s’asseyant sur un des plans de travail.
– À part les jambes – commença-t-il en ravalant longuement sa salive, se passant le bout de la langue sur sa bouche hésitante – à part ça j’ai... j’ai du mal à me souvenir.
– À vous souvenir de quoi ? » répéta Solange interloquée.
Jack persista à ne rien dire le temps d’encore un regard anxieux de la part de la jeune femme. Il chercha ses mots, retourna dans sa tête la manière la plus propice de lui annoncer ce dont lui-même venait progressivement de se rendre compte au fil des minutes. Puis quand enfin il eut trouvé la formulation parfaite, se décida à lui avouer ce que jusque-là il n’avait trop osé voir en face.
« D’absolument tout »
Leurs deux expressions noyées l’une dans l’autre, ils restèrent assis aphones, sourds aux murmures monotones du froid qui au carreau tapait, chacun dans une main la tasse tiède qu’ils finirent par abandonner sans même en boire une gorgée. Elle se leva de son rebord et passa un bras autour de Jack, puis l’autre — vint étouffer dans son gilet en laine rouge les larmes qu’il fit verser de ses yeux égarés. Sans trop savoir qui il était vraiment, sans trop savoir la raison pour laquelle sa tristesse saignait en cette glaciale matinée, il l’enlaça à son tour et tous deux se turent dans le silence de la neige. À y bien penser Maeva était tel un poumon apathique dont l’hiver serait le blanc cancer, ses habitants asphyxiés par la noire substance morte, engouffrés dans la gorge d’une infinie tumeur. Et là digérés par leurs propres sentiments figés, ne leur restait d’autres choix que de voir leurs membres chuter, brisés par le givre.
Maeva était tel un poumon apathique dont l’hiver serait le blanc cancer.
Estompée dans son immaculé linceul de craie, elle cessait d’exister.
Maeva
Acte II.
Aux environs de onze heures la neige se mit en suspens, et profitant d’un répit dans l’éternel blizzard elle lui prit la main et l’attira au-dehors. Ainsi happé par la confiance qu’elle lui insufflait, Jack n’eut l’audace d’admettre qu’il redoutait sortir dans les rues, et se contenta de l’exprimer par une longue pause intimidée, debout immobile ne parvenant à passer le porche. « C’est pas loin je vous dis, suivez-moi » appuya-t-elle en sautillant sur place comme un acte d’insistance. Mais l’homme debout restait sans geste feindre, lui rétorquant en maigre excuse « Non en plus il fait froid, on peut pas rester dedans ? ». Solange le fixa une fraction d’instant, vint lui prendre les deux mains de ses moufles grises, et lâcha « Non, maintenant venez » en le tirant vers l’extérieur de la maison. Comprenant qu’il n’avait d’autre choix que de suivre aveuglément la jeune femme dans cette minuscule ville de montagne, il resserra sur lui ce manteau qu’il n’avait quitté depuis l’accident, et partit avec elle se fondre dans la légère brume que le mauvais temps avait apposée sur les rues. Un drap semi-transparent au travers duquel bâtiments et habitants semblaient délavés de toute teinte, givrés par le masque blanc de décembre. Au fil de leur marche et de celle des trop rares silhouettes s’étant aventurées à l’extérieur, on pouvait entendre la poudreuse craquer sous les chaussures ; dessiner de longues trainées de pas qui sitôt la neige reprise s’estomperaient comme une pluie d’oiseaux avalant les miettes du Petit Poucet. Jack aux côtés de la jeune femme se prenait à regarder tout autour de lui et à redécouvrir Maeva sous son plus triste jour. « Ce n’est pas pour être méchant mais c’est un peu... mort comme ville non ? » osa-t-il même lancer à Solange sourcils levés. « Ça dépend », commença-t-elle en secouant lentement la tête, « en été c’est vraiment agréable comme endroit, mais dès qu’il se met à faire froid en hiver tout le monde part là où il fait plus chaud. C’est plutôt amusant en fait, on dirait un genre de migration, comme des oiseaux.
– Et vous, vous ne partez pas ?
– Partir pour aller où ? Moi c’est là que j’habite, c’est là qu’est ma maison, j’ai que Maeva comme endroit où aller. D’autant que c’est vraiment une petite ville que j’aime plus que tout. J’ai grandi là j’y ai passé toute ma vie, je me vois pas partir ailleurs. Puis je sais pas, je m’y suis fait, le froid ça vous forge le caractère à force on y fait plus attention.
– Au bout de combien de temps exactement que je sois prévenu ?
– Non mais allez, admettez que c’est quand même superbe comme décor, ce blanc qui recouvre tout, tout un peu surréaliste. Pour peu on se croirait les seuls dans la ville. »
Pour si peu. Ils continuèrent à marcher le long de l’avenue principale pendant un bon quart d’heure, passant devant les rangées de magasins qui pour la plupart en dehors des essentiels, étaient désormais fermés. Au fond de Jack l’idée même qu’une ville arrive à faire fuir ses propres habitants le hantait de cette manière particulière où une moitié de nous pense “C’est normal, ça arrive dans beaucoup d’endroits”, et où une tout autre partie reste elle muette et terrifiée face aux éléments, ne pouvant être raisonnée par quoi que ce soit. L’homme quant à lui, tanguait entre les deux, à la fois apeuré par la “ville morte” comme il se prenait à la surnommer, et à la fois rassuré par cette jeune femme qui le guidait dans l’anonyme inconnu en lui crispant la main de son gant chaud. D’un coup net elle s’arrêta et se tourna vers lui sourire aux lèvres, prononçant un brin excitée : « Je viens d’avoir une idée, venez on va aller se poser un peu au parc, vous vous sentirez mieux après.
– Non mais oui bien sûr j’adore rester dehors à me geler sur place.
– Ah mais vous êtes une vraie chochotte en fait, allez, suivez-moi, ordonna-t-elle une nouvelle fois avec le rictus enfantin d’une petite fille traînant son père aux manèges.
– D’accord mais alors après on va chez vos amis là, et sans détour si possible, tenta de négocier Jack en tremblant sur place, ses dents claquant entre deux mots.
– Non mais arrêtez, il fait pas “si” froid que ça, vous avez jamais vu d’hiver ou quoi ?
– Oui et bah désolé mais par chez moi... par chez moi... »
Jack s’arrêta de parler et de marcher, et baissa les yeux au sol en répétant sa phrase sur un chuchotement discret. En pause dans le temps, il venait de mettre pied dans l’un de ces moments où doucement lui revenait en tête le fait qu’il avait perdu le souvenir et la certitude de choses comme celle-ci. Dans le formidable trou noir qui son esprit occupait, rien ne se distinguait d’avant l’instant précis de l’accident ; sa vie lui apparaissait comme une vaste ville opalisée par la neige dans laquelle les rues ne semblaient plus déboucher nulle part ailleurs que sur de grands aplats grisâtres. « Vous ne vous souvenez vraiment de rien ? » s’inquiéta Solange en posant une main emplie de mansuétude sur sa joue froide. Mais il n’esquissa nulle réponse, se remit simplement à marcher tête baissée et regard éperdu, aux côtés de la jeune femme qui troublée ne cessait de le fixer yeux froncés de sollicitude. Elle tenta de répéter sa question pendant qu’ils poursuivirent leur avancée, de lui reprendre la main pour attirer son attention, mais Jack demeura étranger à ses mots. Il se contenta de la suivre dans ce parc où elle le guidait désormais, l’âme non sereine. Pertinemment savait-elle qu’il n’était pas à l’aise en cette ville, que quelque chose était arrivé avant ou pendant l’accident et que quoi que cela puisse être, ça avait changé les mécaniques dont l’esprit de Jack usait. Et maintenant que c’était sous son aile qu’il marchait à pas incertains, elle se sentait telle emplie d’un devoir de protection envers lui ; comme si quelque part elle redoutait également que le silence traître ne l’emporte au loin dans les mailles de Maeva et ses défuntes rues. Au détour de leur passage ils croisèrent bien une ou deux personnes elles aussi naviguant au sein de la ville morte, mais qui sans tarder s’estompaient après quelques mètres. Tant et si bien qu’au bout d’un temps dans leur traversée muette, tant elle que lui se sentirent disparaître du monde un peu plus à chaque pas. Ne restant plus d’eux que leurs ombres vacillantes, ne restant plus d’eux que leurs traces de pas à peine devinables, ne restant plus
Jack ?
« Jack venez, on est arrivés au parc »
Il leva brusquement la tête sur ce désert pur semé de quelques arbres nus, et pendant qu’elle lui tirait la main pour qu’il n’atterrisse sur la glace du point d’eau gelé, ils allèrent vers un banc invisible de blanc perdu auprès d’un vieux lampadaire. « On est déjà arrivés ? » souleva-t-il désorienté alors qu’elle prenait place et se réchauffait les mains en les frottant frénétiquement. « Vous rigolez, ça fait un peu plus d’une demi-heure qu’on marche, je sens même plus mes pieds.
– Désolé, j’ai dû... me perdre dans mes pensées je crois, balbutia-t-il troublé.
– Venez vous asseoir Jack, vous n’aurez pas moins froid en restant debout sur place de toute façon » commenta-t-elle en réponse en souriant, sa main gauche tapotant le bois du banc à côté d’elle en invitation.
L’homme la regarda un court instant, puis vint se poser juste auprès d’elle au centre de ce qui ainsi dessiné sans ligne d’horizon par le voile blanc du froid, en aurait semblé être le triste milieu de nulle part. Seules deux minces touches de couleur venaient rompre avec ce décor irréel : le noir du lampadaire élevé à leur gauche, et le rouge vif du gilet de Solange dont malgré ses efforts Jack ne parvenait à détourner le regard. Il y avait quelque chose dans cette couleur et cet habit qui sans qu’il ne comprenne quoi l’hypnotisait et le happait des yeux. Ce n’était pas un rouge sombre sang mais simplement cette teinte laine qui peignant le doux gilet et sa capuche, faisait transparaître Solange comme une petite fille égarée dans les bois prête à être déchirée en son sein par les mâchoires d’une insondable bête. Cela mêlé à ses longs cheveux lisses comme le ciel, la jeune femme semblait sortie d’un conte telle quelque fée ou ange fourvoyé sur terre au milieu de la fin absolue du monde. Une ville morte au bord du gouffre, à deux doigts d’être engloutie sous le flot d’une marée de neige sans fin ; elle était le calme pendant la tempête, l’œil tournoyant du cyclone, autour de son ilot de laine rouge Maeva semblait trembler de toute part prête à s’affaisser sur eux, et tout ce à quoi Jack pouvait penser c’était qu’aussi longtemps qu’il restait à ses côtés rien ne pouvait possiblement lui arriver. Sans cela à aucun moment Jack n’aurait– « Ça va mieux ? » lança-t-elle vers lui du bout de ses lèvres gercées. « Vous aviez l’air un peu déstabilisé tout à l’heure, vous étiez complètement silencieux j’ai eu peur d’avoir dit quelque chose de travers
– Non, écoutez – débuta-t-il avant de s’arrêter sur un soupir et de se tourner vers Solange – je veux surtout pas que quoi qu’il arrive vous vous sentiez responsable, au contraire. Je ne trouverai sans doute jamais aucun moyen de vous remercier pour avoir pris soin de moi comme ça, mais il faut que vous compreniez qu’en ce moment même, j’ai juste... peur c’est tout.
– Comment ça peur, de quoi ? interrogea-t-elle confuse peu sûre de ce qu’il cherchait à dire.
– Je crois qu’il faut que vous saisissiez que jusqu’à maintenant j’étais terrorisé par cet endroit et l’accident, et j’avais peur de vous suivre dehors et de vous perdre de vue. Et tout à l’heure j’ai comme, réalisé que ce que je redoutais plus que tout, ce qui me fait glacer le sang bien au-delà de juste l’hiver, c’est que j’ai peur de “me” perdre de vue, vous voyez ?
– C’est-à-dire, qu’est-ce que vous voulez dire, ne jamais... retrouver la mémoire ?
– Oui voilà exactement, c’est horrible comme sentiment vous n’avez aucune idée. C’est comme se dire “Et si je n’arrivais jamais à me souvenir de qui je suis vraiment, d’où je viens, de qui sont mes proches ?”, c’est comme voir sa vie mourir tout autour de soi mais en même temps rester en vie et avoir ce fardeau de son propre deuil à faire, est-ce que vous imaginez seulement ce que je suis en train de traverser là maintenant ? »
Dans un premier temps elle n’osa pas répondre, assise près de cet homme qui jusqu’ici n’avait parlé que par bribes de phrases, et qui désormais s’ouvrait en grand et laissait s’échapper cet océan de craintes et désespoir auquel elle ne pouvait faire face que par de rassurants gestes et mots sans valeur. Bien sûr qu’elle n’était pas là pour ressentir ce qu’il vivait, et même si elle saisissait son appréhension elle avait du mal à y compatir, la percevant comme démesurée elle qui au cœur de Maeva se sentait au contraire, en sécurité plus que partout ailleurs. « Il ne faut pas voir les choses sous cet angle-là Jack, vous partez beaucoup trop loin, c’est tout. Vous n’êtes pas perdu je sais pas où sur une île déserte après un accident d’avion d’accord, parce que j’ai l’impression que même si vous dites que non vous avez peur d’être perdu » se lança-t-elle en lui prenant les mains dans les siennes et s’enfonçant en lui de la prunelle de ses yeux, « vous êtes ici, dans ma ville à mes côtés et on va retrouver qui vous êtes. Je ne sais pas, on cherchera dans les avis de disparition, on contactera la police. J’ai pas trouvé de papiers sur vous ou dans votre voiture mais on disparaît pas comme ça de la surface de la Terre, je vais m’occuper de vous Jack ok ? Je suis là maintenant.
– Arrêtez, je sais même plus si c’est ça mon vrai nom, c’est stupide.
– Ne dites pas n’importe quoi, allez essayez de vous souvenir de quelque chose, n’importe quoi. Qu’est-ce que vous faisiez sur la route qui longe Maeva, vous alliez vers St Bastien ?
– Solange regardez-moi – coupa-t-il d’un ton froid – je n’ai absolument aucune idée de la raison pour laquelle j’avais pris la voiture ce soir-là. Ce n’est pas que je ne veux pas vous dire, ce n’est pas que j’ai jugé ces détails sans importance, c’est juste que je n’ai plus aucune idée de ce qu’il y a avant ça, c’est le vide, le trou noir, le puits sans fond. Je sais que vous essayez de m’aider mais ça marche pas comme ça. Mais c’est pas contre vous, je vous remercie de vouloir m’aider et si vous aviez pas été là pour prendre soin de moi après l’accident j’aurais sûrement frappé ma tête contre un mur. Sauf que j’ai perdu la mémoire et c’est un détail sur lequel vous ne pouvez rien faire. Je sais pas ce qu’il va se passer après, peut-être que je m’en sortirai mais juste laissez faire les choses et restez vous-même, d’accord Solange ?
– Jack j’ai pas essayé de —
– Non sérieusement, s’il vous plait. Il y a des choses que vous pouvez m’aider à traverser, et il y en a d’autres pour lesquelles il faut juste... me laisser seul, ok ? »
D’accord, l’était-elle vraiment ? Elle referma le dernier bouton de son gilet rouge et remonta son col. Et tout en exhalant un léger nuage de fumée froide, s’accola à lui et passa un bras autour de sa taille. « D’accord » chuchota-t-elle, « dans tous les cas je vous abandonnerai pas Jack, je vous le promets, on est d’accord ? » — et à son tour d’acquiescer en griffonnant un sourire sur son visage pâle de temps glacial. Pendant que lui aussi passait un bras autour d’elle pour qu’ils se réchauffent mutuellement, la trêve prit fin et les flocons en hordes se remirent à chuter de ce ciel blanc dont sans horizon on ne distinguait véritablement les limites. Et le temps que tous deux élèvent dans l’hiver cette touche perdue de chaleur humaine, la neige vint effacer leurs traces de pas, comme s’ils n’étaient jamais vraiment passés par là ; étaient restés dans le cocon de la maison à l’abri des assauts de celle qu’on nomme à juste titre la saison froide, et pas simplement pour son climat. Au bout d’un certain temps Jack se prit à passer sa main dans les cheveux de Solange pour en enlever les flocons, et ses yeux tombant vers le petit papier accroché à son gilet, il ne put s’empêcher de demander « C’est quoi l’histoire derrière l’étiquette ? ». Sur le coup elle ne saisit pas immédiatement, puis baissant la tête elle comprit et répondit comme une rengaine : « C’est rien... en temps normal je bosse dans un fast-food, enfin depuis pas longtemps, et le manager là-bas a instauré ces étiquettes pour les nouveaux arrivants pour que les autres puissent se souvenir de nos noms, ce genre de choses. Je déteste ce truc, j’ai l’impression de me balader à une réunion d’alcooliques anonymes avec mon “Je m’appelle Solange”, c’est stupide.
– C’est pas stupide, je trouve ça mignon que vous la gardiez en dehors du travail, le vit-elle sourire en coin en se tournant vers lui.
– Non enfin... c’est une longue histoire, je vous expliquerai plus tard quand on sera au chaud chez mon ami, près du feu bien tranquilles sur son canapé.
– Ça fait longtemps que vous le connaissez ? » s’interrogea Jack.
Elle parut lever la tête et réfléchir, son regard lancé vers l’immense paysage immaculé, à peine tavelé de la silhouette de quelques arbustes et rochers émergeant de la couche de neige. C’était comme être délaissés au beau milieu d’une page blanche, à l’instar d’une esquisse au crayon inachevée en coin de bloc-notes, coincée sous une pile de feuilles à l’abri des considérations de tout le monde. « À peu près d’aussi loin que je puisse me souvenir, depuis que j’ai trois ou quatre ans. On a été dans la même classe en maternelle, puis dans la même école primaire, le même collège, le même lycée, et ainsi de suite jusqu’à maintenant. On s’est plus ou moins connus toute notre vie en fait, et même si on a toujours, vous savez, eu d’autres personnes à côté il était un des rares de mes amis dans mon adolescence à ne pas partir de Maeva de l’année. Donc forcément, voilà, acheva-t-elle d’un bref soupir.
– Comment ça peut être de connaître quelqu’un comme ça toute sa vie, je crois que j’arrive même pas à l’imaginer. Je veux dire en dehors de la famille. Est ce-que vous deux vous avez déjà été... ? demanda Jack sur un ton incertain.
– Non, on n’a jamais été... » l’imita-t-elle amusée.
Devant eux passa un homme faisant du jogging accompagné de son chien, habillé d’un léger haut de corps qui face à la neige lui chutant sur le visage détonnait tel un détail absurde dans une scène sans queue ni tête. La jeune femme s’étira, faisant tomber un peu de la pellicule de flocons qui était venue s’apposer sur leurs deux statiques silhouettes. « On va pas tarder, sinon on va finir ensevelis et personne ne nous retrouvera jamais » s’amusa-t-elle en fouillant ses poches, « En plus on va finir par nous attendre, je devais ». Elle se stoppa au milieu de sa phrase et bousculant le bras de Jack l’enlaçant, se leva brusquement du banc, ses mains cherchant frénétiquement tour à tour dans la poche gauche puis droite de son gilet rouge. « Il y a quelque chose qui ne va pas ? » questionna l’homme confus en se redressant à son tour. De ses gants elle sonda une dernière fois le fond de ses poches et soupira lentement debout sous la neige tombante, lâchant cette phrase à laquelle Jack ne s’attendait pas et qui sans vraiment le savoir, était précisément celle qu’il redoutait d’entendre : « J’ai oublié quelque chose à la maison, il faut que j’y retourne, je reviens j’en ai pas pour longtemps.
– Ça peut pas attendre plus tard ? Ça fait loin là quand même d’ici à la maison, et enfin...
– Non l’ami chez lequel on se rend est pas à sa maison, je devais l’appeler pour qu’on se retrouve et qu’on aille chez lui, c’est lui qui a les clés.
– Et alors ? interrompit Jack en haussant les bras.
– Et alors j’ai oublié mon portable sur la table de la cuisine, donc on peut pas l’appeler et je me vois mal attendre devant sa porte jusqu’à ce que mes oreilles gèlent et tombent, c’est tout. Y en a pas pour longtemps arrêtez de vous en faire. »
Perplexe, Jack resta muet assis sur le banc pendant que la jeune femme se préparait à rebrousser chemin, se préparait à le déserter au milieu de nulle part. « Vous allez pas me laisser là tout seul quand même ? » lui jeta-t-il d’un air trouble à mi-chemin entre peur et frustration. Ce à quoi elle envoya un regard en suspend, avant de rétorquer « Non, mais vous allez commencer à marcher vers là où on devait se retrouver, c’est un café, vous y serez au chaud et on vous y rejoindra dès que possible.
– Non mais c’est juste que je me connais, je vais me perdre. Et puis ça me dérange pas de refaire le chemin, je vois pas le problème, j’ai juste–
– Jack, vous n’avez pas cinq ans, qu’est-ce que vous voulez qu’il vous arrive ? » le coupa-t-elle le regard froncé vers lui en une pointe d’incompréhension.
Sans vraiment être en tort il ne trouva rien à répondre à cela. Peut-être simplement n’avait-il pas l’envie de laisser Solange s’échapper hors de sa portée, persuadé que si à cet instant précis il lui disait adieu, ce serait la dernière fois qu’il verrait son doux visage et le rouge de son gilet en laine. L’amnésie qui avait ensuivi l’accident avait comme éveillé une peur en lui qui chez la plupart des gens est latente : l’angoisse de perdre quelqu’un au détour de chaque angle mort. La peur d’oublier et d’être oublié, et en fait à y bien penser ce que Jack redoutait c’était un simple mélange des deux, comme si convaincu que seul lui ou elle était réel et qu’en se séparant, l’un d’eux disparaîtrait sur le son feutré d’une lumière se taisant dans la pénombre. Devant lui Solange fit deux pas en arrière et expliqua lentement la marche à suivre pour rejoindre le café. Et quand enfin elle eut fini, l’air de rien elle se courba et l’embrassa sur la joue au son d’un « On se revoit tout à l’heure ». Ne laissant passer nulle réaction, l’homme assis la regarda s’éloigner sous la neige, et avant que son contour ne s’efface dans le trouble de la hâve brume, elle se retourna et lui lança simplement « Et s’il te plait Jack, à partir de maintenant dis-moi tu, ça en devient ridicule ».
Coucher de rideaux.
Midi sonna et pour autant les allées ne vinrent pas s’emplir de plus de monde. Seul Jack le pas hésitant arpentait Maeva par monts et par vaux dans les bras du silence, tentant vaille que vaille de reconstituer ce que la jeune femme lui avait dit à peine dix minutes plus tôt. Aussi longtemps qu’en se retournant il percevait encore les lances parallèles des grilles du parc, tout allait relativement bien ; ces hachures noires au milieu du Sahara blanc qu’était devenu la ville agissaient tel un repère auquel il pouvait se fier et vers lequel il n’hésitait à jeter un œil tous les dix pas ou plus. « Tu continues par là pour sortir du parc, à partir de là tu longes la rue et à ta euh... neuvième droite tu vas arriver dans une petite ruelle entre deux bâtiments. Tu la prends, et au bout de la ruelle tu déboucheras devant le café » — expliqué ainsi cela semblait si simple. Mentalement l’homme comptait les rues, gardait en tête ce chiffre marqué au fer rouge qu’il répétait avec la mécanique d’un disque rayé : « Un, un, un, un ». Avança un peu, passa quelques rues partant vers la droite et enchaina son décompte. Puis il continua sa marche, arrivant devant ces rangées de maisons qui même sans dire mot semblaient l’observer ; pire, ainsi alignées de leurs façades identiques elles venaient semer l’horrible doute dans l’esprit mal à l’aise de Jack, « Six, six, six... ou alors suis-je déjà passé devant cette maison ? ». Pris d’une soudaine hésitation, il enleva sa veste et la posa sur l’une des boîtes aux lettres pour se mettre un repère, puis décida de retourner à l’entrée de la rue et recommencer à compter depuis le début — c’était stupide certes, mais sa peur s’était élevée à ce degré là. Il revint ainsi en arrière, d’une rue, puis deux, puis cinq, puis cinq, puis cinq. Il continua à marcher jusqu’à ce que son esprit ose enfin s’avouer cette vision dont Jack ne voulait pas : celle d’une série de pâtés de maisons copies conformes les uns des autres, sans début ni fin, perdus quelque part au milieu de la brume. Au fur et à mesure qu’il avançait les mêmes quatre maisons réapparaissaient à sa gauche, et tel un rocher qui systématiquement retombe une fois poussé en haut de la colline, Jack poursuivait son supplice. Chaque pas refermant un peu plus le brouillard sur lui, encageant sa vision qui lentement s’étranglait.
Il ne revit jamais ni le grillage du parc ni sa veste. Au bout d’une vingtaine de minutes à faire des allées venues devant ces quatre maisons identiques, l’homme lâcha prise ; baissa les bras et s’accroupit au sol dos à l’une des portes. Dans le fond avait-elle réellement dit neuvième rue, ou même lui avait-elle vraiment demandé de sortir du parc ? Peut-être que quelque part dans la brume Solange patientait sur son banc, attendait et attendrait à jamais que Jack s’échappe des mâchoires de la ville morte et son sbire le silence. Sur un éclair d’espoir il osa se lever et frapper la porte à laquelle il était adossé, mais personne ne vint répondre. Il se plaça près de l’allée et scruta les vitres pour y voir à l’intérieur, mais aucune âme n’y mouvait. Alors en dernier recours Jack s’approcha d’une des fenêtres, effaça du revers de sa main un peu de la neige qui s’y était posé, et là dans l’obscurité de la pièce sur laquelle le carreau donnait, l’homme y vit un petit garçon debout l’observant. « Petit ouvre-moi ! » hurla-t-il, son poing se mettant à frapper la fenêtre brutalement. Mais le petit garçon ne bougea pas, le regarda quelques instants, et repartit rapidement dans son lit sans réagir. Quand de lumière son père éclaira la pièce, Jack fit deux vastes pas en arrière ; là à travers le carreau il vit Mathias entrer dans la chambre, et rejouer mot pour mot cette scène de son enfance auquel l’homme s’accrochait en unique souvenir. Jusqu’ici il n’avait jamais été sûr de s’il avait rêvé ou réellement vécu dans le passé son arrivée à Devalle, mais maintenant avec du recul il en était certain : ce dont il s’était souvenu dans son sommeil était bel et bien un fragment de sa mémoire. La première pièce d’un long puzzle qu’il pouvait désormais commencer à compléter, sans savoir quand d’autres morceaux lui reviendraient, sans savoir s’ils formeraient un tout cohérent. Là enfermé dans le dédale mortel de Maeva, l’homme venait de trouver pour la première fois une certitude à laquelle s’accrocher, en la personne de cette scène de terreur nocturne et de parfums éclos de village d’enfance. Oui, pour la première fois depuis l’accident, Jack ne se sentait plus anonyme.
Comme dans sa mémoire il entendit le petit garçon étouffer ses pleurs dans la housse de l’oreiller, suivi de son père venu le prendre dans ses bras, et en suite logique des choses ce dernier se mit à marcher vers la fenêtre lentement pour voir ce que semblait tant craindre son fils. Étrangement Mathias s’approchait mais à travers le carreau sale ne se laissait distinguer réellement, s’avançant vers Jack comme glissant sur le sol avec la noire grâce d’une ombre mouvante, jusqu’à ce qu’enfin il finisse par coller au carreau ce qu’il semblait si fier d’arborer ; le gris raturé et d’effroi dépeint de son trouble visage monochrome. Du fond de sa face lisse dénuée d’expression, la chimère — l’Apôtre du père, se mit à dévorer Jack du regard et le fit s’écrouler en arrière de terreur sur le sol. Un cri strident s’éleva alors de derrière la vitre, déchira ce silence parfait de ses tons dissonants. Effondré à terre, l’oreille droite de Jack se mit à saigner tel un mince filament d’âme qu’il perdit dans l’effroi. D’instinct il se plaqua les mains sur la tête pour ne plus l’entendre mais le hurlement sourd de l’Apôtre semblait percer même les plus épaisses des parois. Et quand Jack se sentit sur le point de mourir, tremblant des vibrations anarchiques de l’informe hurlement, alors seulement la lamentation sifflante se stoppa, recédant sa place au ténébreux silence qui promptement n’en paraissait plus si terrible. Derrière la vitre, la lumière de la chambre se coupa brusquement pareille à une ampoule qui éclate, et du carreau ne se distingua plus qu’une étendue de noir parfaite, comme si rien n’était jamais vraiment arrivé.
Au sol l’homme ravala sa salive. Son cœur frappant frénétiquement aux parois d’une poitrine qui se levait et baissait à un rythme effréné. Avait-il réellement vu ce qu’il venait de voir ? Il tenta de revenir se coller au carreau mais seul l’aplat noir lui parvenait. Quand il se retourna, il fit face à sa veste posée sur la boîte aux lettres, au centre d’une rue dont la brume s’était évaporée. Jack lança un regard à sa gauche, et là au loin entre les flocons, s’élevaient les hachures du grillage du parc. Sans patienter une seconde de plus il courut saisir sa veste, et « six » en tête se remit en route vers la chaleur du café où il l’espérait Solange l’attendrait. La retrouver c’était tout ce dont il avait envie maintenant, et plus précisément, ne plus jamais la quitter une seule seconde — même sans certitude aucune de s’il était ou non entraîné dans la folie de ses propres peurs. Il battit le sol de ses pas déchaînés, compta sept, huit et enfin à neuf s’engouffra dans cette ruelle étranglée entre deux bâtiments, telle qu’elle l’avait décrite. Sans jamais s’arrêter Jack continua de courir, fila entre les deux parois de ce maigre boyau à la hauteur étouffante. Et au fur et à mesure qu’il pressait le pas, le fond semblait s’en éloigner, noyé dans un jour s’enténébrant avec la brutalité d’une éclipse inattendue. Il n’osa jamais se retourner vers le début de la ruelle, et quand d’interminables minutes plus tard il en arriva au bout, abattu, Jack n’eut d’autre réaction que de se laisser tomber à genoux.
Seul, dans le jour devenu nuit, au milieu du cul-de-sac. Quatre cloisons fermées sur lui telles les parois d’un étriquant placard, avec pour unique échappatoire une énigmatique porte de métal là où aurait du se dresser la façade du café. L’homme commença à avancer pour l’ouvrir, et s’arrêta quand projetée sur lui par les lampes suspendues aux murs, il vit une ombre grandir derrière sa personne. En une pincée de secondes il fit volte-face, et devant ses yeux de crainte vêtus l’Apôtre se dressait. Il tenta de se retourner et d’ouvrir la porte pour fuir, mais la haineuse créature lui fonça dessus et le poussa violemment contre le mur de ses bras distordus. Le visage de Jack vint se frapper contre le crépi du cul-de-sac maculé d’invisibles regards, et à peine eut-il le temps de se relever que la bête le culbuta une seconde fois. Le crâne meurtri et la figure crispée, l’homme à terre cherchait une échappatoire à cette créature se refermant sur lui, et pareil à un réflexe soudain, il balaya d’un revers de jambe et la fit basculer sur le pare-terre semé de crasse du fond de ruelle.
Profitant du fait que l’Apôtre soit étalé au sol, Jack se releva non sans difficulté et ouvrit enfin cette porte trônant au centre du mur qui se présentait à lui comme sa seule issue de sortie. Derrière ce masque de métal à l’aura mystérieuse, il déboucha sans raison sur une chaussée quelque part en rase campagne où des voitures passaient en trombe, accueillies par une réalité qui soudainement, avait cessé de faire sens. À peine le temps de rester tétanisé par la vision surréaliste qui se présentait à lui, la bête s’était relevée sur ses membres maladroits et de dos vint lui foncer dessus ; le projeta sur la chaussée, l’élança dans le meurtrier flot de véhicules. L’homme se sentit basculer en arrière, loin du chuintement de quelques voix distantes qu’il lui sembla percevoir du fond de la ruelle. Ainsi abandonné en proie aux phares en furie, du coin de son regard mouvementé il n’aperçut que brièvement le 4x4 qui vint déchirer son crâne en–
Sans raison aucune il repensa à sa petite amie d’enfance.
Il se revit tôt dans le matin s’échapper de chez lui dans Devalle pour aller la retrouver, avant même que le clocher de son tintement résonnant ne marque quatre heures, marcher dans les étroites rues alors que le monde de sommeil vibre encore. Il se souvint comme ce jour-là l’atmosphère était plus fraiche que de raison, et sous son manteau brun il pouvait quasiment sentir sa peau se hérisser d’air glacial. Rares étaient les âmes à parcourir ces heures que la nuit mourante hébergeait, en dehors de l’adolescent levé seul dans Devalle, ne vagabondait que le camion des éboueurs faisant sa tournée où personne ne serait là pour le voir. Toute la scène était embrassée par les chants aigus des oiseaux dans les arbres qui bien éveillés depuis longtemps entonnaient leurs mélodiques sérénades juste devant les fenêtres endormies de la population, secouant la fragile paix de leurs absurdes songes. Ainsi évadé dans la presque aube, Jack avait parcouru la ville jusqu’à atteindre la place du village où, assise au rebord d’une table en pierre, l’attendait cette adolescente aux bras nus couverte d’un léger haut blanc seulement. Bien qu’adulte il n’arrivait après coup à se souvenir de ce à quoi elle ressemblait exactement, persistait en son esprit cette idée qu’il était venu se placer à côté d’elle, et doucement l’avait embrassée entre les caresses du vent revers de l’hiver. Il avait saisi cette vaporeuse nuque aux courbes indistinctes car perdues dans la brume de sa mémoire, et sans même murmurer le moindre mot, avait apposé ses lèvres au trouble visage blanc de l’adolescente ainsi perdu dans le flou d’une photographie. Leurs silhouettes tremblantes s’étaient enlacées l’une l’autre et pendant qu’il se retirait, elle l’avait regardé posément et soufflé du creux de sa voix calme, « Jack –
À peine eut-elle le temps d’entamer sa phrase, que sous la vue désemparée de son petit ami, des flammes jaillirent de sous elle et la dévorèrent d’incandescentes lacérations. Il tenta de l’éteindre, d’apaiser ces hurlements s’élevant des entrailles du brasier, mais il était trop tard. L’adolescente lâcha un râle, et son corps flamboyant s’échoua au sol sous les larmes de Jack impuissant levant bras au ciel. Il resta penché sur la dépouille pendant de longues minutes, le temps d’écouler quelques flots incessants qui même réunis n’auraient suffi à étrangler la surréelle fournaise. Petit à petit sa mémoire se referma sur lui, et sans même vraiment y penser –
Jack percuta le sol de la ruelle.
La tête collée au tapis enneigé, il entendit le résonnement de deux personnes accourant vers lui en criant de vaines paroles qui ainsi inconscient lui semblaient si lointaines. Solange fut la première à arriver à ses côtés, à se jeter au sol pour le prendre dans ses bras terrifiés. « Jack réponds-moi, dis quelque chose » s’empressa-t-elle de lui lancer, tenant son visage dans la chaleur de ses gants. L’ami de la jeune femme ne tarda à arriver, demandant à son tour « Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
– Je sais pas Viktor, il marchait vers nous depuis la ruelle et il s’est écroulé au sol sans prévenir, comme ça.
– T’es sûre qu’il a pas tout simplement trébuché ? s’interrogea l’homme debout perplexe.
– C’est ce que j’ai cru aussi, mais au bout d’un moment quand j’ai vu qu’il se relevait pas j’ai couru vers lui » expliqua Solange désorientée dans la panique du moment.
Alors elle chercha, retourna le visage de Jack à demi inconscient et finit par voir l’entaille en haut de son front qui s’était violemment rouverte à l’impact et de laquelle s’échappait ce tendre liseré rouge nuit. « Il faut que je l’emmène à l’hôpital, il tiendra pas comme ça » s’affolait la jeune femme par pics d’illogismes ; et Viktor de s’asseoir à ses côtés et de la ramener à la raison, « Arrête il a rien, il a juste glissé et s’est ouvert un de ses points de suture, tu t’en fais trop pour lui » commença-t-il en passant un bras autour d’elle l’air de l’inviter à se relever, « de toute façon même à pied on pourrait pas quitter Maeva par ce temps-là ». Elle se leva de terre et regard baissé ne put qu’être d’accord, parce qu’elle savait qu’elle s’emportait mais quoi qu’elle y fasse c’était plus fort qu’elle. « Je sais, je sais – se mit-elle ainsi à répondre – c’est juste que, j’arrive pas à ne pas me sentir coupable pour lui. Ce mec a eu un accident et c’est moi qui me suis occupée de lui, il se souvient plus de rien, il sait même pas s’il a de la famille, une ville, rien, il a que moi au monde pour le moment. Si moi je le laisse tomber, il est tout seul ici, et je peux pas faire ça, ça me ressemble pas. Enfin je sais pas quoi, c’est comme un oiseau tombé du nid, si je m’occupe pas de lui... j’arriverai pas à dormir sur mes deux oreilles ».
« Reviens à nous Jack, je t’en supplie » implora-t-elle dans son oreille une dernière fois. Et tel réveillé par l’entente lointaine de son prénom, l’homme au sol cracha une gerbe de sang et ouvrit les yeux, ses bras tentant de le relever inhabilement. « Solange ? » expira-t-il tout bas en premiers mots, ce à quoi agitée elle vint répondre rapidement « Quoi Jack, parle-moi » à son visage glacé.
« Solange, je sens plus mes jambes »
Il s’écroula au sol et ne s’éveilla pas.
Acte III.
Damien
Il n’y a que complètement exilé hors d’atteinte de tous ceux que l’on aime que soudainement leur vraie valeur nous apparait. Avant cela ne reste incrustée dans nos pupilles froides que la somme de leurs actes au jour le jour, leurs façades de granite d’où s’échappent ces mots à la valeur mal jugée. En dehors de son propre avis sur elle-même une personne n’est pas aux autres ce qu’elle dit ou même véritablement ce qu’elle est, mais simplement ce qu’il reste imprimé dans la mémoire de son entourage — les vestiges érodés du quotidien dont ne persistent qu’une poignée de scènes et expressions, telles des ruines sans contexte dont on cherche le sens. Perdre un proche c’est en quelque sorte laisser mourir une partie de son propre être, alors qu’être oublié de tous c’est périr mille fois dans les yeux de tous ceux qui jadis comptaient. Voilà la raison pour laquelle beaucoup se ruent au chevet des mourants et gravent leur présence jusqu’à l’ultime soupir, parce que bien plus qu’un jeu de vie et mort ce qui compte c’est montrer aux autres qu’ils ont comptés et que le pas final franchi leur mémoire subsistera. Oublier et être oublié c’est voir son être s’effacer progressivement dans la brume épaisse. Hurler et ne plus être entendu, courir mais ne plus aller nulle part ; respirer l’air et vivre, mais ne plus vraiment être là.
Au cœur des vagues figées de voitures quelqu’un prononça un coup de klaxon, mains pressées enlaçant le volant de frustration, point mort et regard bloqué. Emboîtées en rangées et lignes tels des cubes dans l’embouteillage qui engorgeait les rues ce soir-là, chaque véhicule y allait de son petit à-coup d’énervement, vacillement de phare ou râle de frein, nul ne sachant quand enfin de leur prison motorisée ils sortiraient. Sur l’un des sièges passagers, tête accolée à une peluche de raton-laveur, un petit garçon ouvrit lourdement le regard sur l’intérieur assombri de l’habitacle, ses oreilles s’éveillant au son de la climatisation brûlant l’air ambiant. « Ça y est on est arrivé papa ? » murmura-t-il lentement à voix enrouée pendant qu’il tentait sans succès d’étendre ses jambes à l’intérieur du monospace noir. « Non Ben on est loin d’être arrivés, y a des bouchons, rendors-toi ça passera plus vite.
– Mais je suis plus fatigué papa, implora-t-il en retour, passant une main dans ses cheveux qui depuis une heure de pesant sommeil avaient adopté la forme de la peluche lui servant d’oreiller de fortune.
– S’il te plait fais une sieste, papa est fatigué aussi tu sais, il est tard, marmonna-t-il exténué.
– Maman nous attend pour manger pas vrai ? »
À cette existentielle question l’homme en costume gris foncé soupira, regarda l’heure sur l’affichage de la voiture et à la vue de l’éclatant « 23h47 » qui rayonnait dans la pénombre, rétorqua simplement « Bien sûr qu’elle nous attend » dans l’espoir que son fils de sérénité fermerait les yeux. Ben resta un bref moment silencieux, puis ouvrit la boîte à gants pour en saisir un bonbon à la menthe qu’il envoya au creux de sa bouche. Dans l’atmosphère environnante de froid et chaud bercée du bruit de mastication, le père baissa un peu le chauffage et recula son siège un instant le temps de se décrisper les jambes. Devant son regard harassé s’exécutait l’irrégulier balai des essuie-glaces ; des diagonales dansantes au fond du soir, leurs agiles pieds léchant les parebrises embués des voitures anonymes. Une demi-heure plus tôt un éclair de pluie s’était abattu sur eux et maintenant que le calme était revenu, perlaient en amas ces étincelles d’averse qui scintillantes à la lumière des multiples phares, flamboyaient sur le ciel noir telles les étoiles que la voute nuageuse aurait dû accueillir. À vingt kilomètres au-devant du tapis de carcasses immobiles, les quatre files fraîchement sorties de l’autoroute venaient s’étrangler dans un rond-point bloqué par les pompiers, duquel au compte-goutte s’échappait de temps à autre un véhicule, rescapé d’un tunnel statique qui jusque-là paraissait sans fin. Un embouteillage c’est comme rester assis devant une horloge qui tourne, soudainement le monde semble fondre dans une informe bouillie alanguie dévorant secondes et minutes pour n’en recracher que d’interminables heures ; des siècles et décennies qui s’écoulent assis au volant avec la violence de sept ans dans le désert. À travers le pare-brise le père observa la voiture devant lui redémarrer et avancer de deux mètres, avant de s’arrêter à nouveau. Sorti de ses pensées par cette fraction de mouvement dans les ténèbres, il regarda à nouveau à sa droite et y trouva Ben qui enlacé par l’ennui s’était rendormi.
Sa main droite tâtonnant sous la seule lumière des phares arrière de la voiture devant lui, l’homme saisit son portable coincé entre le frein à main et son siège, et composa le numéro de la maison. Il attendit sept ou huit tonalités qu’au bout du fil, à peine éveillée, cette femme décroche d’une voix que le trouble du combiné noyait de grésillements : « Allo qui c’est à l’appareil ?
– Chérie c’est moi, je suis encore avec Ben dans la voiture, on est bloqué à la sortie de l’autoroute, tu t’inquiètes pas trop, t’as déjà mangé ?
– Eh... écoute il est presque minuit, évidement que j’ai mangé, mais enfin vous êtes encore sur l’autoroute ? Qu’est-ce qu’il s’est passé, vous avez une panne ? se soucia-t-elle toujours d’une voix très grave et lente.
– Non, on est assez loin bloqué dans les bouchons depuis... quelque chose comme deux heures et demie. Apparemment à la radio ils disent qu’il y a eu un gros accident au rond point là tu sais où on passe d’habitude »
La femme resta perplexe à l’autre bout du fil, assise sur le côté de son lit, éclairée par la dorée chaleur de la lampe de chevet et son abat-jour grisonnant. Ainsi sans bouger elle laissa s’écouler un léger blanc dans la conversation, avant de demander par semblant de curiosité « Quel genre d’accident ? ». Son mari dans la voiture prit une inspiration et se passant la main gauche sur le visage, répondit machinalement « Il y a un camion de livraison qui est venu se renverser au milieu du rond-point et a déversé toute sa cargaison au sol. Ça fait depuis huit heures qu’ils essayent de mobiliser les pompiers pour déblayer la route mais pour l’instant il y a qu’une voie d’ouverte, donc tout le trafic vient se bloquer là. C’est assez hallucinant j’ai jamais vu autant de voitures d’un coup, on voit des phares jusqu’à l’horizon. Je sais même pas à quelle heure je vais arriver, j’en peux plus.
– Ah... il y a beaucoup de dégâts, ou des blessés ?
– Bah, si j’me souviens bien c’était quelque chose comme une cargaison de pylônes en fer ou un truc dans le genre, et tout est venu voler sur les voitures qui étaient aux alentours, il y a pas mal de blessés oui. Le chauffeur est mort je crois, je sais pas.
– Chéri, je suis vraiment désolée mais, je suis vraiment fatiguée... je vais me recoucher je crois, on se verra quand tu arrives à la maison d’accord y a pas de souci ? »
Muet avec Ben à l’autre bout du fil, l’homme resta sans répondre à l’écoute de sa femme qui au loin semblait décrocher de la conversation et l’abandonner. Par peur de la garder de force sans doute, il répondit « À tout à l’heure, je t’aime » et coupa son portable, de nouveau seul à l’épicentre de l’océan de voitures. Son fils trop pris dans ses rêves ne le vit pas s’énerver et frapper de frustration le volant, lui qui enfant caressé par la douceur de la peluche voguait loin dans son esprit, pilote d’un bateau pirate dans la tempête de Dieu sait quelle île déserte. Et assis au volant son père qui enchaîné à terre par la réalité ne parvenait à effleurer le royaume des songes, n’arrivait malgré ses efforts à briser les barrières de véhicules qui l’encageaient férocement de teintes colorées assombries par la nuit, leurs phares flamboyants l’aveuglant avec l’éclat de projecteurs qui paveraient les miradors de sa prison mentale. À travers le pare-brise le père observa la voiture devant lui redémarrer et avancer de deux mètres, avant de s’arrêter à nouveau. Sorti de ses pensées par cette fraction de mouvement dans les ténèbres, il regarda à nouveau à sa droite et y trouva Ben qui enlacé par la nuit s’était rendormi. L’homme décrocha sa ceinture, ferma les yeux et cracha « J’en peux plus » à la face du soir ; haut dans le ciel la demi-lune qui planait sur la scène repartit derrière les nuages, et tel le geôlier de son infinie cellule, abandonna Ben et son père dans le cocon noir de leur cachot.
Aux alentours d’une heure et demie du matin, de même que les papillons s’évadent de leurs opaques chrysalides, le monospace noir arriva enfin à ce rond point que jusque-là il n’avait imaginé atteindre qu’en rêve. Quand bien même la plupart des débris et dommages avaient été déblayés depuis le temps, restaient entassées sur le bas côté les carcasses éclatées des voitures qui plus tôt avaient reçu sur elles les lances de fer. Malgré les teintes trompeuses de bleu élancées par le gyrophare de l’ambulance et des pompiers, on distinguait encore nettement les projections de rouge foncé qui étaient venues s’asperger sur les vitres. La cargaison de barres et structures métalliques s’était déversée sur eux telle une pluie d’effilées flèches meurtrières, transperçant les corps immobiles de ces personnes dont ne restait désormais que quelques carcasses de voitures en rebord de route, des vitres peintes à coups jets de sang proférés de visages hurlants, et ce camion renversé en sépulture informe à leurs côtés. Arrêté au milieu du rond-point, le père resta un instant à contempler terrifié les vestiges de l’accident qui respiraient encore, et voyant que son fils commençait à s’éveiller il lâcha le frein, prit sa sortie et s’envola au loin sur la route qui le mènerait à sa maison endormie. Sur des chemins comme ceux-ci à deux heures du matin il n’y a plus âme qui vive, au son propre comme au figuré, et les rares voitures qui les arpentent se retrouvent ainsi lâchées dans un univers où vidé de vie, elles pourraient se croire seules au monde. Sans plus attendre, porté par la route déserte sur laquelle il conduisait, le père pressé de revoir sa dulcinée commença lentement à monter en vitesse. Après tout c’était principalement de la ligne droite, et plein phares levés devant lui que diable pouvait-il bien arriver ? À part si le ciel lui tombait sur la tête à cet instant précis il n’y avait rien en mesure de se mettre au milieu de sa route, alors regard enfoncé dans la semi-pénombre des phares, l’homme continua d’accélérer. Coupa le chauffage une bonne fois pour toutes et continua d’accélérer, remis correctement sa ceinture et continua d’accélérer, passa la cinquième et continua d’accélérer. Arriva au point où– « Papa qu’est-ce que tu fais ? ».
Par à-coups sur la route mal entretenue, le monospace noir freina sa course, les pneus hurlant au rythme du goudron qu’ils accrochaient de leurs griffes. Cœur encore battant à l’entente de la voix de son fils éveillé, le père se retourna vers lui et tenta de marmonner d’un ton qu’on devinait agité « On est bientôt arrivés Ben, rendors-toi, je te réveillerai quand on sera à la maison d’accord ? ». Ne réalisant pas vraiment où il se trouvait, l’enfant se mit à demander combien de temps avait-il dormi, quelle heure il pouvait bien être, et si leur mère les attendait encore. Il y eut un instant de battement durant lequel le père reprit en main le volant, ce après quoi il répondit à voix basse : « Il est très tard, on va rentrer, manger vite fait quelque chose et aller au lit directement d’accord ? » Le petit garçon jeta un œil vers son père pendant que la voiture à course désormais normale filait aveuglément sur la ligne droite bordée de champs. « Rendors-toi Ben » laissa passer l’homme une dernière fois, alors que du bout de sa main il lui caressait brièvement les mèches. Son regard ainsi fixé sur le petit garçon replongeant dans son sommeil, le père continua d’accélérer ; reprit sa course, et l’attention détournée ne vit jamais l’adolescent qui surgit du champ de blé à sa droite et ripa violemment sur son capot.
Après virage.
Vêtue de noir, ses pieds venaient battre le sol carrelé des longs corridors exigus de cet hôpital qui même minuit passé, ne cessait de respirer et gronder de toute part. Lancée fuyante telle une flèche l’adolescente esquivait les brancards, bousculaient les ombres, filait fugace au rythme de son visage anxieux. Elle n’était plus sûre du numéro de chambre qu’elle était censée chercher mais peu importe où il reposerait elle atteindrait ses côtés avant tout le monde. Il y a une heure de cela à peine alors que la jeune fille était dans sa chambre profondément enfoncée dans son sommeil, avait retenti au milieu de la nuit la sonnerie du téléphone. Cette dernière avait tourné quelque temps dans le vide avant que le père yeux mal ouverts sorte de sous sa couette pour aller répondre. Après cela tout était allé très vite, la voiture familiale avait tracé dans la nuit au milieu des rues vides jusqu’à l’hôpital et sans même que ses parents n’aient le temps de l’accompagner, l’adolescente était partie à la poursuite de son seul amour. Quand son évasive silhouette à coups de rapides regards dans les chambres aperçut celui qu’elle était venue voir, ses pieds freinèrent net et elle pénétra dans la petite pièce cœur battant. Trop peu sûre de ce qu’elle y trouverait, elle replaça ses longs cheveux et avança un pas après l’autre, dans le cocon feutré du petit cube blanc et ses armées de monotones sons. À droite du lit où brisé le patient gisait allongé, son moniteur cardiaque marquait la mesure de réguliers bips qui le silence accueillait. Se fondant en arrière-plan comme un discret bruit de fond auquel plus personne ne prêtait attention et sur quoi vint s’apposer la douce voix de la jeune fille : « C’est moi, parle-moi ». Dans un recoin de pièce assise muette sur sa chaise à veiller sur son fils, la mère regarda l’adolescente et lui murmura posément « Il n’est pas encore réveillé Alice, viens et assis toi, laisse-le se reposer.
– Est-ce que Neill va bien ? Qu’est-ce qu’ils ont dit ? s’empressa-t-elle de répondre en prenant un siège à son tour.
– Je ne sais plus trop, le choc a été brutal mais l’important c’est qu’il va s’en tirer sans blessures à vie, il a une fracture au bras et à la jambe mais c’est rien, juste... il est en vie c’est tout ce qui compte à mes yeux, expliqua la mère du garçon d’un ton extraordinairement calme pour une femme que l’on aurait pu imaginer s’arracher les yeux de larmes.
– Ils ont dit dans combien de temps on pourrait lui parler ?
– Écoute Alice il est très fatigué, ils vont le garder quelques jours, peut-être plus, pour s’assurer que tout va bien. La voiture l’a percuté assez violemment, je sais pas comment ça s’est passé, c’est le conducteur qui l’a emmené à l’hôpital. Je sais que tu t’inquiètes mais tu ferais mieux de rentrer chez toi et de revenir plus tard » acheva la mère d’un ton toujours aussi sobre et monocorde, presque moralisant sans vraiment l’être.
Alice yeux bordés d’inquiétude se tourna vers son petit ami le temps d’un long moment pesant qu’elle porta de pensées nerveuses, puis se retourna à nouveau vers la mère de Neill en lâchant « Non Mme Svanhild je veux rester là, s’il vous plait, c’est important ». Il y eut un silence relativement court après une demande si simple et d’agitation emplie, ce après quoi le couperet tomba brutalement sur un sifflement que personne n’aurait pu prédire : « Quand il aura besoin de toi il t’appellera, en attendant rentre chez toi ». Sur l’instant Alice ne sut trop quoi répondre, elle qui drapeau blanc en mains avait pénétré dans la chambre, se voyait désormais fustigée de balles. Elle savait d’expérience que la mère de Neill ne l’avait jamais véritablement appréciée, elle savait qu’à aucun moment d’aussi loin qu’elle se souvienne elle ne l’avait vu approuver leur relation... simplement elle ne se serait jamais douté qu’en un moment comme celui-là elle oserait sortir sa langue lui servant de lame et l’attaquer de mots incisifs à son instant le plus faible. Tout ça pour des futilités qui ne valaient même pas la peine d’être décrites ; armant son courage à deux mains, Alice ravala sa salive et d’un ton qu’on devinait plus ferme que jamais, alla s’asseoir près de son amour en crachant au visage de la mère un violent « Je vais être franche Mélanie je sais pas pour qui vous vous prenez mais j’ai parfaitement le droit de rester là ». Une phrase lancée d’une unique traite, qui par ses simples mots brisa cette atmosphère de nerveuse quiétude. Sortie de son masque de pierre, la mère se retourna vers l’adolescente d’un visage que même encore bloqué par la sécheresse de larmes on sentait révolté, animant sa bouche de mots acérés envers cette simple jeune fille contre qui depuis un certain temps déjà elle menait une furieuse guerre de tranchées. D’une certaine manière la racine de leur haine était que sans jamais réellement l’avouer, elle et son mari n’avait toujours voulu pour leur fils que l’exact schéma qu’eux-mêmes avaient suivi, et toute prétendante n’étant pas la parfaite copie de leur si parfaite relation se voyait systématiquement claquer la porte au visage. Et dieu sait ô combien Alice sous le voile de sa grâce silhouette était loin de rentrer dans les idéaux insensés auquel elle aurait dû correspondre, trop actuelle sans doute à leur goût, ses désirs et ambitions allant par-delà tout ce à quoi une jeune fille de son âge serait possiblement en droit de prétendre. « Jusque là je t’ai laissé venir le voir parce que j’avais de la peine pour toi mais je vois que t’es même pas capable de respecter un moment comme ça. Sors d’ici tu n’as plus rien à faire là, clama Mélanie d’un regard fulminant mais toujours du bas de sa voix platonique.
– Mais il est pas question que je bouge mon cul de cette chaise, je sais pas qui vous croyez être pour me parler comme ça mais c’est pas à vous de décider de–
– J’ai dit rentre chez toi, je suis sa mère j’ai encore le droit de décider qui je veux au lit d’hôpital de mon fils, c’est clair ? la coupa-t-elle s’emportant de plus en plus dans son ton.
– Si vous voulez que je me barre de la pièce il va falloir me passer sur le corps ok ? Jusqu’à preuve du contraire si quelqu’un devait dégager ici maintenant ça serait vous, continua Alice en se levant brusquement de sa chaise, voulant crier mais n’osant trop élever la voix dans l’hôpital.
– Bon écoute Alice–
– Non Mélanie maintenant c’est vous qui écoutez, je sais que vous vous croyez tout permis parce que bla-bla vous êtes sa mère et vous l’avez vu grandir et bien j’en ai rien à foutre. Ça va faire un an que moi et Neill on est ensemble vous comprenez ? Un an putain, au bout d’un moment il va falloir vous rentrer dans le crâne que je vais rester avec lui pour un bon bout de temps et que c’est pas vous qui allez décider de si oui ou non on continuera à se voir ? Vous réalisez que votre fils a tellement peur de vous qu’il sort en cachette le soir pour me voir tout ça parce qu’il ose pas confronter votre regard ? Est-ce que vous avez la moindre idée d’à quel point ça fait de vous une mère indigne ? Alors non je l’ai peut-être pas élevé mais j’ai tout autant voire plus le droit d’être dans cette chambre avec lui que vous là maintenant »
L’adolescente yeux froncés clos son monologue de fureur en pointant du doigt la porte, concluant en touche finale de rage « Dehors maintenant, je veux être seule avec lui ». Mélanie resta figée pendant un moment, remuant ses lèvres au rythme d’ébauches de phrases qui toutes ne semblèrent assez fortes pour rétorquer quoi que ce soit à la jeune fille. Enfin commença-t-elle à peine à répondre vaguement quelque chose, qu’une infirmière pénétra dans la chambre et les observant tour à tour, murmura : « Mesdames s’il vous plait, il est tard et des patients se plaignent du bruit, si vous pouviez descendre d’un ton, merci ». Abattue dans sa colère, la mère se leva simplement de son siège et sortit de la chambre en trombe, d’un revers de bras qui bouscula l’infirmière plongée dans l’incompréhension. Cette dernière se retourna vers l’adolescente auprès du lit, et surprise lui demanda « Qui c’était ? » en haussant les épaules, perplexe. « C’était sa mère, maintenant si vous pouviez sortir de la chambre, j’aimerais bien rester seule avec umon petit ami ». La fille de blanc vêtu persista à rester dans l’entrée de la pièce, comme un brin indécise, tentée de s’échapper du regard noir d’Alice mais à la fois soucieuse de–
« Je veux être seule, sortez de la pièce s’il vous plait »
Dans le couloir assis sur un banc, sa tête enfoncée dans ses propres mains, se tenait un homme dont le long de ses bras découlaient ces larmes d’anxiété plus lourdes que le sang qu’il avait fait verser. Incrusté à même ses yeux vitreux, se redéroulait encore et encore ce moment fatidique où se retournant vers la route il avait entraperçu la silhouette de Neill venant s’éteindre sur son capot tel une fleur fauchée par le vent. À pas pesants une femme vint s’asseoir délicatement à ses côtés et l’étreint d’un bras concerné, déposant à voix basse « Damien c’est moi, est-ce que ça va ? Je suis partie dès que t’as appelé, j’ai fait du plus vite que j’ai pu ». Ne lui prêtant pas attention, l’homme restait silencieux, déversant toujours plus ces perles de culpabilité qui luisaient aux courbes de son visage. Il avait certes beaucoup de circonstances atténuantes dont la fatigue mais jamais au grand dieu n’aurait-il imaginé qu’un jour de ses propres mains il briserait un adolescent si innocent par la seule violence de son inattention. « C’est lui dans la chambre là ? » demanda sa femme en tendant le regard dans l’embrasure de la porte — apercevant Alice tête couchée sur le torse de son amour inconscient, laissant glisser entre ses mèches quelques fines larmes. Soudainement tiqué d’une question, Damien leva le visage et demanda discrètement, « Est-ce que Ben a réussi à s’endormir ?
– Plus ou moins, j’ai eu du mal à sortir de la chambre, il voulait pas que je le laisse tout seul et... surtout je crois qu’il comprendre pas encore vraiment ce qui s’est réellement passé.
– J’arrive même pas à croire... enfin, à oublier la manière dont il m’a regardé quand il est sorti de la voiture et a vu ce gosse là au sol avec ce sang dans mes mains, j’aurais jamais cru que–
– Arrête Damien on va régler tout ça, tout va bien se passer, il faut juste que tu... calmes-toi – commença-t-elle en se passant une main exaspérée dans les cheveux – on va faire avec les choses au fur et à mesure que ça se passera, pour l’instant souffle un peu.
– Comment tu veux que tout se passe bien ? J’ai renversé un gamin, comment tu veux que j’arrive à vivre avec ça comme si de rien n’était ? s’exaspéra l’homme en secouant les mains d’incompréhension, ses yeux rougis par les larmes qu’il n’arrivait même plus à verser.
– Il est encore en vie oui ou non ? » demanda alors peu sûre d’elle sa femme en fronçant le regard, remettant brièvement en cause sa foi en son mari.
Damien s’interrompit de lui-même pour réfléchir, jeta à son tour un regard par la porte où Alice yeux fermés campait la solitude de la pièce de sa présence. Après un laps interminable de paroles qui ne parvenaient à sortir, l’homme soupira de toute son âme et répondit « Bien sûr qu’il est en vie mais pour moi c’est tout comme ». La caméra se recula et au cœur du bâtiment mouvementé, délaissées en maigres points noirs sur de longs couloirs blancs, les deux adultes se saisirent l’un l’autre assis sur le banc et ne formèrent plus qu’une forme abstraite et pleurante devant laquelle les gens continuèrent de passer, sans même baisser le regard. Un hôpital à y bien penser c’est un peu la personnification de tout ce jeu de contrastes ; à chaque recoin de pièce s’écoule un drame humain, sans que pour autant à un mètre les unes des autres les âmes meurtries ne croisent leur regard. D’immenses veines de carrelage blanc, dans lequelles viennent se compartimenter tout le désarroi du monde derrière des portes noisette étiquetées d’impersonnels numéros. Au-dehors, maintenant que les allés venues de l’ambulance avaient cessés, la structure en murs beige paraissait presque transpirer de sérénité sous ses formes régulières et ses lignées de vastes flammes jaunes blafardes. Des halos projetés par les lumières des chambres, sous une pluie diluvienne qui désormais noyait la nuit de son profond marasme.
« Excusez-moi » murmura un adolescent qui s’était avancé discrètement vers Damien, ses jambes tremblantes égouttant de son jean les fouets d’averses qu’il avait traversés pour arriver là, « Est-ce que vous savez qui est dans cette chambre ? ». Le père le regarda perplexe ne sachant s’il devait répondre, puis après un bref coup d’œil vers l’intérieur de la chambre, répondit d’un ton haché le nom de Neill. À cela le jeune homme répondit merci d’un hochement de tête, enleva sa veste trempée qu’il accrocha au rebord du banc, et pénétra à l’intérieur de la pièce. Dans la petite chambre, Alice couchait tête muette depuis de longues minutes déjà, échappant de sa fine bouche les mots « Reste avec moi je t’en prie » de temps à autre, par mécanisme de crainte plus qu’autre chose. Sans vraiment savoir pourquoi, elle était hantée par cette pensée horrifiante qu’il ne sortirait pas de l’hôpital intact, et que s’il le faisait rien ne serait comme avant. Elle n’avait pas les détails exacts du déroulement de l’accident, tout ce qu’elle savait c’est que Neill au cœur de la nuit était parti et sans raison aucune avait fini par percuter le capot de cet homme étranger au regard émacié. De sa main droite elle caressait le drap du lit couvrant le corps faible de son amour, dans l’éternelle attente d’une quelque réaction qui malgré ses souhaits ne venait pas. Après un dernier instant de paix, la porte de la chambre s’ouvrit en grand et pénétra cet adolescent ruisselant de l’orage qui, visage appréhensif, porta une main à sa bouche. Dès qu’elle le vit Alice se leva de sa chaise et courut le prendre dans ses bras, ayant pour la première fois depuis le début de cette interminable nuit quelqu’un sur qui reposer ses angoisses. Après l’avoir enlacé de craintes, elle se retira lentement et plongeant son regard dans le sien, s’exclama simplement « Qu’est-ce qui t’as pris autant de temps Jack ?
– Je sais pas, sa mère a appelé chez moi il y a une heure seulement ou quelque chose comme ça, j’ai voulu arriver plus vite mais avec mes parents on s’est retrouvé bloqués dans la circulation, j’ai cru que j’arriverais jamais.
– Oui il y a eu un accident près du rond-point de la sortie de l’autoroute, ils en parlaient à la radio sur le chemin de l’aller, expliqua-t-elle pendant que Jack passait son regard derrière elle vers son ami allongé dans son lit.
– Est-ce qu’il va bien ? demanda-t-il d’une traite en commençant à s’avancer à son chevet.
– Je sais plus, il a des fractures si je me souviens bien mais il va s’en sortir c’est tout ce que j’ai retenu » acheva Alice pendant que les deux adolescents prenaient place près de Neill inconscient.
Tous deux marquèrent une pause, après quoi Jack se tournant vers son amie demanda si cela faisait longtemps qu’elle était arrivée là. Comment dire, longtemps ? Pas réellement, est-ce que pour autant ce moment seul auprès de son amour muet n’en avait-il pas paru interminable, c’était déjà autre chose. Bien sûre elle tentait de le masquer, ou tout du moins de ne trop montrer sa détresse, tout simplement parce que même en cet instant de larmes peint elle n’arrivait à baisser sa garde et s’afficher faible. « J’arrive même pas à imaginer ce que ça doit être pour toi là maintenant » se désespéra Jack sourcils plissés d’amertume envers l’adolescente courbée. « La même chose que pour toi, je suis inquiète pour lui c’est tout, c’est notre meilleur ami à tous les deux je veux dire » répondit-elle sobrement d’une voix défaillante que sa gorge nouée n’arrivait à tenir. Elle s’humecta les lèvres, puis regard tombant, se laissa prendre dans les bras de l’adolescent pendant que celui-ci répétait tout bas « meilleur ami », son regard plongé dans le vide. Même à travers la vitre veinée d’eau, on aurait pu voir sur son visage distordu s’esquisser cette phrase que Jack ne parvenait à extraire de ses pensées ; ces quelques mots qu’il avait tardé à avouer et qui désormais lui planaient dessus telle la guillotine sa propre sentence. Si dès pied posé dans la chambre il avait dit à Alice ce qu’il était originellement venu confesser, les choses auraient été d’autant plus simples c’est un fait. Mais maintenant qu’il la tenait là dans ses bras tête baissée, tous deux bercés amèrement par les graves murmures de l’orage, c’était tout bonnement devenu impossible. Peut-être serait-il en mesure de le garder enfoui à jamais, mais à voir le visage entaillé de Neill il savait que tôt ou tard sa conscience le rattraperait. Alors dans un élan presque inhumain de courage, Jack ravala sa salive et tournant le visage de la jeune fille vers le sien, entama par ces simples mots : « Alice, il faut qu’on parle de quelque chose, c’est important ».
Au-dehors de la placide pièce demeurait Damien le regard aride, seul assis sur son banc pendant que sa femme s’en était allée chercher quelque chose à boire. Sur l’instant, il n’avait pas de certitude réelle quant à ce qu’il attendait en cet endroit précis, un signe sans doute qui au fond l’empêcherait de se ronger de lui-même. Non, la vérité c’est que patiemment depuis une heure il tentait vaille que vaille de rassembler en son sein assez de courage pour passer la brune porte du Drame n°307 et voir Neill tel qu’il était pour enfin se rendre compte de la portée de son acte — entailler la rétine de sa conscience par cette vision maussade. Et dieu sait qu’il n’attendait que ça, depuis le moment fatidique de l’impact, son regard était tel resté gravé de cette silhouette informe venant percuter son capot, et dès lors il n’était parvenu à accrocher un visage sur son acte. Parce que la vérité c’était ça : qu’importe les rivières qui de son regard chuteraient, au fond de lui au fil du temps passé sur ce banc il avait cessé de se sentir coupable et c’était ça qui le dévorait. Bien sûr que les accidents arrivent, bien sûr que Neill n’était pas mort, mais dans les mailles de ses entrailles, Damien ne percevait même plus la moindre once d’émotion. Il avait de justesse frôlé un adolescent de la faux métallique de sa carrosserie, et tout ce à quoi il pouvait penser c’est que là maintenant il tuerait pour être chez lui sur son canapé à regarder la télé, comme si rien n’était jamais arrivé. Alors il feignait et plissait les yeux, baissait la tête et clamait ses remords, mais sous l’écorce d’illusions Damien pleurait parce qu’il ne parvenait plus à pleurer. Quand sa femme revint du distributeur une bouteille d’eau à la main il se leva et–« Dégage de là immédiatement ! ».
De part en part du couloir qui n’en demandait pas tant se mirent à voler un ou deux objets qui vinrent s’écraser contre le mur d’en face. Sous cette pluie de jets, sortit dos courbé Jack à pas de course, tentant entre deux éclats vociférés par Alice de se retourner vers elle et s’excuser. « Arrête laisse-moi t’expliquer ! » peinait-il à clamer dans la tornade de furie qui l’avalait, mais l’adolescente regard noirci de haine ne tendait la moindre oreille à ses mots. « Comment t’as pu lui faire ça bordel ? Regarde-le deux secondes Jack, ouvre tes putains de yeux et regarde en face ce que t’as fait !
– Alice tu comprends pas j’ai–
– Dégage de là ! Tu me dégoûtes putain tu me dégoûtes ! T’avises plus jamais de même m’adresser la parole tu comprends ça ?
– Mais attends que je– »
Sans même qu’il n’ait le temps d’achever sa phrase, Alice s’avança vers lui et d’une main qu’on devinait barbelée de fureur, lui décocha un brutal coup de poing au visage. À peine le temps de le voir venir Jack s’effondra sur le froid du sol. Ses oreilles percées par l’aigu acéré d’un acouphène lui martelant la tête, son nez pleurant des fils de sang qui de leur sombre rouge contrastaient avec l’immaculée blancheur autour de lui. Pendant qu’à terre il essayait de retrouver ses marques et de se relever, la jeune fille s’abaissa à son niveau et du haut d’un visage raturé d’expressions enragés, s’exclama cette ultime phrase à laquelle il n’osa plus ajouter quoi que ce soit : « Je veux que tu partes d’ici et que tu ne reviennes plus jamais, marque-toi ça dans ta tête : pour moi et pour tous ceux qui t’entourent, tu es banni d’ici ». L’adolescent parvint enfin à se tenir sur ses jambes, et la face battue de reproches n’attendit pas d’autre mot pour commencer à partir de l’hôpital. À sa silhouette disparaissant dans la foule du couloir, Alice tomba à genoux et lui cria une dernière fois un « Ne reviens jamais ! » qu’elle n’eut même pas la force d’achever — sa gorge nouée par un âpre mélange de colère et tristesse. Elle voulut se contenir une dernière fois mais n’y arriva plus, s’affaissa au sol et déchaîna tous ces sentiments que jusqu’ici elle avait tenté d’encager. L’ultime « ne reviens plus » qu’elle esquissa ne fut même plus audible pour quiconque à ses côtés. Abattue ainsi aux pieds de Damien, ce dernier la releva et dans un mouvement d’artificielle intimité, lui murmura au creux de l’oreille « Tout va bien se passer, chut » — rendors-toi maintenant, les monstres ça n’existe pas.
À l’extérieur de l’hôpital, ses pieds battant le désert de son exil, Jack passa l’entrée et fila entre les lances de pluie pour se réfugier dans la voiture qui l’attendait là. Du haut de ses dix-huit ans brusquement il se sentit enfant, écorché de blâmes jusqu’à au cœur de son être. On lui demanda ce qui était arrivé, on lui demanda la raison de sa fuite, mais recroquevillé sur le siège arrière tête posée contre la vitre hachurée d’averses, il cessa de mouvoir ses lèvres. Sa mère lui demanda s’il était temps de rentrer, et n’eut pour réponse qu’un hochement de tête de la part de Jack. La voiture redémarra, et au fil des mètres laissa filer loin derrière l’hôpital et ses lignées de drames. Quelque part durant le trajet du retour, Jack sentit renaître un peu de cette parole fauchée qui lui faisait défaut, et tapi dans l’ombre de la banquette arrière entre deux allées venues d’essuie-glace, commença tout bas « Maman s’il te plait ».
« Je veux que tu m’emmènes loin d’ici ».
La voiture fuya, et ne revint jamais.
Emily
« Enfin bref du coup non, on peut pas vraiment dire que j’aie eu une enfance heureuse »
Elle s’arrêta pour siroter une gorgée de son cocktail, puis replaçant une mèche rebelle de la pointe de sa main gauche, lui répondit « Tu peux me dire tu sais, je veux dire, de nos jours qui peut dire qu’il a eu une enfance heureuse ? », qu’un rire mutuel vint ponctuer. Assis sur la banquette en cuir du bar, à regarder par la large vitre la nuit d’automne s’écouler, Jack haussa les épaules et reposa son attention sur la jeune fille assise en face de lui. « C’est pas que mes parents me maltraitaient ou un truc dans le genre, même si maintenant ils sont divorcés je veux dire. C’est juste que... je sais pas, quand tu– enfin quand je vois les autres parler de leur enfance c’est toujours la meilleure période de leur vie. Et moi quand je regarde en arrière, tout ce qui me vient c’est « Putain... mais comment j’ai traversé ça », tu vois ?
– Oui non on s’est compris. Je te rassure, questions emmerdes familiales on a tous un petit quelque chose en réserve.
– Ah non mais même pas familial – l’interrompit Jack en haussant les sourcils – c’est un tout en fait je crois, c’était l’appart dans lequel on vivait, c’est la manière dont tous ceux que je connaissais à cette époque m’ont lâché un par un, je sais pas comment dire. Enfin j’étais pas malheureux sur le moment, j’ai pas non plus grandi dans la rue, mais simplement avec du recul... je sais pas, je trouve ça déprimant.
– Je crois que je vois ce que tu veux dire ouais... c’est vrai que quand t’es gosse en fait c’est incroyable le nombre de trucs que t’es même pas capable de capter tellement t’es encore tout dans ton innocence de gamin tu sais.
– Bah disons que en fait t’es à un âge où en fait toutes les emmerdes qui t’entourent, tu peux pas vraiment les voir, genre si tes parents ont des problèmes d’argent ou autre qu’est-ce que tu veux y faire, toi t’es là t’as six ans, tes parents te disent que tout va bien. Et il y a que des années plus tard que tu te rends compte de... de toute en fait, de ce en quoi a vraiment consisté ton enfance.
– Bon l’important c’est qu’on soit là maintenant... t’es pas malheureux je veux dire, si ? commenta rhétoriquement la jeune fille d’un regard amusé vers Jack.
Ils s’arrêtèrent tous deux de parler, laissant un blanc assez long pour marquer la fin du sujet. Elle but une gorgée de ce verre qu’elle triturait lentement devant elle, et après un bref détour du regard lâcha « Je peux te poser une question ? ». Le jeune homme s’apprêta à répondre mais dans l’élan de sa phrase fut coupé par cette familière silhouette féminine qui s’approcha de leurs deux sièges, et vint s’y asseoir au son des clés qui dans la poche de son manteau figuraient. Son regard d’abord tourné vers Jack, elle se retourna brièvement vers la jeune fille à qui il parlait et d’un hochement de tête la salua sans rien dire. Sortant ensuite le trousseau de clés de sa poche, elle en décrocha une qu’elle plaça à côté du portable de Jack, expliquant à voix douce « Je te laisse les clés, pas de bruit en rentrant ok ? Enfin je veux dire si on dort déjà, ‘kay ? » Sans ouvrir la bouche le jeune homme hocha la tête, en jetant des regards saccadés vers la fille en face de lui. La silhouette en manteau quant à elle lui répondit par un sourire, et sortit aussi vite qu’elle était venue. « C’était qui ? demanda la jeune fille en une expression de curiosité gênée.
– Non c’est rien c’est juste... c’est ma colocataire Emily, elle déteste quand je rentre plus tard qu’elle parce qu’à chaque fois j’me prends genre une étagère ou la table basse et je la réveille. Après elle arrive plus à se rendormir, c’est psychologique chez elle je crois.
– Et la clé c’est... enfin pourquoi vous avez pas juste, je sais pas, deux jeux de clés ? Ça serait pas plus simple ? rétorqua souriante la jeune fille.
– Non mais c’est une longue histoire. En fait on a deux jeux de clés, c’est juste que j’ai plus ou moins perdu le mien. Depuis il y a quelques mois je crois, quand j’ai perdu ma veste avec mon porte-monnaie et tout dedans. D’ailleurs franchement tu peux pas imaginer la bataille que c’est pour refaire tous les papiers, permis, carte d’identité... carte bleue et tout. Vers la fin j’en voyais plus le bout.
– Du coup ça y est, maintenant tu fais partie de l’élite des gens qui n’ont pas onze ans et demi sur leur carte d’identité ?
– Attends, maintenant quand les gens me demandent de voir ma photo j’ai pas honte de leur montrer, tu peux pas savoir ce que ça fait. Du coup tant qu’on est dessus profite-en, montre voir ta bouille à onze ans et demi ? lui lança Jack en pointant du regard le porte-monnaie que la jeune fille laissait traîner au rebord de la petite table carrée.
Elle le regarda de deux grands yeux qui en disaient long, puis sans toutefois rien ajouter termina son verre et chuchota « ok » sans croiser son regard, par honte complice. Elle entrouvrit le petit porte-monnaie noir cuir et en sortit sa carte, frappée de ce « Valérie Dufresne » si classique mais qui sous la langue semblait couler. À gauche de son nom, une petite photo en noir et blanc d’elle-même quelques années plus tôt, en adolescente aux courts cheveux blonds dont la veste brune semblait asseoir son fin visage au centre de l’image. « Et ben tu sais que t’as su rester très mignonne ? » murmura Jack en souriant sans lever ses yeux de la carte. Du bout de ses lèvres elle tendit une expression qui voulait dire merci, même si subitement absorbée par l’euphorie muette du jeune soir, son visage s’était perdu dans ses propres pensées. Il se faisait tard et derrière eux le bar battait comme jamais au rythme des entrées sorties, porté par les vagues de ces gens parlant entre eux sur un fond musical dont plus personne ne se souciait réellement à ce stade-là. La tête enfoncée dans ses paumes Valérie remuait son verre vide du bout des doigts, baladant le reste de glaçon qui là seul au fond de son puits transparent fondait à mesure que le temps coulait. « Elle fait quoi dans la vie Emily ? Toi tu m’as dit, t’es en stand-by, elle elle a un truc ? Je veux dire qui c’est qui le paye votre loyer dans l’histoire ?
– Je suis pas en stand-by, je fais des trucs à droite à gauche, c’est pas pareil.
– Oui bon on va dire t’as pas de taffe définitif c’est ce que je veux dire.
– Non on est d’accord, mais je fais pas des trucs comme ça parce que j’ai pas le choix, c’est moi qui ai voulu bouger tout le temps. C’est pas toujours pratique mais je peux juste pas rester sur place... Je crois que c’est ça en fait quand tu grandis dans un coin complètement paumé, dès que tu le peux après ça c’est plus fort que toi, il faut que tu voies du monde, que tu découvres tout le temps de nouveaux endroits. Je sais pas comment je vais faire quand arrivera l’âge de ma caser à un endroit.
– Ouh là, t’es du genre à un jour tout plaquer et te barrer vivre en ermite dans la montagne toi au moins non ? Et euh, donc, t’as fait quoi comme études pour devenir hippie ?
– Non mais j’ai fait deux ans dans une école de journalisme et j’ai lâché parce que ça me convenait pas du tout, et après ça en fait je m’y suis jamais remis. Aux études je veux dire. Pourquoi, toi ? lança-t-il en un hochement de tête vers la jeune fille.
– Bah écoute...comme je t’ai dit je bosse dans un petit théâtre, pas loin d’ici d’ailleurs. Mais bon, comme des études de théâtre ça existait pas vraiment du tout par là où j’étais, mes études ont pas grand-chose à voir avec ce que je fais non plus.
Jack lui sourit des yeux et saisissant son portable qui vibrait sur le bois de leur minuscule table, s’excusa d’un geste de la main et décrocha. Bras croisés, la jeune fille balada son regard dans le vide pendant que le jeune homme répondait à Emily au téléphone. Il se leva et continuant à parler fit quelques pas sur place, avant de se rasseoir et de fixer Valérie dans les yeux, créant cette scène troublante dans laquelle il semblait s’adresser à elle et sa colocataire en même temps De l’ocre lumière du bar qui les couvait, naissaient de dorés reflets qui discrètement changeaient les teintes du soir et les parait d’orange crépuscule, pour qu’ainsi détail après détail tout semble perdre pied, comme un rêve fuyant dont on réalise subitment l’absurdité. Allant venant devant Valérie, son visage ondulant aux caresses des ombres dansantes, Jack semblait être ce mirage que les dunes de murs boisés portaient, cette mémoire mal ancrée qui pareille à la fugace brume file entre les doigts — Jack, n’était plus qu’un souvenir. Quand enfin il raccrocha, il sortit inconsciemment la jeune fille de ses pensées et entama par un rapide « Bon, changement de plan ». Elle le regarda brièvement sur un « de quoi ? » auquel le jeune homme, remettant son portable dans la poche droite de sa veste vert pâle, commença à répondre : « Ma coloc’ est rentrée chez elle, donc toute crevée tu vois parce qu’elle a eu une journée super longue aux quatre coins de la ville et tout. Et il se trouve qu’en fait c’est pile le jour qu’a trouvé son copain pour sa grande fête qu’il avait prévu y a un mois de ça tu vois. Que tout le monde avait zappé entre-temps. Du coup apparemment c’est un peu la jungle mon appart là maintenant... Enfin c’est une longue histoire quoi.
– Tu veux faire quoi alors ? questionna Valérie innocente.
– Bah je sais pas c’est comme tu veux, soit on prendre notre courage à deux mains et on essaye de s’y pointer, et puis sinon–
– Sinon on passe par mon appart’ à la place » coupa la jeune fille voix basse.
D’un commun lever de regard ils énoncèrent sans parler un discret sourire, que Jack acheva d’un bref « Exactement ». Ils restèrent à acquiescer quelques secondes, et chacun prenant ses affaires ils quittèrent leurs sièges et prirent la porte, comme éclos de la douce chaleur de leur table, ainsi lancés dans le paysage tremblant de froid des rues au-dehors.
À l’extérieur du bar, la ville encore humide vibrait au son de l’air que les voitures brassaient, pneus humides glissant sur un bitume détrempé aux reflets troubles de pâles lueurs. Les yeux des façades s’ouvraient et se fermaient lentement au rythme des gens éteignant leurs lampes — des carrés de lumière où s’agitaient d’infimes silhouettes indicibles, telles des rangées d’ombres chinoises veillant sur les rues. Il était onze heures et quart du soir et à travers le filtre de l’automne, les bâtiments avaient perdu leurs teintes telles des feuilles que le vent vole. « T’habites de quel côté ? » questionna Jack en jetant un regard à sa gauche puis sa droite, ce à quoi elle ne répondit pas ; elle se contenta de lui prendre la main et sans dire mot l’entraîna dans la nuit du fond de ces yeux charmeurs que les ombres voilaient.
Ils marchèrent côte à côte entre les passants jusqu’à ce qu’ils atteignent ce petit bâtiment coincé en coin de rue. Sans éveiller le moindre bruit la jeune fille usa de ses clés et poussa la porte de l’immeuble, puis par de saccadés pas ils grimpèrent ainsi les quatre étages d’escaliers jusqu’à atteindre son appartement. Se tenant devant le rouge roche de sa porte et le « 307 » qui y trônait, Valérie se retourna vers son compagnon de fortune en faisant danser les clés dans sa main — « Bon tu fais pas gaffe, mais c’est super mal rangé ». Le jeune homme pinça un sourire et d’un regard tout en demi-mots, se laissa happer par-delà l’entrée. À l’intérieur du petit appartement qui s’entamait par un couloir, ils débouchèrent sur une pièce moyenne servant à la fois de cuisine, salon et salle à manger. Partout par terre et sur les étagères, on voyait que la jeune fille avait entassé autant de décorations qu’elle pouvait, sans doute pour progressivement effacer tout sentiment de vivre dans un étriqué cube. Ainsi tout autour de Jack éclataient du rose, du jaune, du bleu, des rangées de DVDs soutenues par des peluches, des tableaux et photos couvrant les murs, et quelques plantes venues masquer les derniers recoins de papier peint encore visibles. « Tu peux poser ton manteau... à peu près où tu veux en fait » s’exclama-t-elle en jetant sa veste sur un rebord de canapé, non loin d’un ou deux magazines délaissés entre deux coussins. Malgré l’absolu désordre avec lequel elle avait avec amour paré la pièce, rayonnait cet étrange sentiment de calme et douceur — à la manière d’une petite cabane dans un arbre où peu importe meubles et taille, on se sent plus chez soi que jamais. Pendant que Jack prenait place sur le bleu foncé du sofa, la jeune fille tête enfoncée dans la porte du frigo lui demanda au loin ce qu’il voulait boire, ce à quoi il répondit « Je sais pas, n’importe quoi » tout en décortiquant l’appartement des yeux. Elle revint avec deux coupes à robe rouge, peu remplies, et lui tendant l’une d’elle, s’assit à côté de lui. « Tiens, la semaine dernière ma sœur est passée elle m’a amené cette bouteille, comme je compte pas finir ça toute seule, tu me diras ce que t’en penses.
– C’était quoi tout à l’heure la question que tu voulais me poser ? la coupa-t-il en acceptant le verre qu’elle lui proposait.
– De quoi, quelle question ?
– T’as commencé à me demander quelque chose, et ma colocataire est arrivée et t’a interrompue, qu’est-ce que tu voulais me dire ? insista Jack en contemplant son verre.
– Non rien... enfin si mais, je sais pas, rien de précis. Sur le moment je voulais juste savoir quelques trucs plus intimes sur toi. Mais maintenant qu’on est tranquilles ici c’est mieux pour discuter de toute façon.
– Intime comme ? souleva Jack.
– Attends laisse-moi réfléchir, je sais pas. Imaginons euh, ton premier amour par exemple ? » finit-elle par conclure sur le ton d’une complice curiosité.
Le jeune homme s’apprêta à répondre mais avant de le faire sembla se couper lui-même et clama « C’était une fille dans ma classe au collège, y a pas grand-chose à dire », sans vraiment être convaincu de sa propre phrase. Le voyant hésiter elle posa son verre sur la table, et ses yeux pénétrant dans l’âme même de Jack elle murmura lentement « Non, sérieusement la première fille de qui t’étais vraiment amoureux, c’était comment ? Celle qui hantait tes rêves, celle qui, tu vois ce que je veux dire... La fille qui dans ta tête est... est comme un symbole de celle avec qui tu voudrais finir ta vie ». Celle qui de ses minces habits fouettait les blés à la cadence de ses fins pas, ce doux contour aux longs cheveux, qui peint par le soleil de l’été semblait tout juste esquissé par la grâce même. Cette adolescente au nom de miel dont l’absinthe regard même tout juste éveillé, semblait s’élever sur la nuit tel un prélude à l’aube. Cette trace de claire aquarelle sur la vaste toile du soir dont les graciles courbes paraissaient enlacer le monde, pareilles à des sourires inachevés qui par leur silence murmurent plus que l’encre de mille mots. Celle qui— « J’ai beau chercher je crois que j’ai pas ça, rajouta Jack platoniquement en abrégeant son propre regard.
– Arrête, me dis pas que dans toute ton enfance t’as jamais été vraiment amoureux une seule fois ? Tous les gosses tombent amoureux.
– Ok alors pour parler honnêtement disons que c’est pas que j’ai pas connu ça, juste que j’ai pas vraiment envie d’en parler. Tu te souviens quand j’ai dit que toute mon enfance se résumait à que des déceptions, et bien voilà ma première petite amie c’est ça, répondit Jack par phrases rapides d’un ton qui même calme semblait monter.
– Pourquoi, elle t’a complètement brisé le cœur ? Si c’est ça je veux dire–
– Non je sais que ça arrive à tout le monde et que c’est pas un drame, mais cette fille m’a... je sais pas, je... j’essaye d’expliquer et de chercher les mots mais c’était bien plus qu’une déception. Quand je l’ai laissée j’ai eu l’impression de mourir, pas... pas au sens “Oh mon dieu je peux pas vivre sans elle”, mais, elle m’a détruit d’une telle manière que j’ai comme laissé un bout de qui j’étais sur place, tenta-t-il d’expliquer en hachant ses mots de courtes pauses.
À peine eut-il achevé sa phrase qu’elle regarda à nouveau Jack dans les yeux et comprit que même si dans le fond il lui donnait raison, ce n’était plus le moment de poursuivre. Ainsi posant une main sur celle du jeune homme, elle hocha la tête et poursuivit d’un calme « Tu veux pas en parler et je comprends ça ». Sur un lourd soupir Jack s’excusa discrètement du regard, et caressant de sa main celle de Valérie ne put s’empêcher d’ajouter « Non c’est moi qui suis désolé, ça m’est juste revenu d’un coup là comme ça, et... enfin désolé ». Tous deux espacèrent un instant, puis quand le noir nuage au-dessus de leur tête sembla s’estomper, alors seulement la jeune fille reprit parole : « Tu reveux un verre ? Sinon on peut mater un film, ou, je sais pas, ne pas mater un film. C’est comme tu veux, je dis ça histoire de te changer les idées.
– Ça dépend, si t’as autre chose à proposer ça peut se faire.
– Oui non, on va s’arranger pour le reste de la soirée »
Ses mains achevant de réarranger les verres à peine bus sur sa table basse en verre, elle releva le regard vers Jack. Et dans un souple mouvement, saisit la nuque du jeune homme en approchant son visage du sien. Leurs lèvres fusionnèrent et pendant que leurs yeux fermés se contemplaient, de son autre main elle enlaça sa taille, sous le regard d’une peluche couchée en bord– Alice. D’un geste brusque le jeune homme se recula et se détacha de Valérie qui hébétée ne sut quoi dire. « Désolée je... j’allais trop vite peut-être ? » commença-t-elle à bégayer maladroitement en agitant son regard, ce à quoi sur le moment Jack ne trouva rien à dire à part un « Non bien sûr que non c’est pas ça ». Il fixa à nouveau la jeune fille mais quelque part dans son esprit une ombre fugitive avait craché de noirceur sur ce désir qui jusque-là l’animait. Comme se répondant à lui-même, Jack secoua la tête et d’une excuse murmurée reprit là où tous deux s’étaient arrêtés. Avant même de ne serait-ce qu’effleurer la jeune fille, il ferma les yeux et se laissa porter par ses gestes, parce que trop craintif des les rouvrir. Entre deux instants à s’embrasser pendant que de ses bras il allongeait Valérie sur son étroit sofa, Jack ne put s’empêcher de s’interrompre à nouveau ; même de la manière la plus brève du monde, la jeune fille le sentit et se relevant de sa place elle partit chercher la bouteille qu’elle avait laissée sur le comptoir. « Tu sais quoi, je t’ai pourri le moral, tu vas me laisser rattraper ça » commença-t-elle alors en remplissant ces deux verres que jusque-là ils n’avaient trop touchés. Au carreau quelques bourrasques vinrent frapper, détournant le regard de Jack quelques secondes, après quoi assis mal à l’aise sur le canapé il finit par regarder Valérie et prendre le verre qu’elle lui tendait. Trop éloignée des sons et couleurs embrasées du bar, l’ambiance avait lentement dépéri d’intimité. Désormais chaque mot semblait lointain et banni d’émotion, chacun des gestes que la jeune fille exécutait se décomposait en une simple suite de mouvements sans intonations. Dans sa maladresse le jeune homme avait brisé les jambes de cette soirée qui semblait pleine d’avenir et devant ses yeux ne semblait plus s’exécuter que la rediffusion d’un moment passé, d’un trouble fragment de mémoire dont tant d’éléments nous échappent qu’il ne semble plus faire sens. Il reposa le verre achevé d’une traite et sa bouche encore ouverte, il se vit saisir par les lèvres d’ange de Valérie, qui désormais plaquée à lui l’encadrait de ses minces bras.
Tout n’était plus qu’un souvenir.
« En fait tu vas me laisser faire pour l’instant »
Maintenant rendors-toi, les monstres–
Écoutez, je ne sais pas vraiment si... si je m’adresse vraiment à la bonne personne. J’ai cette liste de personnes, elle doit dater d’il y a une éternité mais... je n’ai que celle-là et personne d’autre vers qui me tourner. Je sais pas vraiment si cet appel a un but, ou si je fais ça comme, comme si c’était quelque chose pour me donner bonne conscience, mais maintenant que j’y suis... vous êtes la première personne que j’appelle. C’est simplement... je veux pas qu’on dise de moi qui j’ai été une mauvaise mère, je veux pas que dans mon dos à l’enterrement les gens viennent et me dévisagent comme si j’avais même pas ma place ici. J’ai juste... perdu Éric de vue depuis tellement longtemps que les gens ont fini par m’associer à un bout de son passé, mais c’est pas vrai, c’est pas vrai. Ils mentent. Ils... ils savent pas ce que c’est pour une mère. J’ai pas demandé à plus être dans sa vie, j’ai pas voulu qu’il parte, s’il est mort c’est sa faute, s’il est parti comme ça c’est sa faute. Et même si je sais pas pourquoi il a fait ça je sais que lui pensait à moi et que lui savait que j’étais toujours présente auprès de lui dans sa tête. Il y a des tas de choses que j’ai mal faites, des tas de situations dans lesquelles après coup je me dis que j’aurais dû peut-être... peut-être plus m’occuper de lui et l’empêcher de partir comme ça seul, de me fuir, mais c’est pas la peine, c’est stupide, j’ai rien fait pour qu’il meure, j’ai pas... c’est pas ma faute. Ils mentent, ces monstres.
Les premiers jours après qu’il soit parti au début j’ai continué à l’attendre, j’imaginais des endroits où il pouvait être et desquels un jour il reviendrait. Mais plus les jours et semaines s’accumulaient et plus je manquais... plus. Simplement au bout d’un d’un temps j’ai arrêté de croire en son retour. Alors j’ai été voir la police, alors j’ai commencé à chercher mais en rêve de lui-même il est revenu me voir et m’a dit d’arrêter de le chercher. Il m’a dit qu’il était bien là où il était, et que c’était pas la peine que je retourne ciel et terre pour qu’il revienne parce que là où il était la vie était ce qu’il voulait. J’avais plus ma place et ça c’est un sentiment tellement horrible pour une mère, tellement monstrueux, que quelque part j’ai un peu arrêté de vivre ce jour-là. Ce jour-là.. sur le moment j’ai pensé que j’aurais préféré qu’il soit mort – je savais pas à l’époque. Parce que le savoir mort c’était le perdre à jamais, c’était irrévocable, alors que le savoir quelque part, presque touchable du doigt, si proche et en même temps... comment j’ai pu souhaiter qu’il meure j’arrive même pas à l’imaginer. Comment j’ai pu être indigne à ce point, à ce point de le laisser partir, de pas le retenir, de le laisser s’en aller loin si loin de là où j’aurais pu le protéger ou, ou autre. Je sais pas, dans le fond peu importe l’âge qu’il avait au moment où... où il a arrêté de croire en moi, pour moi il a toujours eu l’âge qu’il avait en partant. Et je sais que quand il est parti j’aurais dû l’en empêcher, le protéger, mais c’était sa décision et j’ai pas pu le retenir, j’aurais voulu mais, c’était pas, j’ai pas pu. Ils mentent ces monstres.
Ils mentent, ils viennent me voir tous les soirs, il vient me voir tous les soirs en rêve et il me supplie de le sauver de lui-même, ils me supplient de pas le laisser partir, ils m’appellent et me réveillent, il m’empêche de dormir là seul, dans leur coin de pièce à me fixer. Ils me font culpabiliser mais je sais que j’ai raison, que j’étais une bonne mère et que si Éric est mort c’est pas... c’est pas ma faute, c’est la sienne. J’ai pas échoué quelque part, j’ai juste... juste respecté une décision. Je sais pas si vous étiez proche de mon fils, je sais pas, j’ai juste votre nom sur un bout d’agenda délaissé, et si ce message aura été inutile tant pis, mais simplement– me détestez pas, j’ai rien fait pour qu’il meure. On procédera à l’enterrement mardi, et voilà. C’est tout ce que je cherchais à dire.
Pour réécouter votre message faites le quatre. Sinon– « Jack ? »
Déporté de l’obscurité par le fouet du jour, le jeune homme ouvrit progressivement les yeux — deux ou trois fois avant de vraiment mettre pied-à-terre, encore embrumé par le trouble de cette phase d’éveil durant laquelle tout ce qui nous parvient semble tant irréel que concret. Des voix qui nous arrivent et auxquelles on répond machinalement, à la manière d’une échappée trop précipitée de ces songes qui dans le jour s’estompent. Gracilement courbée au côté du lit de Jack, son ombre projetée par les faisceaux de soleil qui des rideaux transparaissaient, Emily se passa une main sur son visage tout juste éveillé et répéta « Jack » d’un ton insistant. Là allongé, face mi-enfoncée dans l’informe de son oreiller, le jeune homme crispait le regard et se voilait du jour levant, enfoui dans la coque fissurée d’un sommeil fragile que chaque appel d’Emily rompait un peu plus. Finalement lassée, la jeune fille se pinça les yeux d’exaspération, et tirant d’un brusque geste les couettes qui couvraient son colocataire, s’en alla ouvrir en grand les rideaux. « Allez putain je suis pas ta mère, réveille-toi maintenant » lâcha-t-elle en dernier acte avant de quitter la pièce. Désormais conscient du jour entamé, les paupières plissées par ce brûlant affront de lumière qui l’envahissait progressivement, Jack se roula hors du lit, enfila un t-shirt en boule qui traînait près de sa table de chevet, et s’engouffra hors de la chaleur close que l’obscurité de la chambre avait lentement couvée. Le temps de traverser le couloir et d’arriver à la cuisine, il prit une des chaises en métal qui entouraient la petite table ronde, et s’assit aux côtés d’Emily et de cette autre personne dont les courts cheveux blonds semblaient brûler aux reflets de l’incandescente lumière. Avant même qu’il ne puisse dire quoi que ce soit, Emily avala la poignée de légumes qu’elle mâchait et interpella Jack d’un « Tu m’as réveillé hier soir » presque innocent. Trop peu éveillé pour répondre correctement, ce dernier s’ébouriffa les cheveux d’une main passagère et regard encore plissé marmonna « Et c’est pour ça que tu m’as fait me lever c’est ça ?
– Non ça c’est parce que ton putain de portable a pas arrêté de sonner toute la matinée.
– Et t’as répondu ? Où tu l’as mis ? Enfin où je l’avais mis ?
– Par terre devant notre porte, j’ai marché dessus en me levant, s’interposa l’autre jeune homme sur un demi-sourire.
– Oui d’ailleurs t’es mignon, la prochaine fois que tu rentres tu seras gentil de refermer derrière toi ok ? Ethan s’est levé ce matin il a trouvé la porte de l’appart’ grande ouverte. Alors c’est pas que je tiens vraiment à toutes nos affaires, mais si, en fait si » rajouta Emily par-dessus pendant que Jack toujours assis immobile sur sa chaise, dos courbé, hochait la tête à chaque reproche.
Après un léger silence il se leva et fouillant dans les placards en sortit une assiette et deux couverts qu’il déposa sur la table d’une main rapide, avant d’aller s’enfoncer dans le frigo et d’en ressortir un reste de steak sous cellophane. « Ça c’est bien passé hier sinon – relança Emily sans regarder son colocataire – avec Valérie je veux dire ». Tout en mettant à réchauffer le steak au micro-ondes, le jeune homme se retourna vers elle sourcils levés, et s’adossant à la porte du frigo répondit interrogé « Je croyais que tu la connaissais pas ?
– De quoi, Valérie ? C’est la sœur à Dannie, bien sûr que je la connais. Enfin je veux dire je traine pas régulièrement avec elle mais je la connais de nom. On a même dû être avec elle une ou deux fois, même toi tu la connais je suis sûr.
– Merde... évidemment putain. Je savais que Dufresne ça me disait quelque chose, ça m’a tiqué toute la soirée. En tout cas perso elle avait pas l’air de me connaître, toi non plus d’ailleurs. Après je sais pas... putain mais comment j’ai pas capté ça plus tôt, je savais bien en plus, je trouvais ça louche qu’elle m’appelle Jack parce qu’au début j’étais plus sûr de m’être présenté et tout et j’étais là “Mais attends, je lui ai dit mon nom au moins ?”.
– Bon et comment ça s’est passé avec elle ? Personne à la fête t’as vu rentrer, et pourtant ça a duré jusque au moins quatre cinq heures du mat’–
– Cinq heures du matin oui je confirme je suis témoin, s’interposa Emily du bas d’une mine que sous les rayons de soleil on devinait encore un peu ankylosée par la soirée de la veille.
– ...du coup on a supposé que tu restais chez elle plutôt, quand est-ce que t’es rentré ? » termina Ethan en vidant les derniers restes dans son assiette. Tout d’abord ne sachant s’il répondrait, Jack sortir son steak du micro-ondes et tout en fixant tour à tour ses deux colocataires, vint s’asseoir à table et se versa un verre d’eau qu’il avala quasi d’une traite.
– Non ça c’est bien passé mais euh, je sais pas si je la reverrai.
– De quoi, pourquoi ? l’interrompit simplement Emily en empilant les assiettes vides.
– Non mais c’est compliqué, vous savez quoi, on verra plus tard genre ce soir, je vous dirai, ok ? Là je dois sortir après de toute façon... Emily, ça te dérange si je t’emprunte ton appareil photo ? »
Ses mains occupées à rincer brièvement la vaisselle qu’elle avait empilée dans le lavabo, elle se retourna le regard pointu de perplexité et lança à son colocataire un incisif « Bien sûr que non je te passe pas mon appareil photo, j’en ai besoin, y en a qui bossent je te signale. De toute façon même si j’avais la journée de libre je sais même pas si je te le passerai, quand je te file des trucs je les revois jamais, alors encore moins mon appareil photo ». Du bout de la fourchette dans laquelle son visage déformé se reflétait, Jack triturait son bout de steak pendant que par la fenêtre le jour chauffait son dos. La cuisine de l’appartement donnait directement sur une rue dégagée et ainsi éclairés du jour brûlant les meubles en bois viraient du brun au blanc à mesure que dans le silence Emily et Ethan mouvaient leurs ombres dans la pièce. Par le cadre qui menait aux autres pièces on apercevait encore le salon en désordre de la veille paré d’affaires lancées çà et là, délaissées dans l’obscurité des rideaux fermés. Jack s’étira sur sa chaise, assit désormais seul à la table avec en bruit de fond le robinet ouvert dont le jet coulait lentement sur l’assiette dans la main de la jeune fille. Encore occupée, elle se tourna légèrement vers la gauche le temps d’un baiser d’Ethan sur un simple « Bon bébé je vais voir Marc, je reviens après. Promis je range le salon, touche à rien, je promets je rangerai.
– T’as intérêt à ranger parce que franchement tu peux compter sur moi pour pas toucher à ton bordel. Ah et euh, attends...
– De quoi ? s’arrêta-t-il sur le seuil de la porte.
– Est-ce que tu pourras passer par le magasin et me prendre un chargeur de batterie pour l’appareil photo ? Je crois que le mien est mort, j’ai laissé à recharger toute la nuit et c’était encore marqué à moitié vide »
D’un lent mouvement de tête il répondit oui et épaulant un sac il claqua la porte de l’appartement derrière lui, refermant le silence. S’ils avaient eu une horloge à aiguille quelque part sur un des murs, ça aurait précisément le genre de moment où on en aurait entendu les secondes bouger. Juste quelques sons qui se déplaçaient — deux trois gouttes glissant des couverts dans l’égouttoir, le tac répétitif de la fourchette que Jack tapait dans son assiette en observant le steak tout juste bon qu’il mâchait sans trop y réfléchir. Ses mains cachées dans la serviette avec laquelle elle s’essuyait, Emily jeta un dernier coup d’oeil à la vaisselle ruisselante qu’elle laissait temporairement seule et vint s’asseoir en face de son colocataire à table, sur un soupir de soulagement qu’elle lâcha en se posant. Après un regard appuyé, ce dernier arrêta de mâcher et posant sa fourchette, demanda doucement « T’es sûr que ça va Emily ? Je dis pas ça méchamment ou rien mais... t’as l’air un peu à cran ». Le visage appuyé sur sa paume, elle détourna son regard vers Jack du coin de l’œil, et dans un effort de calme motivé par le placide de la pièce, répondit « Tu serais à cran aussi si t’avais dormi trois heures dans la nuit.
– Ah mais je dis ça comme ça, je veux dire même Ethan avait l’air pressé de sortir.
– Non mais – elle soupira brièvement – je suis désolée, j’admets j’étais un peu incisive ce matin. Mais bon comprends aussi, j’avais le marathon à couvrir j’ai bougé toute la journée pour avoir une poignée de bonnes photos, tout ce que j’espérais en rentrant c’était poser mes fesses sur le canapé et laisser mes pieds me dire merci. Au lieu de ça je rentre, y a quatorze attardés qui zombient dans la maison, et ça pue le spliff et tout, c’est bon quoi, c’est mon appart’ à la base, j’avais presque envie de foutre tout le monde à la porte.
– Tu sais que tu devrais vraiment faire une pause de temps en temps ? insista Jack, devant lui son assiette désormais vide parsemée de couverts et de restes de viande comme un champ de bataille miniature.
– Oui et bah ça tu sais quoi tu m’en reparleras quand t’auras un job fixe.
– Je proteste, j’aurai jamais de job fixe, rajouta-t-il sur un bref sourire.
– Bon et bien tu m’en reparleras quand t’auras un job tout court, ok ? Et d’ailleurs j’espère que tu cherches parce que je te laisse faire un break et tout mais au bout d’un moment il va falloir m’aider à nouveau à le payer cet appart, je croule pas sous l’or non plus et même si Ethan m’aide j’aimerais ne pas trop... tu vois, lui emprunter du fric tous les mois. Aux dernières nouvelles, il est mon petit ami et toi mon colocataire.
– Je sais, je sais... je cherche – murmura Jack bras croisés en secouant la tête au rythme d’un enfant qui répond à sa mère – à quelle heure tu retournes bosser ?
– Je vais pas tarder. Pourquoi tu voulais mon appareil photo en fait ?
– Oh euh... en fait je sais pas trop, sans raison, finit-il par balbutier en souriant pendant qu’Emily se levait de table et récupérait ses clés sur le comptoir de la cuisine.
– Ah ha, ok... Jack ? Rappelle-moi de plus jamais rien te filer ? »
Se recoiffant pendant que des yeux elle scrutait les rues s’animer au-dehors par la fenêtre encore gravée des trainées de pluie, elle se retourna une dernière fois vers Jack et posa une main sur son épaule avant de sortir de l’appartement. « Jack ? » « Quoi ? » « Promets-moi que tu rappelleras Valérie ». Sans même attendre de réponse, elle s’avança vers la porte en un dernier regard vers lui, saisit la sacoche de son appareil photo par terre près de l’entrée, et sortit. Ainsi désormais seul à sa table, il resta quelques minutes sous la chaleur que plaquait la vitre sur son dos, pesante comme une loupe sur une impuissante fourmi. À gauche sur le micro-ondes s’afficha enfin treize heures et à l’instar d’une scène de théâtre que les participants animent acte après acte, Jack se prépara à partir. Le temps d’un passage sous la douche et de vêtements frais sur son dos, il ramassa les clés qu’il avait fait tomber par terre la veille, les plaça sous le paillasson, et laissa l’appartement seul à lui-même.
Suivant les pluvieux soirs d’automne, la ville croulait désormais sous l’accablant poids d’un soleil que nul nuage ne défiait. Le soudain retour de température avait poussé tout le monde dehors, chacun baignant dans l’océan d’une lumière qu’ils contemplaient avec les yeux de quelque chose qu’on n’espérait plus un jour revoir. La porte de l’immeuble se ferma derrière Jack, il se retourna pour un dernier regard à sa fenêtre au quatrième étage, et se mit en route sans trop savoir vraiment où il allait. Son seul véritable objectif de la journée était de sortir prendre l’air et se changer les idées, effacer le tableau et repartir à zéro après une semaine chargée dont le jeune homme ne semblait plus véritablement voir le bout, et au milieu de laquelle ce samedi azur s’inscrivait en libération. Partout aux terrasses des cafés on avait ressorti les tables et même si à l’intérieur de la ville à l’ombre des bâtiments persistaient empreintes humides et étangs miniatures, plus personne n’y prêtait attention. Jack comme chacun arpentait les trottoirs fracturés d’Auriane et au final, esquivait les vestiges de flaques d’eau avec le pas d’un guerrier enjambant les restes adverses après la bataille. L’orage était mort et de son voile atone, avait naquît l’automne.
Ses pas le portant sur les itinéraires qu’il avait l’habitude de faire et refaire, le jeune homme marcha un certain temps, sans vraiment que ça soit la ville la plus superbe du monde, dans sa banale monotonie siégeait son charme. Pas de hauts gratte-ciels, pas de larges avenues raturées d’embouteillages, simplement des touches de bâtiments semblant sortir d’un autre siècle, avec leurs petites terrasses et leurs étages rajoutés après-coup. Malgré le puissant soleil certaines petites rues persistaient à se tapir dans l’ombre, hébergeant ces faibles courants d’airs qui devant le seuil de lignées de magasins identiques venaient courir. Au fil de sa marche Jack finit par arriver sur la place, ses pieds frappant ces pavés où claquent les pas ; complètement baignée de lumière, la grande zone ouverte donnait ensuite sur un vaste parc où les bâtiments se faisaient plus dispersés. La route qui longeait la place et la lisière du parc semblait ainsi se tenir en dernier rempart, droite telle quelque frontière ultime après laquelle nul n’aurait osé poursuivre la construction de la ville. Et même si cette zone verte était en réalité plutôt profondément enfoncée dans Auriane, tout ce dont elle donnait l’impression c’est d’être les ultimes ruines de la nature entre les blocs jaunes et orange aux paupières de bois. Sa légère veste brune sur le dos, Jack resta entre les gens qui serpentaient la place le temps d’observer à droite à gauche, puis sur une courte inspiration alla se poser sur une des chaises à la terrasse d’un café. Dans l’attente du serveur il– « Jack ? ». Cherchant qui l’appelait il tourna la tête à gauche vers le soleil qui l’éblouissait, puis à droite où deux tables plus loin assise regard tourné vers lui, se tenait Valérie. Sans y réfléchir deux fois le jeune homme sourit en coin, se leva de sa chaise et alla la rejoindre à sa table ; lâchant un bref « Je comptais pas te revoir si tôt » en prenant place en face d’elle, « Je comptais t’appeler aujourd’hui, je suis sérieux mais... enfin voilà je voulais d’abord me dégourdir un peu les jambes.
– Euh... je pense pas que tu m’aurais appelé, non.
– Quoi ? Non non, je suis sérieux, je sais que ça s’est pas super bien passé mais–
– Non Jack, cherche pas, t’as pas mon numéro – l’interrompit-elle sur un autre de ses sourires dont elle avait le secret – c’est pas que je voulais pas te le filer, c’est que... enfin tu comprends, après hier soir j’ai pas eu, spécialement l’impression que...
– Oui non je vois, pas la peine de tout... À part ça qu’est-ce que tu deviens depuis hier ? Tu fais un truc ce soir ?
– Oui il se trouve que j’ai une représentation ce soir, d’ailleurs il doit rester une poignée de places donc si tu décides de passer, tu sais où me trouver. Toi qu’est-ce que tu fais, tu travailles pas aujourd’hui ? » interrogea-t-elle alors pendant que le jeune homme constatait les deux verres vides, signe qu’elle était là depuis un temps déjà.
En l’absence de réponse à donner Jack fit mine de réfléchir, coupa la conversation en interpellant un serveur d’un geste de la main, et commanda un simple café. Après une pause il se retourna à nouveau vers Valérie et lui tendant un sourire, tenta de rétorquer le « non » plus sobre du monde — celui qui appellerait le moins à enchaîner sur le sujet, puis poursuivit par ce qui lui préoccupait l’esprit, « Je suis vraiment désolé pour hier soir, d’habitude je suis pas comme ça mais c’est juste le fait de–
– Mais arrête bon sang. Écoute, hier j’ai merdé j’ai appuyé sur un nerf sensible, je comprends que t’aies fait la gueule toute la soirée après ça, moi aussi si, comment dire, si tu venais triturer dans mon passé à mettre bien le doigt dans la plaie, y a de grandes chances que je te ferais la gueule aussi. Et c’est pas, c’est pas dramatique je veux dire, on se reverra et ça se passera mieux c’est tout.
– Non je sais, je te remercie de comprendre comme ça.
– Écoute à part ça tu peux pas nier que c’était plutôt sympa quand même, je veux dire avant que... que j’arrive et sorte le squelette de l’ex du placard, non ?
– Bien sûr que c’était sympa, mais c’est pas ça.
– Mais quoi alors ? » soupira-t-elle sourcils levés pendant que le serveur déposait le café au centre de la petite table en bois, une fine volute de fumée s’échappant devant le visage du jeune homme.
– Je pense pas que je suis prêt pour ça, je pense que tant que j’aurais ce truc qui me pourrira j’arriverai jamais à passer au-dessus, c’est pas de ta faute, c’est moi.
– Jack... est-ce que t’es en train de me dire que tu préfères qu’on se voie plus ? Parce que si c’est le cas j’espère que t’as mieux en réserve que “c’est pas toi, c’est moi” quand même, non ? D’accord je comprends que ça te triture mais... qu’est-ce que tu veux y faire ? La fille t’a plaqué, tu peux pas aller la voir je sais pas combien de temps plus tard et lui demander, lui demander, je sais même pas ce que tu comptes faire ?
– Je sais pas ok ? J’ai pas de plan... j’aurais vraiment aimé que ça se passe à un autre moment, parce que je t’apprécie vraiment Valérie. Quand tout sera– quand j’aurai mis un peu d’ordre dans mes pensées je t’appellerai je te le promets » acheva-t-il sur un léger coup d’œil à son café que tout compte fait il ne considérait plus vraiment boire.
À ce point précis de la discussion, la jeune fille n’était plus sûre de quoi que ce soit concernant celui avec qui elle était sortie la veille, les deux seules certitudes qu’elle avait c’est que Jack avait tort, et qu’il était trop tard pour qu’il le réalise. D’une parole à moitié convaincue, elle accepta et lui demanda de sortir son portable pour y inscrire enfin son numéro. Ce à quoi le jeune homme hocha la tête, enfonça sa main dans la poche gauche de sa veste, dans la poche droite, la poche intérieure et les poches de son jean, avec de réaliser qu’il avait quitté l’appartement sans même ramasser son portable de devant la porte d’Emily. « Tu vas rire je crois que j’ai pas mon portable en fait ». Elle leva les yeux au ciel, commenta « Bon je vois » puis sortit de son sac à main un stylo et un ticket de bus usagé sur lequel minutieusement elle écrivit son numéro. Puis toujours entre les dents le bouchon du bic elle laissa passer un « Ch’iens » en tendant à Jack le ticket qu’il accepta en souriant et enfouit dans sa veste brune. « C’était sympa de te revoir en tout cas » réagit-il en se levant de table et déposant un billet à droite du café dont personne n’avait encore bu la moindre gorgée, « je dois y aller maintenant... à une prochaine fois ». Alors qu’il commençait à s’éloigner, elle l’interpella une dernière fois de sa légère voix, tout en saisissant dans sa main droite le café qu’il avait laissé, « Jack ? » « Quoi ? » « Promets-moi que tu me rappelleras ». Debout devant elle, il fit un léger geste de la tête, puis sans même attendre de réponse, partit de la terrasse du café.
Pendant que la musique du film qui se terminait battait dans le feutré du salon de l’appartement, Emily debout tira d’une main le rideau récalcitrant qui viendrait couvrir la lumière de l’immeuble d’en face, achevant de plonger la petite pièce dans plus d’obscurité que la nuit du soir n’en avait apporté. On était samedi et plutôt que de sortir, la jeune fille poussa un soupir de fatigue et resta à regarder au-dehors par le dernier filet de fenêtre que le drap rouge ne couvrait pas. En bas dans la rue trois ou quatre personnes continuaient à frapper le trottoir, la moitié des bâtiments chantaient encore de lumière dans la nuit ; il était dix heures du soir et éreintée la jeune fille ne put s’empêcher de sentir un léger mal de crâne lui monter. Tirant une dernière fois le rideau au maximum, elle attrapa la boite de Dafalgan sur le meuble d’une main, sa bouteille d’eau sur la table basse de l’autre, et en avala deux avant de s’écrouler sur le canapé. Tout juste un souffle de répits, et plus loin dans l’appartement résonna le son de clés qu’on tourne dans la serrure ; Emily se tourna et du coin de l’œil guetta l’entrée de la pièce en attendant de savoir qui passerait le seuil du salon, pour enfin voir Jack sortir de l’ombre et s’asseoir à côté d’elle sur un « Ethan est pas rentré encore ? » au ton anodin. Sans détourner son regard de l’écran aveuglant dans le noir, elle attrapa la télécommande sur la table basse en verre pour baisser légèrement le volume du bout du doigt, puis répliqua « Non, et apparemment il est pas passé par l’appartement parce que j’attends toujours mon chargeur de batterie. Il m’exaspère ce mec des fois.
– T’as pas l’air en forme on dirait ?
– Merci je sais, je crois que j’ai choppé un truc hier à me geler pour prendre des photos partout en ville. On a la côte à cinq minutes et ils décident de faire leur truc la semaine où il pleut, ils sont incroyables ces types. Ils auraient même attendu genre une journée, aujourd’hui il faisait à peu près beau.
– Tu sais qu’on est qu’en automne, t’avais encore tout l’hiver pour chopper un truc.
– Oui et bien, qu’est-ce que tu veux que je te dise, je suis une fille précoce... t’étais où ?
– Oh, tu sais à droite à gauche. J’ai euh– je suis retombé sur Valérie en début d’aprèm’, on a parlé un peu et... je pense pas que je la reverrai.
– Quoi ? Oh Jack qu’est-ce que t’as encore fait, mon pauvre Jack, t’es une cause perdue.
– C’est pour le meilleur, t’en fais pas pour moi, je survivrai. Je lui ai dit que je la rappellerai quand j’aurai... un peu, tout mis en ordre.
– Mettre en ordre quoi ? s’exclama Emily en s’arrêtant pour couper le son de la télé, saisir une couverture qui trainait sur le montant du canapé et l’enfiler autour de ses épaules.
Après un léger coup d’œil vers le couloir, Jack se leva du canapé et sortant brièvement de la pièce d’un geste de la main qui voulait dire « Je reviens », il s’en alla ramasser son portable toujours devant la porte de la chambre, trébuchant presque sur un oreiller qui traînait encore par terre après la veille. Emily resta sur le canapé à regarder les images muettes défiler sur le téléviseur, presque hypnotisée par le mélange de couleur du bout de ses paupières de fonte. Quand le jeune homme revint dans la pièce son premier geste fut d’observer son téléphone à la lumière des publicités, avant de finalement déclarer « Je crois qu’Ethan l’a cassé » en se rasseyant aux côtés de sa colocataire. « Ce matin en marchant dessus, il a pété l’écran.
– La faute à qui – souffla la jeune fille à mi-voix – et d’abord pourquoi tu l’as foutu là, qu’est-ce qui s’est passé hier avec Valérie ? Pour que tu la laisses tomber comme ça le jour d’après, c’est quoi son problème, elle mange des enfants ou quoi ?
– Non arrête c’est une vraiment une fille super et superbe, c’est juste qu’on a commencé à parler un peu de notre passé et j’ai décroché, je suis resté bloqué sur, sur– enfin voilà, expliqua-t-il pendant qu’Emily le fixait de sa petite mine malade, sourcil gauche levé.
– Jack écoute, laisse-moi te parler en toute franchise : tu sais c’est quoi ton problème ? T’es pas assez.. pas assez dans le présent, et c’est pas quelque chose de nouveau ok ? Quand on s’est rencontrés il y a quoi, trois ans je crois maintenant alors que je cherchais un colocataire tu m’as dit que tu venais à Auriane pour bouger dans ta vie et laisser derrière tous les gens que tu connaissais avant, et franchement t’en avais l’air vraiment convaincu et c’est, c’est une bonne chose de vouloir avancer dans la vie mais quelque part en route, t’as perdu ça de vue et au lieu de tout bien ranger sous le paillasson t’as laissé je sais pas quoi te bouffer de l’intérieur et maintenant voilà le résultat. Valérie quoi, je connais sa sœur et je sais qu’en tout cas de ce qu’elle m’en a dit c’est une fille qu’il faut pas laisser partir, faut pas te laisser être distrait comme ça Jack ou tu vas finir... tu vas finir tout seul gars.
– Ok ok, ça va j’admets que parfois je suis un peu, disons que je laisse un peu mon passé me bouffer mais j’ai des raisons quand même à ça, faut comprendre aussi. Pourquoi personne veut comprendre ça ?
– Mais peut-être que t’as tes raisons, je dis pas mais tu m’as fait le même coup il y a trois ans Jack, trois ans de ça. Quand on a emménagé ensemble, avant que je rencontre Ethan et tout, je te jure qu’en toute honnêteté j’ai vraiment considéré... tu vois, essayer de te montrer que j’étais ouverte à ce qu’on soit un peu plus proches. Sauf que non seulement après un temps tu l’as jamais remarqué mais t’as continué de parler encore et toujours de là où t’étais avant et de ce que t’as essayé d’oublier. Combien de temps tu crois que tu peux continuer comme ça ? Je sais pas si j’ai assez insisté sur le “trois ans” mais, trois ans Jack, tu vois ce que je veux dire quand même ? Je crois que j’ai même pas assez de doigts pour compter le nombre de filles avec qui t’as pas passé plus d’une semaine. Faut se réveiller un jour aussi. »
Quand elle eut fini, le jeune homme prit une discrète inspiration et se recala sur le canapé avec au cœur ce poids qui lui murmurait qu’au plus profond de lui, il savait pertinemment qu’elle n’avait jamais eu plus raison qu’en cet instant précis. Trop mal à l’aise pour lui rétorquer quoi que ce soit, il baissa les yeux vers son portable qui entre les fissures de l’écran et les pixels brûlés affichait encore « Un appel en absence ». Il s’humecta les lèvres et toussa légèrement, comme s’il récitait le dictionnaire du comment combler un silence, puis tout en se tournant vers Emily, porta son téléphone à son oreille pour écouter son répondeur. Le message sembla durer une éternité, pendant que la jeune fille tentait de déchiffrer ce qu’elle entendait dans le silence de la pièce. Pour réécouter votre message faites le quatre.
Sinon– « Jack, c’était qui ?
– C’était – il commença puis semblant changer d’avis – je crois qu’Éric est mort.
– Qui ? coupa Emily interloquée en resserrant le drap sur ses épaules.
– Un mec dans ma classe avec qui j’ai dû trainer peut-être deux fois ou quelque chose comme ça dans ma vie. Et c’était sa mère, il est mort je crois.
– Comment ça tu crois ? Il est soit mort soit vivant, il peut pas être les deux.
– Non disons que c’est pas... c’est pas le message le plus clair que j’ai reçu. Enfin bref ils comptent l’enterrer la semaine prochaine, un mardi » conclut-il perdu dans ses pensées, lui aussi désormais hypnotisé par les couleurs mouvantes du téléviseur.
Avant même que sa colocataire ne lui pose la question, il la regarda dans les yeux et pendant qu’au carreau on entendait la trêve s’achever et la pluie reprendre, il lui susurra « Je crois que je vais y aller ». Sur l’instant la jeune fille ne comprit pas réellement, et quand elle saisit la phrase, elle ne put s’empêcher de s’exclamer un « Pour quoi faire ? » un peu hébété. Il n’y a que quand il ajouta « Je partirai vers Devalle demain dans l’après-midi » qu’elle comprit qu’il n’y allait pas seulement pour l’enterrement, mais pour clore tout ce chapitre de sa vie qui du haut de ses vingt-quatre ans semblait déjà le poursuivre tel le fardeau de toute une vie aux impassibles chaines d’acier. « Je sais que je vais te demander un truc auquel tu vas répondre non mais tu serais d’accord que je t’emprunte ta voiture pour m’y rendre ? Y a aucun autre moyen de s’y rendre.
– Euh, c’est pas que je veux pas sur le principe mais... quand est-ce que tu reviens parce que je m’en sers quand même de cette voiture.
– Arrête tu t’en sers jamais, soit tu prends le bus soit tu prends la voiture d’Ethan. Je suis sérieux j’en ai vraiment besoin, et c’est important pour moi de retourner une dernière fois là-bas, assura-t-il en posant les mains sur ses épaules.
– T’es conscient que... peu importe ce que t’as en tête de faire une fois là-bas c’est exactement le genre de choses que j’ai essayé de te dissuader de faire ? »
Il sourit brièvement en secouant la tête, puis rétorqua « Je sais », ce qui la laissa sans la moindre idée de quoi répondre, à part finalement un « Je te passe mes clés mais tu la rends la semaine prochaine » à contrecœur comme si elle savait d’avance qu’elle le regretterait. Il l’embrassa sur la joue par remerciement et passant un bras autour de sa silhouette recroquevillée par la naissante fièvre, il ne put s’empêcher d’ajouter un complice « C’est vrai que sans Ethan tu serais avec moi là maintenant ? » qui ne manqua de la faire sourire, du peu de son léger visage qui dépassait de la couverture. Ils restèrent quelques minutes à regarder les images du téléviseur défiler, sans doute captivés par le comique de la scène ou le mélange abstrait que formaient ces teintes superposées à la pluie sur le carreau voilé. D’une certaine manière, ce retour de l’orage seyait bien mieux à cette soirée d’automne que n’importe quelle pesante nuit baignée d’air chaud et sec. Leurs deux personnes dans l’obscurité de la pièce chauffée, il n’y avait plus réellement quoi que ce soit à ajouter pour parfaire le moment. « Bon allez, il faut que j’aille préparer quelques affaires » prononça doucement Jack en se levant et se dirigeant vers sa chambre.
Avant même d’empaqueter le moindre vêtement, il se posa sur son lit dans le rayon de lune mi-voilée qui éclairait son visage, et réfléchit à ce qu’il souhaitait emporter avant tout. Et comme si la réponse venait d’elle-même, tel un déclic, il alluma la lampe de bureau et fouilla successivement dans ses tiroirs jusqu’à en ressortir une petite boite en bois qui siégeait entre quelques gravats de fournitures. À l’intérieur, une poignée de photographies qu’il avait gardées en souvenir, de Devalle, de lui et de Neill à la balançoire du parc, de ses parents où qu’ils soient maintenant, et tout au fond de la boîte enfin dormait cette image d’Alice devant l’étang le jour de l’anniversaire de ses seize ans. C’était un visage qui depuis des mois le hantait et que pourtant seulement maintenant il réalisait redécouvrir — avec le temps les gens changement tellement et la mémoire s’érode à une telle vitesse que la confrontation avec la réalité, toute dénudée de nostalgie qu’elle est, peut paraître brutale. Sans lâcher la photo de celle que comme beaucoup d’autres personnes il avait laissée dans un fond de boite, il s’assit sur la chaise en bois de son bureau et réfléchit de longues minutes à ce que ça allait être de reconfronter Devalle pour la première fois en cinq ans. Même si ce n’était pas une période si vaste que ça, à ses yeux cela semblait faire partie d’un temps si lointain de lui-même qu’il en avait jusqu’à oublié les couleurs si caractéristiques de son village, ou encore les noms et visages des gens qui furent un jour si proches de lui. Dans le fond il avait le sentiment qu’on lui confiait une machine à remonter le temps, et qu’il avait désormais entre les mains la capacité de retourner en arrière et de changer tout ce qui s’était mal déroulé par le passé. C’était sans nul doute stupide avec du recul, mais de la soirée Jack ne put réellement s’empêcher de s’ôter cette idée de l’esprit. Il coupa la lumière du bureau, posa la boîte au sol et après avoir tiré les rideaux repartit dans le salon auprès d’Emily qui semblait-il s’était décidée à remettre le volume de ce qu’elle regardait. Il était onze heures et demie du soir et plus rien ne semblait pouvoir parfaire la soirée. « Hey viens voir ils repassent l’épisode de Dexter d’hier soir, enfin je crois. Enfin viens voir ».
Le jeune homme regarda sa chambre une dernière fois, et ferma la porte derrière lui.
Nathan
Debout étreint par le vent sur le bas-côté, il scrutait las l’horizon de derrière ses yeux plissés par tant de lumière. Il était trois heures de l’après-midi, et au-dessus de cette interminable route déserte qu’ils suivaient s’était dressé le vaste blanc d’un soleil gonflé de canicule — rayonnant de flammes qui par fouets de sueur léchaient lentement la nuque mat du jeune homme. Tendue telle une flèche en prolongement de sa main, pendait une cigarette dont les effluves de fumées s’estompaient happées par les va-et-vient d’un vent chaud et sec qui empirait la situation plus qu’il ne l’améliorait. Alors ainsi perché derrière un groupe d’arbustes, avec pour seul public le roux embrasé du sol quasi désertique qui s’étendait à perte de vue, cette silhouette en sueur se passa longuement une main sur le front — à bout de souffle mais figé sur place, pareil à une proie faible que l’été de ses rayons étreindrait. La tête levée au ciel, il soupira une dernière valse de fumée prise à cette cigarette presque morte qu’il lâcha au sol, et piétina. Derrière lui dans le flou de ce que les vapeurs de mirage dissimulaient, se tenait adossé au bleu azur délavé d’une vieille voiture une autre personne qui, sans trop s’adresser à qui que ce soit, lança un « À quelle distance on est encore ? » qui sembla comme résonner dans le néant de cette nationale sans vie. S’écoula une poignée de secondes durant lesquelles le pseudo-écho de sa question se propagea autour de leurs ombres, puis sans réponse la deuxième personne décolla son dos de la carrosserie ardente, s’avança quelque pas vers le fossé, et toujours le regard fuyant relança sa phrase : « Nathan, je te parle, dans combien de temps tu crois qu’on arrive ? ».
Même conscient de la question tant que de la réponse, ce dernier resta debout immobile dans le silence que le bruit de vague du vent meublait. D’un geste qui paraissait à la fois élégant et frustré, il se défit de sa veste kaki et sans y penser deux fois la jeta au sol, où il l’y laissa s’enterrer sous ces nuages de poussière qui semblaient ramper à ses pieds. « Soleil de merde » se cracha-t-il à lui-même en tirant du bout de ses doigts une des cigarettes qui dépassaient de la poche arrière de son jean. Dans sa main droite le briquet quasi vide qu’il peinait à faire démarrer contre le vent, Nathan alluma une seconde cigarette et d’un lent volte-face vers la voiture arrêtée en travers sur le bas-côté, commença à marcher vers l’autre seule silhouette à lui tenir compagnie. « Je sais pas si on est loin où pas, mais quand on y sera je le saurai et je te le dirai, ça te va ?
– Comment ça, ça me va ? Ça fait quoi, sept heures qu’on roule, j’ai le dos et les jambes en hachis à cause de tes sièges là, et pour rien arranger il y a pas un seul putain de nuage à l’horizon pour ne serait-ce que nous filer deux minutes d’ombre. J’en peux plus là Nathan, sérieusement dis-moi qu’on n’en a plus pour longtemps parce que j’étouffe sur place.
– Qu’on en a plus pour longtemps ? C’est vraiment ça que tu veux entendre ? Regarde sincèrement autour de toi, cherche une seule ombre qui bouge à des kilomètres à l’horizon et pose-toi la question de si on est bientôt proche d’une ville. Si tu ne trouves pas de réponse, je pense que je ne peux plus rien pour toi.
– Je– quoi ? Écoute je sais pas, je te fais confiance d’accord, je te remets pas en question ni quoi que ce soit... C’est ta voiture et tout, mais... t’es certain que tu nous as pas paumé au milieu de nulle part ?
– Ça dépend, qu’est-ce que tu considères nulle part ? lança Nathan tout en continuant à marcher lentement autour de la voiture, le regard obnubilé par les très légères traces de pas qu’il laissait derrière lui et que le vent venait reboucher par poignées de poussière.
– Bah là tu vois, ici maintenant j’ai très sincèrement l’impression d’être absolument nulle part. Mec la dernière ville qu’on a passée c’était il y a quoi, je sais pas, deux heures ? Trois heures ? » insista une nouvelle fois l’autre jeune homme en perdant progressivement patience à mesure que sa gorge se desséchait.
Sur la banquette arrière entre une paire de chaussures et un t-shirt taché, dormait ce qu’il restait d’une bouteille d’eau, à peine assez pleine pour oser quelques reflets de lumière sur les sièges avant. À simplement la regarder rouler de droite à gauche selon les virages, quiconque aurait senti le goût chaud et désagréable d’une eau que la canicule avait déjà trop viciée pour qu’elle soit buvable. La première ville était à vingt kilomètres, la première parcelle d’ombre vivable à tout aussi loin voire plus. Ils avaient beau chevaucher le goudron gorgé de soleil, leurs dos plaqués de sueur aux dossiers de leurs sièges, à cet instant présent leur route n’avait plus d’airs que ceux de deux ombres isolées à la poursuite désespérée d’une quelque oasis qui tardait à venir. « Le pire dans tout ça c’est que je sais même pas pourquoi je te suis » rajouta le passager en s’asseyant au sol — s’aplatir pour être au plus possible dans la mince ouverture d’ombre que leur voiture laissait planer. Nathan yeux fermés tourna la tête de toute part, pour se libérer de la crampe qui pas à pas s’était installée pendant qu’il conduisait, et qui désormais le dévorait plus férocement que les coups de soleil qui tapissaient ses bras et son dos. Toujours dans sa main la seconde cigarette qu’il avait entamée, il semblait pourtant persister à rester debout sous les flammes de l’été, avec la droite posture d’une nuit résignée qui n’ose plus fuir le jour. C’est ainsi dressé telle une quelque plante perdue dans le désert qu’il se tourna vers son passager, et le visage voilé par l’opaque brume émanant de la cigarette, lui demanda placidement « Tu crois en Dieu, Stéphane ? », ce à quoi il ne répondit qu’en haussant brièvement les épaules. « Si tu venais à rester coincé ici en plus milieu du désert, est-ce que tu crois que t’aurais comme un… je sais pas, un signe ? Que sur les milliers de kilomètres de route qui veinent le pays, une voiture passerait précisément devant toi et te prendrait en stop ?
– J’en sais rien, enfin c’est pas que je crois qu’une voiture me prendrait en stop – commença-t-il tout en réfléchissant mot à mot à ce qu’il allait dire – mais bon si t’étais ici tout seul dans le désert tu préférerais pas garder l’espoir qu’une voiture passe toi ? Pourquoi tu me demandes ça ?
– Comme ça, j’y pense souvent c’est tout. Je parcours tellement ces routes que, comment dire, des fois je peux pas m’empêcher de me demander où seraient tous les gens que j’ai pris si je m’étais jamais arrêté pour les aider. Rien que toi, réfléchis deux secondes et dis-moi franchement combien de temps tu crois que t’aurais continué à marcher si je m’étais jamais arrêté pour te prendre en stop ? Combien de temps t’aurais continué à marcher comme un con au milieu de nulle part avec sans doute même pas assez de fric pour t’acheter un sandwich ?
– Hey lâche-moi avec ça ok ? Je suis parti de chez moi, je suis désolé mais j’ai pas pensé à emporter trois valises de fringues et de bouffe avec moi, c’était pas une décision réfléchie c’est tout. Tu crois que je me serais retrouvé à faire du stop au milieu de nulle part sinon ? Non, c’était pas réfléchi.
– Et c’est exactement ce que je dis – acheva Nathan sur une bouffée de cigarette, dos tourné à son passager qui accroupi dans le sable sous l’ombre de la voiture persistait à plisser les yeux tant la réverbération du décor semblait l’écraser de ses lueurs blanches.
– Alors où tu veux en venir à la fin ?
– Est-ce que tu te considères reconnaissant de ma personne – poursuivit-il en se retournant enfin vers la voiture – est-ce que tout ce que je t’ai apporté, toutes les choses que je t’ai montrées, tu m’en es reconnaissant ?
– Qu’est-ce que c’est que cette question complètement conne ? » balbutia Stéphane en haussant les épaules.
L’observant du haut de sa droite posture, Nathan fronçait les sourcils dans un regard ombragé dont même l’ardent du pesant soleil ne dissimulait la colère endormie. C’était sans doute là tout ce qui faisait le magnétisme du personnage, cette sorte d’opaque voile qui le couvrait et empêchait toute émotion de transparaître, telle une statue à l’expression impénétrable dont le mystère soutient le regard. « Une question stupide ça n’existe pas » finit-il par lâcher en jetant son mégot sur Stéphane au sol qui s’empressa de se relever et de le dégager d’une main. « Par contre des gens sans réponses j’en croise tous les jours » poursuivit Nathan en s’éloignant de la voiture, ses mains mi-enfoncées dans les poches de son jean désormais tapissé de trainées de sable et de terre meuble. Sur un soupir d’exaspération son passager se releva et vint le rejoindre hors de l’ombre, lâchant un bref « C’est pas que je suis pas content de tout ce qu’on a fait » lorsqu’il fut assez proche. « C’est juste que ça fait, maintenant peut-être un ou deux mois qu’on fait les routes et que je te suis aux quatre coins du pays. Je suis reconnaissant de tout ce que t’as voulu me montrer mais... comprends qu’à un moment où à un autre il faut que je rentre. J’ai laissé des gens et tout derrière-moi Nathan, je peux pas les laisser il faut que je revienne à un moment tu comprends ça quoi quand même non ?
– Ce qui me fait surtout peur c’est que tu es tellement dans le faux que tu t’en rends même plus compte. Tu crois que les gens que tu as laissés derrière toi comptaient vraiment ? Tu crois que ton patron, ton épicier de merde ou quiconque que tu voyais tous les jours, tu crois qu’ils sont là à s’inquiéter pour toi ?
– Bah écoute désolé mais je suis quand même assez persuadé que mon patron se demande ce que je fous en ce moment, rétorqua Stéphane sur un brin d’incompréhension.
– Ton patron il s’inquiète pour son sa propre personne surtout, tu pourrais mourir à ses pieds, tant qu’il aura de quoi te remplacer il s’en souciera pas.
– Mais j’ai pas que ça Nathan, j’ai de la famille, des frères des sœurs, j’ai ma mère qui doit se faire un sang d’encre, je suis vraiment désolé mais... il faut que je rentre maintenant. Je suis vraiment... je suis vraiment désolé » termina-t-il en commençant à reculer pas à pas vers la voiture, comme pressentant de la déception qu’il avait amenée sur lui.
À la fois toujours imposant tant il était impassible, et subtilement misérable dans ses vêtements roussis de terre, Nathan se contenta de murmurer « ok » en saisissant une troisième cigarette de sa poche arrière. Le vent venant toujours de front, ébouriffant les denses mèches qui voilaient ses yeux de filets d’ombres et semblaient raturer sa face mal rasée de plus de fines cicatrices qu’il n’en portait déjà. Avec pour seule vision les dizaines et centaines de kilomètres épandues devant lui en un océan rouge monochrome, il restait statique sur ses grandes jambes à fixer l’horizon regard froncé du bas d’un visage qui gravé d’immobiles hachures paraissait le témoin de mille vies. « Est-ce que par hasard tu aurais à boire ? » demanda-t-il en se retournant vers Stéphane qui quelques pas derrière lui l’attendait, et répondit « Juste la bouteille sur la banquette arrière je crois ». Sans poursuivre, Nathan commença à marcher vers la voiture, et son passager gorge sèche resta à l’attendre dans le vent, perplexe devant le paysage à chercher ce qu’il y avait réellement à voir qui puisse captiver son compagnon de route pendant tant de temps au point de littéralement sembler l’absorber. Stéphane chercha, scruta l’horizon et en décrivit les chétives ombres en vain ; il ferma les yeux et se laissa porter par le régulier du vent dont les caresses au creux de ses oreilles sifflaient telles les vagues d’un coquillage que seules quelques plaintes d’oiseaux brisaient. Au milieu de nulle part d’une certaine manière il y avait à trouver ce qui partout ailleurs se cache : la sérénité d’âme dans toute sa vulnérabilité — si mince qu’un simple claquement de portière suffit à la faire fuir. Interloqué par ce son qui dans son dos semblait détonner, Stéphane ouvrit lentement les yeux et se retourna vers la voiture où portières fermées, Nathan attendait au volant, son visage voilé de fumée de cigarette dépassant de la fenêtre ouverte. « Ça y est on repart ? » lança-t-il en direction du véhicule tout en s’avançant d’un pas lambin vers la portière côté passager ; quand ils quittaient un lieu sans vie comme celui-ci il y avait toujours une sorte de complexe changement qui s’effectuait dans l’air, un sentiment que sol et ciel eux-mêmes déploraient la perte des deux âmes qu’ils accueillaient. De tous les endroits déserts où Nathan les avait entraînés, pas un n’avait donné le ressenti d’une sorte de maison abandonnée dont passer le seuil semble anormal, jusqu’au moment de partir et de se sentir encore plus mal à l’aise. C’était un peu là toute la philosophie des endroits méconnus du monde qu’ils avaient traversés en ces mois écoulés : des endroits où on refuse d’aller, et où on refuse de partir. « C’est dommage je commençais juste à apprécier le panorama » clama Stéphane avant de poser sa main sur la poignée de la portière pour d’essayer de l’ouvrir. Sans succès. Assis au siège conducteur, toujours yeux fixés vers l’extérieur, main droite sur le volant et main gauche agrippant la cigarette qu’il bougeait à la face du vent, Nathan ne prit même pas la peine de répondre pendant que son passager réessaya une seconde, puis troisième fois d’ouvrir la portière. « Hey mec, la portière est fermée, tu m’ouvres ?
– Je crains que je ne puisse faire ça Stéphane.
– Comment ça non ? Ouvre la portière déconne pas, si on part pas maintenant ok mais laisse-moi au moins m’asseoir, répéta-t-il sur un rire nerveux qui vint masquer l’expression vacillante peignant désormais son visage.
– La prochaine ville est à deux jours et demi de marche en direction du nord – commença l’homme en se retournant enfin vers le siège passager – j’aurais vraiment aimé que ça se passe pas comme ça.
– Arrête bordel de merde, déconne pas et ouvre cette portière Nathan ! Tu sais très bien que je tiendrai jamais deux jours dans le désert, je vais crever de soif c’est ça que tu veux ? Ouvre cette putain de portière Nathan ! Arrête de déconner ! s’égosilla-t-il en martelant la carrosserie brûlante de ses paumes sèches, vociférant dans le vent des paroles qui s’échappaient dans l’écho et semblaient ne trouver nulle oreille dans laquelle se reposer. Son sang lui montant à la tête, Stéphane tentait de chercher une issue de secours pendant qu’au siège conducteur son compagnon de route refermait juste assez la fenêtre pour continuer à laisser passer le son de sa voix.
– Si tu atteins cette ville tu pourras te considérer comme un homme nouveau, c’est le passage obligé pour te séparer de moi, si tu veux quitter le nid tôt ou tard il faut te jeter dans le vide et voir si tu arrives à voler.
– Mais bordel de merde t’es complètement con ou quoi ? C’est pas une histoire de voler putain, je vais crever dans ce désert de merde ! »
Sans même sembler prêter attention à ces mots, Nathan démarra la voiture et d’un bout de bras saisit la bouteille d’eau sur la banquette arrière pour en boire une gorgée. Avant de plaquer le pied sur l’accélérateur, il referma la bouteille et la plaça dans la boîte à gants, se tourna vers Stéphane qui battait des poings la fenêtre passager, et acquiesçant du regard déclara « Un jour comme tous les autres, tu me remercieras », de ce même ton impassible qui semblait en permanence l’habiter. Le véhicule rugit brièvement du moteur et abandonnant son passager sur le bas-côté fuya sur la route jusqu’à se confondre avec les ombres dans le trouble des mirages. Pendant quelques instants entre les vagues du vent on perçut encore le son lointain du moteur qui s’estompait, jusqu’à ce qu’il disparaisse et délaisse le jeune homme dressé en seule ombre mouvante au milieu d’un tableau sans teintes. Giflé par l’incompréhension du moment il se tint immobile yeux humides pendant quelques minutes, puis de sa gorge aride il ravala la douloureuse et amère salive qui lui restait en bouche, regarda vers le nord, et mit en marche sa silhouette ployée par le poids du monde.
Il y a des états bien pires que la mort.
Peut-être n’avait-il pas tort.